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Mohammed VI a été le premier chef d'Etat africain à avoir être reçu à l'Elysée par François Hollande.
Mohammed VI a été le premier chef d'Etat africain à avoir être reçu à l'Elysée par François Hollande.
©Reuters

Leçons sélectives de démocratie

Patates chaudes : François Hollande osera-t-il aborder avec Mohammed VI ces sujets tabous de la relation franco-marocaine ?

François Hollande se rendra ce mercredi au Maroc pour une visite officielle. L'objectif : consolider une relation privilégiée entre le Maroc et la France, son principal partenaire économique.

Atlantico : François Hollande se rendra ce mercredi 3 avril au Maroc pour une visite officielle. L’objectif est de consolider une relation privilégiée entre le Maroc et la France, son principal partenaire économique. Outre l’aspect économique, quels seront les autres sujets abordés lors de cette visite ? Et quels seront les sujets qui fâchent, qui eux, ne seront pas abordés ?

Abdelmalek Alaoui : Je pense que tous les sujets seront évoqués, avec bien entendu des  thématiques bilatérales très classiques telles que la coopération sécuritaire, l'appui substantiel de la France au plan d'autonomie au Sahara occidental ou encore les intérêts économiques communs. Cependant, seront également traités les sujets plus récents comme le soutien a la démocratisation et l'appui de la France en termes de coopération culturelle, technique et scientifique. Dans un contexte très tendu en termes budgétaires, il faut d'ailleurs s'attendre à ce que ces sujets soient mis en avant par Paris, à défaut de signatures de grands contrats.

Ali Amar : Les sujets ayant trait à la coopération économique seront certes au cœur des discussions, comme il est de coutume entre Rabat et Paris et quel que soit le locataire de l’Elysée. C’est une constance qui se traduit par une très forte présence des investissements hexagonaux dans le royaume. Il est de tradition de dire que le CAC 40 a fait du Maroc sa chasse gardée. Sur ce chapitre, les cris d’orfraie de la gauche alors dans l’opposition sur le non-sens de certains contrats signés sous Sarkozy comme celui du très contesté TGV ou des délocalisations des industries françaises encouragées par une AFD à chéquier ouvert avec Rabat ont été mises en sourdine. La realpolitik a repris ses droits tant les intérêts croisés sont inextricables. Il est remarquable d’ailleurs de constater qu’Arnaud Montebourg ne sera pas du voyage au Maroc, lui qui ferraillait pour rapatrier les emplois délocalisés en masse au Maroc. Les sujets qui rendaient fébriles le Maroc vis-à-vis de la gauche avant l’élection de Hollande ont vite été remisés, comme les critiques sur le non-respect des droits de l’Homme, sur l’auto-détermination du Sahara Occidental ou sur l’ingérence marocaine dans l’Islam de France pour ne citer que ceux-là. La doctrine française pour le Maroc est de soutenir son régime coûte que coûte et elle ne varie pas en fonction de l’alternance politique. A l’UMP, comme au PS, la France au pouvoir parle d’une même voix en faveur de la monarchie chérifienne. 

Dans un contexte de révolutions arabes, le Maroc est bien souvent désigné comme un exemple de transition démocratique par les Occidentaux, notamment par la France. Qu’en est-il dans les faits ? Comment expliquer l’indulgence des pays occidentaux vis-à-vis du Maroc ?

Abdelmalek Alaoui : Le terme "indulgence" pourrait laisser penser que la bienveillance française à l'endroit du Maroc serait injustifiée. Or, quelle que soit la focale que l'on utilise, les faits sont têtus et les statistiques incontestables. En effet, le Maroc, bien qu'il lui reste du chemin à parcourir, a entamé sa transition démocratique bien avant les autres pays du monde arabe. Dès le début des années 2000, le pays organisait sa réconciliation mémorielle à travers les auditions publiques de l'instance Equité et réconciliation, pilotée par d'anciens prisonniers d'opinion dont l'emblématique Driss Benzekri. D'autre part, le Maroc représente pour l'Occident un laboratoire en termes de dialogue inter-religieux et inter-culturel, ce qui explique en partie le souhait de l'Occident de l'accompagner dans son processus de réforme. Enfin, il ne faut pas croire que le chemin qu'emprunte le Maroc, parce qu'il est apaisé, en soit pour autant moins exigeant, le débat politique n'a jamais été aussi vivace et libre que depuis le printemps arabe.

