Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Santé
Une Carte vitale, une carte d'assurance maladie à côté de gélules de médicaments et de pilules.
©Philippe HUGUEN / AFP

Bonnes feuilles

Perdre la vie ou perdre son âme : suicides et anhédonie sous ISRS

Ariane Denoyel publie « Génération zombie: Enquête sur le scandale des antidépresseurs » aux éditions Fayard. Plus d’un Français sur dix est sous antidépresseurs. La plupart du temps, ce sont des « ISRS », de la famille du Prozac, du Deroxat, du Zoloft... Des médicaments souvent peu efficaces, et surtout qui peuvent être très dangereux. Extrait 2/2.

Ariane Denoyel

Ariane Denoyel

Ariane Denoyel est journaliste indépendante. Elle a publié "Génération zombie: Enquête sur le scandale des antidépresseurs" aux éditions Fayard en avril 2021.  

Voir la bio »

«– Quelle est votre définition du bonheur, Monsieur Williams?

– L’insensibilité, je crois. »

Tennessee Williams, dialogue rapporté par Maria Britneva St Just dans ses souvenirs recueillis par Mervyn Rothstein pour le New York Times, 30 mai 1990

Cet aphorisme du dramaturge états-unien ne ferait pas sourire les victimes d’anhédonie. Quand ces personnes racontent ce qu’elles ressentent, elles parlent de la perte totale de leurs sentiments et parfois de leurs sensations. Elles se décrivent comme des zombies, des « cadavres qui bougent encore». Parfois, un seul comprimé a suffi à les faire sombrer dans cet état. Dans la grande majorité des cas, il s’agit d’un ISRS mais des témoignages rapportent les mêmes symptômes après la prise d’autres psychotropes.

Cet état est tellement insupportable que plusieurs victimes ont choisi de mettre fin à leurs jours. Pour certains, moins atteints, il s’agit d’un émoussement généralisé, comme s’ils fonctionnaient au ralenti, ou sous anesthésie. Ils ont perdu une grande partie de leur acuité sensorielle et se décrivent comme «détachés ».

La façon dont les médicaments «déconnectent» ainsi sentiments et sensations reste, pour le moment, inexpliquée. Ces troubles semblent parfois régresser très lentement, parfois s’atténuer pendant de courtes périodes, que les personnes concernées appellent « fenêtres».

Au cœur de la promesse thérapeutique des antidépresseurs figure justement un soulagement par rapport à des émotions débordantes. Mais parfois, la déconnexion emporte tout sur son passage. Personne ne sait trop comment y remédier, même si quelques pistes émergent.

En matière de « déconnexion » de ce qui nous rend humain, le témoignage de certains artistes permet d’alimenter la réflexion.

Atrophie des capacités artistiques

Le 13 mai 2007, sous la plume d’Anna Moore, le quotidien britannique The Guardian publiait le témoignage de la peintre Stella Vine. Cette artiste a baptisé son exposition de 2004 « Prozac and private views ». Elle déclare avoir pris du Prozac à plusieurs périodes de son existence, à partir de 2001, et assure que le médicament lui a «permis de fonctionner mais a émoussé sa peinture ».

« Au début du traitement, j’ai ressenti une montée incroyable », relate-t-elle. «Cela casse le cycle dans lequel on est juste sur son canapé en train de penser au suicide, mais en un sens, c’est une perte de temps. Rien n’est réglé ni soigné. » Sous Prozac, Stella Vine se décrit comme une version «grandiose» mais aussi «moins nette» d’elle-même. «Je peux peindre le contour d’une personne mais suis incapable d’y mettre de l’émotion, précise-t-elle. Mes œuvres vraiment bonnes, je les réalise quand je ne suis pas sous Prozac. C’est difficile à décrire, mais c’est plus vivant et intense, comme une conscience affûtée. Par exemple, j’ai achevé plusieurs sous-couches et j’arrive à ce moment de lucidité absolue. Tout d’un coup, je sais comment faire en sorte que l’ensemble “fonctionne”. Cela ne m’arrive jamais sous Prozac. »

«Une impulsion irrésistible à se tuer »

