Ne pas humilier la Russie ou ne pas humilier Poutine : à quel point la distinction a-t-elle du sens ? | Atlantico.fr
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Emmanuel Macron a déclaré qu’« il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatique ».
Emmanuel Macron a déclaré qu’« il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatique ».
©STEPHANE MAHE, Odd ANDERSEN / AFP / POOL

Diplomatie

Ne pas humilier la Russie ou ne pas humilier Poutine : à quel point la distinction a-t-elle du sens ?

En réitérant son appel à « ne pas humilier la Russie », Emmanuel Macron a déclenché une vague de critiques et d’incompréhension au moment où la France entend jouer les médiateurs dans le conflit ukrainien.

Greg Yudin

Greg Yudin

Greg Yudin est politologue, sociologue et professeur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et économiques à Moscou.

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Atlantico : Dans un entretien avec plusieurs quotidiens régionaux français, Emmanuel Macron a déclaré qu’« il ne faut pas humilier la Russie pour que le jour où les combats cesseront, nous puissions bâtir un chemin de sortie par les voies diplomatique ». Est-ce que cette déclaration semble justifiée vis-à-vis de la situation actuelle ? 

Greg Yudin : Non. D’abord, je ne vois personne vouloir réellement humilier la Russie. D’ailleurs, il faut arriver à distinguer la Russie, Poutine et ses élites. Poutine et sa « cour » font actuellement face à une résistance assez forte de la part de l’Europe, mais non à un réel désir d’humiliation.

Cependant, les élites russes sont déjà si habituées à croire que l’Europe et l’Occident sont faibles que le vrai danger est de leur faire comprendre le comportement de l’Occident comme une lâcheté. Parmi eux la mentalité qui règne est celle d’une bande de rue: si l’adversaire cherche la paix, c’est parce qu’il est lâche. De la même façon, ils regardaient toujours la volonté de conduire les affaires comme une faiblesse.

Par ailleurs, les Russes qui ne sont pas obsédés par cette mentalité belliqueuse ne sont pas disposés a croire que l'on veut humilier notre pays. Je comprends que M. Macron voudrait éviter l’éscalade du conflit en une guerre entre nos pays, mais malheureusement pour une partie des Russes, c’etait déjà une guerre contre l’OTAN depuis longtemps, tandis que pour l’autre partie c’est assez évident qu’il n’y a pas d’hostilité à l’égard de la Russie en Europe. Voilà pourquoi ces mots n’atteignent pas tous les deux audiences en Russie.

Comparé aux positions très fermes des pays d’Europe centrale, Macron fait-il preuve de réalisme ?

Les pays d’Europe centrale et orientale sont plus réalistes qu’Emmanuel Macron. Ils comprennent que cette invasion n’a pas pour finalité l’Ukraine, mais qu’elle a pour but d’opérer un véritable changement stratégique en Europe. Si on n’arrête pas cette expansion, la Pologne, les Pays Baltes et qui sait l’Allemagne ou la France pourraient se trouver face à cette guerre chez eux. Ainsi, ces pays sont beaucoup plus réalistes.

Quelle stratégie avec la Russie au regard du peuple et des dirigeants russes pourrait être la plus efficace ?

La stratégie est toujours relative aux buts stratégiques. Je présume qu’en Europe nous avons besoin de la paix, de la securité et de la confiance entre nos pays, et qu’on ne cherche pas à aliéner la nation Russe. Dans ce cas il faut faire passer le message suivant aux Russes : “nous n’avons rien contre vous comme nation, mais contre la voie que votre gouvernement a pris dans ses relations avec les pays européens”. On pourrait ajouter qu’on est prêt à un dialogue respectueux avec la Russie comme pays avec ses intérêts, mais non avec ses personnes qui ont commis des crimes. Mais il faut qu’on comprennne que la voie stratégique de la Russie ne vas pas changer et il n’y aura pas du paix en Europe tant que Poutine est au pouvoir.

Dans quelle mesure la Russie est-elle liée à Vladimir Poutine que cela soit au niveau des institutions de l’État ou les mentalités de la population ?

Il faut distinguer la Russie du président russe bien que le régime, autoritaire et fort, impose une image de l’unité sur les Russes. La vérité est que la population est désintéressée de la politique. C’est une société dépolitisée et c’est pourquoi il est facile de lui faire soutenir n’importe quoi. Cela montre aussi que si le gouvernement venait à changer cela ne serait pas une tragédie pour la population russe.

On parle maintenant beaucoup de la nécessité d’éviter le syndrome de Weimar en Russie après cette guerre. Mais la vérité est que la Russie souffre fortement d’un syndrome de Weimar depuis l’échec de l’Union Sovietique, le ressentiment est très fort parmi les Russes. C’est peut-être le point où il y a vraiment certaines convergences entre beaucoup des Russes et leur président. Ce trauma s’est élevé malgré le fait que personne ne voulait humilier la Russie. Je crois que pour prévenir le même scénario il faudra intégrer la Russie dans la vie européenne beaucoup plus vite afin que les Russes se sentent comme faisant partie de l’Europe. Tristement, presque 80% n’ont jamais quitté leur pays, sans parler de visiter l’Europe. Sans l'expérience d’interaction entre cultures, on ne peut pas construire le bien commun.

Si Poutine laissait sa place et disparaissait du champ politique Russe, est-ce que la Russie changerait radicalement ?

Il pourrait laisser sa place à un régime plus démocratique. Ce ne serait pas une voie facile pour les Russes, mais les générations plus jeunes sont moins disposées à soutenir les actions suicidaires du gouvernement. On le sait avec l’Histoire de France que le chemin vers la République est long et tortueux. Cela s’est vu durant le Second Empire, mais la voie républicaine a été reprise après la guerre.

Poutine n’a-t-il pas prévu de laisser une marque indélébile dans les institutions pour éviter la démocratisation ?

Aujourd’hui, il contrôle tous les systèmes politiques du pays. Et pour l’éliminer il faudra transformer les institutions dans leur ensemble. Ce serait un changement révolutionnaire du système politique. On peut encore comparer ce qu’il y a à faire avec ce qu’il s’est passé en France en 1871.

Emmanuel Macron est-il déjà en train de prendre les devants et de préparer un hypothétique après-Poutine ?

Le président français se trompe dans son message. S’il veut dire quelque chose aux Russes, il faut qu’il arrive à distinguer le régime, le gouvernement et le pays. Bien sûr qu’il ne faut pas humilier les Russes car ils font partie de la famille européenne, mais on ne peut pas tolérer ce désir impérialiste qui ne respecte pas les règles de cohabitation en Europe. Dans une conversation dévoilée entre Poutine et le président français, on voit que c’est Poutine qui veut l’humilier et non le contraire.

Une Russie sans Poutine modifierait-elle du jour au lendemain le rapport entre les Occidentaux et la Fédération ?

Bien évidemment, cela exigerait de reconsidérer tout l’ordre de sécurité en Europe et les relations avec la Russie. C’est un très grand pays qui aura toujours ses intérêts légitimes, et on aura besoin de réinventer certains éléments de sécurité en Europe. Il faut que la résistance contre l’impérialisme aboutisse à la construction de ce nouvel avenir avec des Républicains en Russie.

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