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Eric Dupond-Moretti
Eric Dupond-Moretti
©Thomas SAMSON / AFP

Garde des Sceaux

Perdidator : et si Éric Dupond-Moretti était l’homme qui précipitait la chute de la maison Macron ?

En qualifiant de surenchère populiste les questions de l’opposition sur la politique pénale du gouvernement, en réfutant le terme d’ensauvagement ou en assimilant Xavier Bertrand à Marine Le Pen, le Garde des Sceaux confirme qu’il ne comprend pas qui est aujourd’hui l’électorat du président.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico.fr : Le choix d'Éric Dupond-Moretti a fait grand bruit lors de sa nomination suite à ses prises de position et ses discours engagés. Après la polémique liée à l'ensauvagement qui l'oppose frontalement à Gérald Darmanin et Jean Castex, le Garde des Sceaux est-il en train de décrédibiliser la parole de l'exécutif ? 

Vincent Tournier : Ce serait le cas si ses déclarations étaient à l’opposé de ce que l’on pouvait attendre de sa part. Mais pouvait-on vraiment penser qu’il allait tenir un discours ferme sur la sécurité et la criminalité, annonçant par exemple un renforcement des sanctions et la construction de nouvelles places de prison, voire l’expulsion des étrangers délinquants ? Soyons sérieux. D’une part, il est évident que sa nomination au gouvernement repose exclusivement sur son image médiatique, qui est celle d’un homme au caractère bien trempé mais surtout attaché à défendre les droits contre l’acharnement supposé de l’Etat, des juges ou de la police ; d’autre part, il faut rappeler que sa nomination a été vivement contestée par une grande partie des magistrats qui voient en lui un ennemi des juges. Donc, pour des raisons idéologiques autant que pour des raisons de gouvernance interne du ministère de la justice, Eric Dupond-Moretti va tenir un discours qui était couru d’avance. Son refus de reprendre le terme « d’ensauvagement » et, surtout, son utilisation de la vieille expression « sentiment d’insécurité » étaient prévisibles. Il est évident que son rôle est surtout de contrebalancer le discours sécuritaire de Gérald Darmanin. Les deux hommes sont censés jouer un duo d’équilibriste pendant deux ans. La vraie difficulté pour Emmanuel Macron comme pour son premier ministre Jean Castex va être d’expliquer pourquoi ils soutiennent l’un sans désavouer l’autre. Cet équilibre peut tenir tant que les deux hommes en restent au niveau des affrontements verbaux. Cela sera plus compliqué s’il faut prendre des décisions. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on peut s’attendre à ce que le gouvernement prenne peu de décisions fortes en matière de sécurité. On risque plutôt d’avoir une succession de mesurettes qui seront alternativement défendues par Gerald Darmanin et par Eric Dupond-Moretti. Chacun obtiendra quelque chose à mettre à son bilan, et le président pourra ensuite faire la synthèse. Ce qui fragiliserait cet édifice, c’est si une réforme trop  radicale venait à être adoptée dans un sens ou dans l’autre : dans ce cas, la situation de l’autre ministre deviendrait nettement plus délicate. 

Eric Dupond-Moretti comprend-il ce qu'est aujourd'hui l'électorat du président ?  

Eric Dupond-Moretti n’est pas un politique dans l’âme. On peut bien sûr présumer qu’il comprend très bien les enjeux, mais ce n’est pas en tant que tacticien qu’il a été nommé au gouvernement. S’il est ministre, c’est d’abord pour faire du Dupond-Moretti. Il y a donc fort à parier qu’Emmanuel Macron lui a accordé une totale liberté de parole, et de toute façon on imagine mal qu’un tel personnage, qui n’est pas un petit jeune, se laisse contrôler par qui que ce soit, lui qui n’a du reste pas l’air franchement commode. 

En revanche, du point de vue électoral, Eric Dupond-Moretti peut être un atout pour attirer l’électorat du centre ou de la gauche modérée. C’est plutôt là qu’est sa fonction première. Pour peu qu’il puisse se prévaloir de quelques réformes dites humanistes ou progressistes, que ce soit dans  le domaine pénal ou dans le domaine des mœurs (le mariage gay n’est plus à faire, mais on peut imaginer une loi sur les enfants nés par GPA), il pourrait alors s’avérer bien utile à Emmanuel Macron pour accéder au second tour de la présidentielle. 

Remarquons que, pour l’heure, la droite est bien en peine pour trouver un ange d’attaque contre Emmanuel Macron. Visiblement, elle est tentée par le terrain de la sécurité. On vient en effet d’avoir coup sur coup deux interventions assez fermes de Xavier Bertrand et de Valérie Pécresse, le premier pour proposer de restaurer les peines planchers et la seconde pour dénoncer les « nouveaux barbares » et plaider pour une impunité zéro. La sécurité sera très probablement le point faible du bilan d’Emmanuel Macron, mais la droite risque ici de s’enfermer dans une impasse où elle se trouvera hautement concurrencée par le Rassemblement national. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains comme Christian Estrosi commencent à plaider pour une alliance avec Emmanuel Macron. De ce point de vue, avec la carte Dupond-Moretti, Emmanuel Macron pourra se targuer de couvrir un spectre politique plus large et plus équilibré.

Dupond-Moretti fait-il partie de ces gens que Macron sait séduire dans le huis clos d’échanges « subtils » en tête à tête mais qui sont incapables de tenir l’ambiguïté et même l’hypocrisie du en même temps en public ?

Le discours du « en même temps » ne peut pas être tenu par la même personne. Demander à la même personne de dire tout et son contraire, c’est risqué. Certes, les hommes politiques peuvent évoluer, et de nombreuses vidéos attestent que ceux-ci sont capables de faire des revirements spectaculaires. Mais il faut malgré tout conserver une cohérence minimale, au moins dans le court terme. 

Or, la meilleure manière d’avoir une pluralité de discours, c’est encore de recruter des personnes différentes. On peut d’ailleurs se demander si ce n’était pas là que se trouvait l’une des principales faiblesses du gouvernement d’Edouard Philippe. Le duo Christophe Castaner (au ministère de l’Intérieur) et Nicole Belloubet (à la Justice) s’est avéré totalement inopérant. Les deux personnalités étaient sur des lignes incompréhensibles : qui était le plus sécuritaire ? qui était le plus à gauche ? Christophe Castaner aurait dû incarner une ligne ferme mais il venait de la gauche et a développé un discours anti-police qui était devenu très problématique. Quant à Nicole Belloubet, également proche du PS, c’était une juriste dénuée d’expérience politique qui s’est avérée transparente sur le plan politique et qui n’a cessé de multiplier les boulettes, comme lorsqu’elle a donné le sentiment de condamner la jeune Mia qui avait critiqué l’islam en répondant à ses harceleurs. 

Avec le duo Darmanin/Dupond-Moretti, on gagne en clarté. Il reste à voir si la formule est gagnante pour le président, ou si la diversité des points de vue va déboucher sur une cacophonie qui sera encore pire que le flou du duo précédent.

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