«À dix-huit ans, ma sœur Clara avait tout pour être heureuse, relate Virginie, trente-cinq ans. Mais une rupture sentimentale l’a assez durement affectée. Notre médecin de famille a jugé bon de lui prescrire de la fluoxétine, un ISRS. Une semaine après, elle s’est jetée par la fenêtre. Elle en a réchappé, heureusement, mais après plusieurs lourdes opérations de la colonne, elle garde des difficultés à marcher. Jamais elle n’avait manifesté la moindre tendance dépressive ni suicidaire. Plus tard, elle nous a raconté se souvenir d’une profonde sensation de ne pas être elle-même après avoir commencé le traitement et d’une impulsion irrésistible à se tuer. »

Si la jeune fille sous ISRS restée handicapée par sa défenestration ou sa famille porte plainte, la défense de l’hôpital consistera à dire que « toutes les bonnes pratiques ont été respectées », c’est-à-dire que les traitements officiellement recommandés ont été prescrits. Si l’affaire arrive un jour devant un juge, pour déterminer qui est responsable, il faudra plaider le dévoiement complet du système, les essais truqués, les articles scientifiques rédigés par des auteurs-fantômes, l’univers de fake news où évoluent les médecins. On souhaite bonne chance à l’avocat pour construire sa défense sur cette bombe à retardement.

Deux à cinq fois plus de suicides

Le psychiatre John Virapen, ancien patron de l’antenne suédoise des laboratoires Eli Lilly, relate que, dès 1986, « il y avait eu un grand nombre de suicides pendant les essais cliniques. Lisez bien les chiffres: 1,25% des patients sous Prozac se sont suicidés, trois fois plus que ceux qui prenaient les anciens antidépresseurs, cinq fois plus que les malades sous placebo. » Il poursuit en dévoilant qu’un essai de 1995 a montré des taux de suicides six fois supérieurs. Le pourcentage de 1,25% est soixante fois plus élevé que celui de la population générale, assène le Pr Philippe Even, qui annote l’ouvrage.

«Beaucoup d’antidépresseurs augmentent la disponibilité de la sérotonine au niveau des récepteurs post-synaptiques S2; en stimulant ces récepteurs, ils peuvent produire un effet similaire à celui du LSD, écrit le Pr Healy dans son manuel sur les médicaments psychotropes. Chez certains individus prédisposés, cette action peut se trouver à l’origine d’une décompensation psychotique. Quels qu’en soient les mécanismes, des réactions maniaques et psychotiques ont été relevées dans tous les essais portant sur les ISRS. »

La dépression comporte un risque de suicide accru mais ce risque sous antidépresseurs est encore plus élevé, écrit Peter Gøtzsche. Pour lui, les tenants des antidépresseurs affirment que la plupart des personnes qui se suicident sont dépressives, mais cette affirmation est contredite par les données. Il cite, à l’appui de son argument, une thèse australienne avançant que seules un quart des personnes qui mettent fin à leur jour avaient été diagnostiquées dépressives. Pas mal d’autres se retrouvent avec un diagnostic psychiatrique établi post-mortem, ce qui, évidemment, crée des biais.

Bien entendu, toutes les personnes prenant des ISRS ne souffrent pas de pulsions suicidaires. Nous sommes tous différents et nous réagissons de façon différente à ces molécules. Irène, une enseignante de quarante-deux ans résidant en banlieue parisienne, assure : « Personnellement, j’avais moins de pensées suicidaires sous ISRS alors que depuis mon adolescence, j’en ai toujours eu. Il me semble que c’est un trait familial : plusieurs membres de ma famille ont mis fin à leurs jours.» Irène précise que l’affaiblissement de cette envie régulière d’attenter à sa vie constituait le seul avantage du traitement: « Pour le reste, j’étais en pilote automatique, vraiment détachée psychologiquement, même si je m’activais beaucoup physiquement. Et le sevrage a été atroce ; pendant ces mois-là, le désir de mourir est revenu en force.»

«Le médecin craint de ne pas réagir assez vite face à un risque de suicide, résume Bruno Toussaint. Et puis, les ISRS sont peu onéreux, bien remboursés, ils sont la solution de facilité pour le médecin qui veut que ses consultations durent un temps raisonnable. Pourtant, il doit aider le patient à répondre à cette question : mon problème de santé et l’efficacité de ce médicament valent-ils que je prenne le risque des effets indésirables ? En complément d’une psychothérapie, les ISRS peuvent aider certains patients, mais ils sont difficiles à arrêter. Si le médecin se trouve face à une femme enceinte ou susceptible de le devenir, le risque est réel. Pour les autres patients, il faut leur dire les choses calmement mais clairement: ces médicaments peuvent provoquer des réactions inattendues, paradoxales, contraires à l’effet recherché ; si c’est le cas, arrêtez la prise et venez m’en parler.» Le directeur éditorial de la revue Prescrire résumait: «On peut dire que les ISRS ont beaucoup d’effets secondaires… dont la mort!»

