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Nature humaine : la lutte entre le jardinier qui cultive et le démurge qui détruit
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Bonnes feuilles

Nature humaine : la lutte entre le jardinier qui cultive et le démurge qui détruit

Extrait de "La haine du monde" de Chantal Delsol, aux éditions du Cerf

Chantal Delsol

Chantal Delsol

Chantal Delsol, née à Paris en 1947, est journaliste, philosophe,  écrivain, et historienne des idées politiques.

 

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L’humain fait partie intégrante de la nature. C’est pourquoi il est à sauvegarder autant que la nature et en tant qu’être naturel. De même que les montagnes ou les baleines, il est animé par des lois propres qu’il n’est pas forcément facile de distinguer des accidents, mais qu’il vaut mieux tenter de percer à jour pour des raisons de protection. Protéger les lois intrinsèques de l’humain fait partie intégrante de la sauvegarde de la nature. Et il est surprenant de voir se développer des courants de pensée qui s’instituent jardiniers pour la nature mais démiurges pour l’humain.

Cependant l’humain est histoire autant que nature. Les démiurges et les jardiniers ne traitent pas l’histoire de la même façon.

>>> A lire aussi : Comment le désir d'émancipation libérale est porteur d'un système post-totalitaire

La récusation d’une anthropologie nous rend tributaires d’une histoire mécanique, tronquée, et manichéenne. Pour le post-humanisme, les humains normaux d’aujourd’hui sont « toujours déjà handicapés », c’est-à-dire que nous sommes des primitifs et des demi-hommes en comparaison de l’humanité parfaite qui va advenir. Analogiquement, les communistes pensaient que leur humanité vivait dans la pré-histoire en attendant le moment de l’homme parfait. C’est de cette manière que le manichéisme contemporain suppose notre passé tout entier mauvais : Maudit passé ! Seule l’acceptation de l’humain comme partie de la nature, permet de regarder notre passé comme un moment du processus vital, et notre futur comme un autre moment, certainement pas parfait, même si l’amélioration existe bien. Dans ce cas le passé est aussi vrai, aussi important que notre présent et notre futur. Tandis que pour le démiurge, l’homme futur est hors l’histoire, et c’est pourquoi le passé est haï.

Le temps des jardiniers et le temps des démiurges n’est pas le même. Leur action diffère entièrement. Les démiurges veulent l’efficacité. Les jardiniers veulent la fécondité : ce qui signifie qu’il y a un principe à l’oeuvre dans la chose même.

Le démiurge est un romancier. Son oeuvre est créée par lui et lui appartient tout entière – il peut la refaire, la transformer, la réduire ou l’amplifier selon son désir. Ainsi son temps est-il celui de la fermeté et de la maîtrise.

Mais le temps du jardinier appartient à d’autres processus, plus mystérieux et plus aléatoires. 

Pour le démiurge, l’avenir est un roman. Pour le jardinier : un fruit.

Ainsi, voir l’humain comme un être de la nature tout autant que de l’histoire, permet de l’insérer dans l’histoire longue de sa fécondité. Car c’est la nature en lui, tout autant que les acteurs extérieurs, qui permet le déploiement de son histoire.

 
Nous avons besoin de temps pour les émancipations, comme les fleurs ont besoin de temps pour pousser et fleurir. Processus à la fois naturels et impénétrables. La démocratie a besoin de temps. L’abolition de l’esclavage a eu besoin de temps. L’émancipation des femmes a besoin de temps. C’est que rien de tout cela n’est mécanique ni technique. Il y a toujours de la nature là-dedans. L’expérience des siècles

le raconte. Que signifie cette exigence du temps, sinon que des principes ou des lois sont à l’oeuvre en profondeur ? Les phénomènes humains doivent s’insérer, comme tous les phénomènes de la nature, dans le temps long de leur fécondité. En nous affichant comme des démiurges, nous sommes des usurpateurs.

Le jardinier qui travaille sous ma fenêtre ne cherche pas l’efficacité, mais la fécondité. Il n’est pas un romancier, il n’est pas installé là pour créer un monde, mais pour parfaire le monde qu’il a trouvé en arrivant. Son oeuvre ne lui appartient donc pas entièrement, ce qui le rend responsable non pas seulement de ce qu’il a fait, mais aussi de ce qu’il aura détruit. Son temps ne lui appartient pas entièrement, mais nourrit des processus mystérieux et aléatoires. Il pourrait, au lieu de régner sur son jardin, gouverner une société. Au fond, jardinier ou gouvernant, c’est la même chose. Le second est gardien d’un monde culturel, dont il maintient et défend et augmente la civilisation.

Son travail consiste à faire la part entre son respect pour les lois du monde et sa capacité de parfaire. À tout moment il doit tracer les frontières entre sa puissance et son impuissance ; entre la force et la louange ; entre la maîtrise et l’abandon ; entre le façonnement et l’admiration.

Le jardinier n’a pas été le maître des aurores ; il n’est pas non plus celui des crépuscules ni des apothéoses. Il n’est pas le potentat des achèvements. Il lui faut parfaire indéfiniment, et c’est un horizon qui s’enfuit. Tâche intelligente et rude. Aussi le jardinier connaît-il ses lois propres. La prétention le détruit. Il ne grandit que d’admiration.

Extrait de "La haine du monde" de Chantal Delsol, publié aux éditions du Cerf Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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