D’autre part, je suis convaincu que la résilience marocaine au printemps arabe tient fondamentalement à la différence de nature entre le régime marocain et  d’autres pays du monde arabe qui ont basculé avec le « Printemps arabe ». De fait, la question de la légitimité monarchique est indiscutable. Néanmoins, la question du rôle du roi et de ses prérogatives a été largement débattue –notamment lors du débat constitutionnel de 2011- et continue de l’être, ce qui signifie que le système est en capacité de se réformer de l’intérieur, selon une approche « top-down » qui lui est appropriée. Enfin, le bilan en matière de droits de l’homme et de libertés publiques doit être mesuré à l’aune du chemin parcouru, qui est important. Bien entendu, la bonne gouvernance doit être renforcée de manière énergique et la lutte contre la corruption ainsi que la réforme de la justice doivent être accélérées. Mais le Maroc sort d’une transition politique majeure, et il faut donc admettre que certains chantiers prennent plus de temps que d’autres, surtout lorsqu’il s’agit de s’attaquer à de rentes de situation qui occasionnent un braquage de la technostructure et la mise en branle de sa formidable capacité d’inertie. Ce n’est pas du fatalisme, ni de la résignation, que d’admettre que le temps est un élément central.

Ali Amar : La réalité est que l’Occident et la France tout particulièrement ont de tous temps choisi le camp des dictatures arabes agitant pour se justifier le spectre de l’islamisme. On l’a vu avec Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte etc. Le Maroc, allié de toujours de l’Occident est considéré comme un pays dont le régime a choisi une forme de tempérance qui le rend acceptable. Ce que l’on qualifie de transition démocratique en douceur n’est en fait qu’une transition générationnelle d’un régime qui ne s’est pas débarrassé des scories du passé. Le vrai pouvoir se situe encore et toujours au cœur du Palais royal où une génération remplace doucement la précédente tout en continuant d’exercer un pouvoir omnipotent. Le roi concentre entre ses mains tous les pouvoirs qui, paradoxalement, ont été renforcés par la récente réforme constitutionnelle. Une réforme cosmétique rendue possible grâce à la domestication totale des partis politiques qui acceptent de s’adonner à cette farce démocratique et qui autorise toutes les dérives autoritaires.

Mais dans la rue, malgré le calme apparent, la contestation couve et il suffirait d’une simple flammèche pour que la société s’embrase. La situation est d’autant plus périlleuse en raison de la crise économique et sociale dont la gravité n’est pas encore totalement révélée. L’indulgence envers le Maroc de Mohammed VI est due à la conjonction de plusieurs facteurs : la foi surréaliste et peu sincère de certains dans les intentions du monarque de vouloir établir une plus grande justice sociale, alors que celui-çi s’adonne à une prédation économique sans nom sans être inquiété à l’étranger sur ses biens mal acquis à l’instar d’autres potentats africains, le cynisme de la France qui continue de faire du pays le terrain de chasse fétiche de cette «diplomatie économique» que semble vouloir réinventer François Hollande,la corruption généralisée des oligarques français par le Maroc. Résultat, jamais les turpitudes du royaume en matière de droits de l’Homme, de mal gouvernance ou de la persistance d’une politique répressive ne sont dénoncées. Ici, et pire qu’en Tunisie sous Ben Ali, la République est coupable. Sa responsabilité directe dans le bouillonnement social marocain et par ricochet dans la montée des exaspérations populaires et des extrêmismes est à rappeler avec insistance.

Cette complaisance est-elle liée aux liens "incestueux" entre les élites françaises et marocaines ? 

Abdelmalek Alaoui : Le Maroc dispose d'une élite francophone et francophile qui ressemble, par bien des aspect a la communauté des  Sciences Po - ENA -grandes écoles que vous avez en France. Cette élite francophone est et a été très importante dans la mesure où elle a tenu la technostructure du pays depuis l'indépendance et a permis à ce royaume sans ressources naturelles de se déployer d'une manière raisonnablement satisfaisante, notamment au niveau de ses infrastructures. Il y a , depuis longtemps, la tentation de stigmatiser ces élites et d'imaginer une connivence avec l'étranger. Tout ceci, à mon sens, est très exagéré.

Contrairement à ses prédécesseurs, François Hollande a su garder ses distances avec le pouvoir marocain. Cela lui permettra-t-il une parole plus libre ?