«Accuser la maladie, pas le médicament»

Selon les méthodes de calcul employées, le risque de suicide sous ISRS peut se trouver multiplié jusqu’à plus de six fois. On entend souvent que les idées suicidaires sont présentes dès le début de la dépression mais que la démotivation généralisée qu’elle entraîne prévient le passage à l’acte et qu’en début de traitement, le médicament redonne juste suffisamment d’énergie pour permettre à la personne de mettre fin à ses jours. On appelle cela la « levée de l’inhibition suicidaire ». Un article scientifique de 1993 identifie neuf mécanismes pouvant être impliqués dans la survenue de pensées suicidaires sous ISRS. Le premier est, rappelle le Pr Peter Breggin, un «continuum de stimulation» qui commence souvent par de l’insomnie. Une patiente témoigne : «Depuis douze ans que je suis sous Effexor, je me sens épuisée en permanence. Je suis allée à l’hôpital pour un test de sommeil qui a montré que je ne passais jamais en phase de sommeil paradoxal, celui pendant lequel on rêve. Le médecin m’a dit que c’était une conséquence de l’Effexor. Du coup, je suis déterminée à arrêter. » Douze années de sommeil de qualité perdues: on comprend que cela puisse affecter sérieusement l’équilibre de quelqu’un…

La stratégie de l’industrie consiste pourtant à affirmer que c’est la maladie qui se trouve à l’origine de l’acte, pas le médicament. Sauf que les pulsions suicidaires apparaissent également chez les « volontaires sains » – par définition pas dépressifs, donc. Les personnes qui prennent des ISRS à la suite d’un diagnostic autre que la dépression (que ce soit pour des TOC, de l’anxiété, une incontinence d’effort) se suicident également notablement plus. L’un des cas les plus célèbres en la matière est celui de Traci Johnson, qui pour financer ses études s’était engagée en tant que volontaire saine dans un essai clinique sur l’ISRS duloxétine. En dédommagement de sa participation, elle touchait 150 dollars par jour (à peu près 125 euros). L’essai avait lieu dans un laboratoire de Lilly, à Indianapolis; il avait pour but d’évaluer cette molécule, déjà commercialisée comme antidépresseur sous le nom de Cymbalta, comme traitement de l’incontinence urinaire d’effort (c’est devenu le Yentreve). Avant de commencer l’essai, démarré en janvier 2004, l’étudiante de dix-neuf ans avait passé un examen médical pour vérifier qu’elle ne présentait aucun signe de dépression ni de tendances suicidaires. Le 7 février 2004, Traci Johnson a attaché un foulard à un tuyau de douche du laboratoire où elle participait à l’essai et s’est pendue. En guise de réponses aux questions posées par la presse et par les chercheurs à la suite de sa mort, la FDA a déclaré que « certaines données cliniques relèvent du secret industriel ou d’informations commerciales protégées ». On retrouve le nœud du problème : l’accès aux données.

Comme les notices précisent que les ISRS ne sont efficaces qu’après dix à vingt jours de traitement, l’apparition de pulsions suicidaires, qui se manifeste souvent dès le tout début du traitement, peut d’autant plus être attribuée à d’autres facteurs. Pourtant, les ISRS agissent dès le premier comprimé ; nous verrons plus loin que la perte de sensibilité des organes sexuels peut apparaître dans la demi-heure suivant la première prise. Dans certains cas, être informé de cet « effet-retard» peut mener à des drames. Ainsi, dans le deuxième reportage consacré par l’émission Panorama de la BBC aux suicides et meurtres sous paroxétine (Deroxat), Graham Aldred témoigne qu’il a lui-même incité son épouse Rhona à poursuivre son traitement malgré une agitation intense et de terribles cauchemars. Après onze jours de traitement, elle a garé sa voiture dans une allée reculée, a branché un tuyau d’aspirateur sur l’échappement et s’est asphyxiée. L’époux éploré se remémore qu’en rentrant de la consultation au cours de laquelle son médecin lui avait prescrit le médicament, Rhona avait exprimé des réserves sur un tel traitement. Et il lui avait répondu : « Allons, ne sois pas bête, on est en Angleterre, un pays où on peut faire confiance à la réglementation sanitaire ! »

Combien sommes-nous à entretenir cette illusion d’un système sanitaire transparent et efficace, chapeauté par des agences indépendantes et imperméables aux pressions ?

