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Les chrétiens d'Irak, et plus particulièrement de Mossoul, sont poussés à l'exil
Les chrétiens d'Irak, et plus particulièrement de Mossoul, sont poussés à l'exil
©REUTERS/Ahmed Saad

Califoutraques islamiques

“Partir ou se convertir” : pourquoi le triste sort des chrétiens d’Irak devrait aussi préoccuper ceux qui se foutent des chrétiens (ici comme là-bas)

Les 65 dernières famille chrétiennes d'Irak sont sommées de quitter le territoire, de se convertir ou de payer un impôt d'ici samedi 19 juillet midi, sous peine de mourir. Voici l'ultimatum imposé vendredi 18 juillet par le Califat islamique.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : Vendredi 18 juillet, un décret a été publié à midi par l'Etat islamique sommant les 65 dernières familles chrétiennes de Mossoul de quitter les lieux, de se convertir ou de payer un impôt d'ici samedi midi, sous peine de mourir. Quelle est la situation précise sur place ?

Gérard-François Dumont : Il est important de resituer les événements actuels dans leur contexte historique. Au début du XXème siècle, les frontières de l'Irak avaient certes été redessinées par des puissances extérieures, en l'occurrence le Royaume-Uni et la France, mais le pays jouissait néanmoins d'une certaine unité nationale, du fait de l'héritage de vieilles civilisations, à l'instar de la civilisation sumérienne à l'origine de l'écriture.

Ce sentiment national existait donc du fait de la pluralité du pays qui se rejoignait dans cette unité nationale, et notamment dans sa pluralité religieuse avec à la fois les chiites, les sunnites, eux-mêmes comptant des Kurdes et des Arabes. Dans cette mosaïque religieuse, l'une des communautés les plus importantes était celle des chrétiens, elle-même divisée en une douzaine de branches.

Les chrétiens d'Irak, à l'inverse des chiites et des sunnites, étaient dispersés géographiquement sur l'ensemble du territoire. Cela signifie que toutes les grandes villes d'Irak comptaient à la fois des mosquées sunnites, des mosquées chiites et des églises correspondant aux différentes confessions chrétiennes. Il est également important d'ajouter qu'il s'agit d'églises pour la plupart datant du 1er siècle de la chrétienté.

Par conséquent, cette pluralité religieuse a toujours permis de conserver cette unité nationale. C'est d'ailleurs ce que l'on a pu remarquer lors de la guerre entre l'Iran et l'Irak où l'on a vu des Irakiens de toute religion participer à cette guerre, unis dans la vie comme dans la mort. On a même vu à cette époque des personnes musulmanes enterrées dans des cimetières chrétiens et vice versa.

Depuis 2003, on a malheureusement assisté à un certain nombre d'attentats, tout particulièrement contre les populations chrétiennes qui par conséquent ont dû fuir. A partir du moment où les populations chrétiennes sont exclues de certaines territoires d'Irak, cela signifie que soit ce territoire se trouve en unicité religieuse, soit – et surtout – sont mis en place des territoires où la confrontation entre sunnites et chiites est inévitable du fait de la disparition de l'huile sociétale que représentaient les communautés chrétiennes.

Finalement, il est évident que les partisans de la fin de l'Etat irakien, à savoir l'Etat islamique, souhaitent que les chrétiens disparaissent de ses territoires, étant donné que ces derniers étaient les mieux placés pour assurer la réalité d'un Etat irakien.

Il n'y a donc pas que les chrétiens qui souffrent de cette situation, mais bien toutes les communautés du fait de cet affrontement interconfessionnel…

En effet, les autres communautés en souffrent inévitablement étant donné que nous sommes en pleine purification ethnique. L'exclusion croissante des chrétiens n'est en fait que le résultat de la segmentation ethnique et/ou religieuse de certaines régions, villes ou quartiers. J'en veux pour preuve Bagdad : malgré ses apparences de ville unie dans sa pluralité religieuse, elle est en réalité devenue un système de purification ethnique avec des quartiers chiites, des quartiers sunnites isolés les uns des autres avec des checkpoints pour passer d'un quartier à un autre, sachant que la plupart du temps, il est impossible pour un chiite d'aller dans un quartier sunnite, et vice versa. Plus globalement, si l'on regarde bien, le proche orient est dans cette logique de purification ethnique depuis un demi-siècle.

Pour en revenir aux chrétiens d'Irak, leur mise en fuite ne va que raviver les tensions entre chiites et sunnites, étant donné que le conflit deviendra frontal. D'autant plus que lorsque l'on se rappelle l'histoire du chiisme et du sunnisme, les chiites sont historiquement nés de l'assassinat d'un certain nombre de musulmans que les sunnites considérés comme hérétiques. Aujourd'hui encore, les grands pèlerinages chiites se font auprès de tombes de certains personnages assassinées par les sunnites. La haine entre ces deux communautés est donc ancestrale et se perpétue de par la purification ethnique voulue par les sunnites.

Comment expliquer l'indifférence manifeste de la communauté internationale ?

Elle est liée au fait que les Américains ayant à tort voulu dominer l'Irak à partir de 2003 ont mis en place un protectorat irakien en méconnaissance totale de l'histoire et de la géographie de l'Irak. Au lieu d'utiliser les forces qui existaient pour maintenir l'unité du pays, ils ont plutôt cherché à détruire le parti Baas au nom de la démocratie. Ils ont à la place mis les chiites au pouvoir étant donné qu'ils constituaient la majorité. Les chiites ont eux-mêmes élu à leur tête une personnalité qui dédaignait les minorités, qui considérait qu'il ne fallait pas les respecter, qu'elles soient kurdes, chrétiennes ou sunnites. La responsabilité de Nouri Al-Maliki est donc considérable car il a mené une politique qui a considéré que la majorité dominait nécessairement la minorité. On constate bien le résultat aujourd'hui.

L'erreur finalement n'a pas tant été l'invasion de l'Irak par les Américains que leur manière de gouverner durant les trois premières années.

 

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