Abdelmalek Alaoui : François Hollande a reçu le Roi Mohammed VI à l'Elysée une semaine après qu'il ait été élu. Je ne pense pas que l'on puisse qualifier cela de distance mais au contraire de signal fort quant au souhait que le "passé ait un avenir" . Il y a incontestablement une différence de style entre François Hollande et Nicolas Sarkozy , mais cela ne signifie pas pour autant que le Maroc sera traité différemment. Dans la politique étrangère française, le nombre de dossiers passé par Rabat et Paris le sait, c'est pourquoi l'hexagone est attentif à préserver cette relation particulière.

Ali Amar : François Hollande a semblé vouloir se démarquer de ses prédécesseurs, mais en réalité les liens incestueux qu’entretiennent les élites au pouvoir des deux pays sont telles que la volonté présidentielle de garder ses distances avec le Palais demeure bien marginale. Le puissant lobby pro-marocain à Paris, au cœur des réseaux politiques qu’ils soient de gauche ou de droite, dans les cercles affairistes qui défendent leur pré-carré au Maroc, dans les rédactions gavées de voyages d’agrément à La Mamounia et chez les stars du show-biz et autres intellectuels médiatiques, alimente cette complaisance vis-à-vis d’une monarchie marocaine faussement sublimée. Certes, Hollande n’est pas un habitué des palaces de Marrakech et des raouts organisés par le Maroc pour séduire la classe dirigeante française, mais au PS, la vieille garde mitterandienne où l’on compte des afficionados du Maroc comme Jack Lang pour ne citer que lui, a été regénérée pourrait-on dire avec l’arrivée de nouveaux «amis du Maroc» toujours prompts à louer la soit disant « exception marocaine » dans un monde arabe aux prises avec des révolutions à l’issue incertaine. Pierre Moscovici, Najat Vallaud-Belkacem ou encore Manuel Valls en sont les dignes représentants. De ce point de vue, la continuité dans l’aveuglement envers la situation politique et sociale au Maroc, voire la complicité avec l’entourage royal sont assurés. Le premier chef d'Etat africain à être reçu à l’Elysée par Hollande a été Mohammed VI. L'Elysée avait alors affirmé dans un bref communiqué l'attachement de François Hollande à l'amitié entre la France et le Maroc et souligné les liens exceptionnels qui la caractérise. Dans ce concert de louanges, pas un mot n’a été prononcé, pas une allusion n’a été faite aux revendications de la société civile sur ce qu’elle considère comme des réformes en trompe-l’œil, ni aux jeunes militants du Mouvement du 20 Février né dans le tumulte des printemps arabes et qui ont battu le pavé pendant plus d’un an et dont nombre d’entre eux croupissent depuis en prison pour avoir exprimé des opinions dissonantes. Rien non plus sur la corruption des proches de Mohammed VI et de son appareil sécuritaire, dont certaines affaires avaient filtré grâce notamment à Wikileaks. Tous les ouvrages édités en France qui abordent ces questions sont systématiquement interdits au Maroc sans que cela n’émeuve grand monde dans les salons parisiens.

Le 27 août 2012, François Hollande traçait les grandes lignes de sa diplomatie à l’occasion de la traditionnelle Conférence des ambassadeurs, à l’Elysée. Le Président avait déclaré la vouloir en rupture avec la «Françafrique». Il avait affirmé que la politique africaine de la France devait être «différente du passé». Avant tout, «elle doit être fondée sur la transparence dans nos relations commerciales et économiques, la vigilance dans l’application des règles démocratiques» avait-t-il dit. Pour ce faire, il avait promis de rencontrer les oppositions politiques, les militants associatifs, la société civile et de «tout dire partout et faire en sorte que ce qui soit dit soit fait». Or, que constate-t-on dans son programme de visite à Rabat et Casablanca ? Rien de tout cela, il ira à la rencontre d’ONG et d’individualités soigneusement sélectionnés pour leur compromission avec l’Etat. La vraie opposition, elle, est tenue à l’écart des agapes franco-marocaines, notamment les figures du Mouvement du 20 Février, les associations de défense des droits de l’Homme non adoubées par le Palais, les forces politiques opposées à la nouvelle Constitution taillée sur mesure pour maintenir la prévalence du roi sur les institutions, sans parler de la presse indépendante en voie de disparition qui n’aura pas, encore une fois, droit au chapitre.

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