Militaires sous ISRS

À l’image du Mediator, des médicaments dangereux prospèrent, car aux lacunes existantes s’ajoute une pharmacovigilance très défaillante. L’idée que des médicaments puissent modifier profondément la personnalité est de temps en temps reconnue par la justice. On pense au pilote de Germanwings, par exemple, à la tuerie de Pouzauges sous Zoloft en 2010. En 2012, le Journal du dimanche évoquait le cas de Didier Jambart, un père de famille sans histoire qui s’est transformé, à cause de son anti-parkinsonien, le Requip, en joueur compulsif volant les cartes de crédit de son entourage et cumulant les conduites sexuelles à risque. Le médicament lui a aussi fait rechercher des aventures homosexuelles, alors qu’il est hétérosexuel.

L’armée états-unienne a tiré profit de l’effet anesthésiant des ISRS, au moins, semble-t-il, jusqu’en 2006. Les journalistes Lisa Chedekel et Matthew Kauffman ont dévoilé en mai 2006 dans le Hartford Courant que les soldats de l’US Army diagnostiqués comme atteints de troubles mentaux à la suite de leur déploiement en Irak (dépression, idées suicidaires, stress post-traumatique, anxiété, etc.) étaient fréquemment renvoyés dans les zones de combat avec un traitement par antidépresseurs, souvent des ISRS.

La psychiatre militaire Elspeth Ritchie a confié aux deux journalistes que ces redéploiements étaient rendus nécessaires par la pénurie de soldats, le recrutement devenant difficile : «Notre défi […] provient du fait que l’armée doit combattre. Et comme vous le savez, recruter est devenu un défi. Donc nous devons tenir compte à la fois des besoins de l’armée, de ceux de la mission et de ceux des soldats en tant qu’individus. »

Par ailleurs, dénonçait le journal, l’évaluation des soldats nouvellement recrutés semblait très lacunaire, puisqu’un tiers des soldats qui avaient mis fin à leurs jours au cours de l’année 2005 (précisément 7 sur 22) étaient sur le terrain depuis moins de trois mois. Moins d’un soldat sur trois cents rencontrait un professionnel de la santé mentale avant son départ. Parmi les soldats qui s’étaient suicidés depuis le début de la guerre en 2003, au moins trois étaient atteints de troubles mentaux sévères, comme la schizophrénie et le trouble bipolaire.

Plus largement, la prescription d’antidépresseurs contrevenait aux régulations internes de l’armée adoptées en 2005, statuant que la prise d’antidépresseurs pour des cas de dépressions modérées à sévères «n’était habituellement pas adaptée aux longues périodes sur le terrain».

Depuis, la vague de suicides au sein de l’US Army n’a pas pris fin. En 2019, le ministère de la Défense des États-Unis (DOD) a fait part d’une hausse des suicides au sein des troupes: de 511 en 2017 à 541 en 2018.

Doublement de posologie

En France, le lien entre antidépresseurs et suicides semble assez tabou. On trouve dans la thèse du Dr Éric Bonne, La Santé des suicidés, une étude menée par lui en 2004 au sein du service de médecine légale de Saint-Étienne du Pr Michel Debout. Elle portait sur les données fournies par l’­Assurance-maladie, issues des dossiers médicaux de 308 personnes qui se sont suicidées. Même s’il faut être très prudent avant de déterminer un lien de causalité, et qu’on ne sait pas pour quelles indications ces médicaments avaient été prescrits, on sait que 80% des femmes et 45% des hommes étaient sous antidépresseurs. Chez plus du tiers des suicidés, la posologie avait été doublée, voire plus, au cours du mois précédant leur décès.

A lire aussi : Les antidépresseurs, inventeurs de la dépression ? 

Extrait du livre d’Ariane Denoyel, « Génération zombie : Enquête sur le scandale des antidépresseurs », publié aux éditions Fayard.

Lien vers la boutique : cliquez ICI et ICI

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !