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Les Français ne se font plus aucune illusion sur François Hollande
Les Français ne se font plus aucune illusion sur François Hollande
©Reuters

Pauvres pythies des plateaux

Municipales 2014 : quand les politiques débattent du message des Français en ignorant 22 mois d'études sociologiques et politiques qui le précisaient parfaitement

Les Français ne se font plus aucune illusion sur François Hollande, ils l'ont bien exprimé dans les urnes. La politique trop "sociétale" du président de la République déçoit alors que le chômage ne cesse d'augmenter.

Atlantico : Le résultat de ces élections municipales confirme l'impopularité de François Hollande face à un électorat de plus en plus dérouté par le style de cette présidence. Si la progression du chômage peut expliquer une partie de ce désenchantement, ne peut-on pas en voir les racines dès les premiers mois de l'arrivée du PS au pouvoir ? La "marque Hollande" était-elle finalement programmée pour décevoir ?

Laurent Chalard : Il convient de rappeler que François Hollande arrive à la présidence de la République à un très mauvais moment, la situation économique du pays étant particulièrement délicate, avec un endettement très important, ce qui limitait grandement les marges de manœuvre de la nouvelle équipe gouvernementale, en particulier sur le plan économique. En conséquence, pour redresser les comptes du pays, le nouveau gouvernement a été dans l’obligation d’appliquer une politique d’austérité, reposant sur une hausse des impôts, politique fortement impopulaire dans l’opinion qu’elle soit mise en place par un gouvernement de gauche ou de droite (pensons à la politique d’Alain Juppé en 1995), que François Hollande a eu l’erreur de ne pas assumer en détournant l’attention vers d’autres sujets. C’est probablement sur ce plan que François Hollande a déçu, semblant ne pas agir pour améliorer la situation économique, dont la préoccupation principale des français qu’est la résorption du chômage, puisque parlant en permanence de sujets sociétaux. Les français ont donc l’impression que François Hollande n’a pas répondu à leurs attentes. C’est partiellement un problème de communication, puisque son gouvernement mène bien parallèlement à ces réformes sociétales une politique économique, d’austérité en l’occurrence. Manifestement, le président a été très mal conseillé, étant trop dépendant de ses conseillers en communication, qui ne comprennent bien souvent pas grand-chose "au peuple".

Jérôme Sainte-Marie : Le problème originel du Président François Hollande est d'avoir été élu d'abord et avant tout pour éviter un second mandat de Nicolas Sarkozy. Alors que les électeurs de celui-ci avaient exprimé majoritairement en 2007 un choix d'adhésion, ce fut pour son successeur un processus de sélection négatif, comme le montraient les sondages sur les motivations du vote. De plus, au fur et à mesure que s'est déroulé la campagne présidentielle, l'écart n'a cessé de se resserrer au dépens du candidat de gauche, ce qui était déjà un signe alarmant. Ensuite, dès l'été 2012, l'image de François Hollande s'est dégradé, le rendant impopulaire dès septembre. S'installe alors la figure d'un chef de l’État désinvolte, la simplicité d'allure et de propos que l'on appréciait chez l'homme politique devenant une carence. La transfiguration qui doit symboliquement s'effectuer lors de la prise de fonction ne s'est pas produite aux yeux de l'opinion. Il n'y a donc pas que l'absence de résultats sur le front du chômage et celui du pouvoir d'achat qui joue dans l'impopularité historiquement élevée de François Hollande, il y a aussi des traits qui sont apparus dans les 100 jours, et même durant sa campagne finalement victorieuse.

Le rapport des Français à l'entreprise a nettement évolué alors que 69% d'entre eux considéraient en janvier que l'allègement des charges salariales était "une bonne mesure pour lutter contre le chômage". Peut-on dire, au regard de la politique menée sur les derniers mois, que François Hollande a pleinement pris acte de cette évolution ?

Denis Payre : On peut dire qu'il a commencé à en prendre acte après avoir entretenu pendant des mois une attitude extrêmement hostile à l'égard des entreprises et des entrepreneurs (taxe à 75%, déplafonnement ponctuel de l'ISF, alignement des plus-values sur les salaires). Cela a provoqué les contestations que l'on sait avec l'émergence du mouvement des Pigeons mais aussi avec des événements plus symboliques comme le départ de Gérard Depardieu et les rumeurs d'exil concernant Bernard Arnault. Cet ensemble de mesures a démontré une réelle incompréhension de la nature même du métier d'entrepreneur, mais aussi de la prise de risque et de la rémunération qui y est liée. A cela s'ajoute une pression fiscale dont l'intensité (30 milliards d'euros) atteint tous les records depuis le début de la Ve République. On peut toutefois noter que cette question de la fiscalité et de la dépense publique s'inscrit dans une tendance longue (près de quarante ans) où droite et gauche partagent les responsabilités. De 45% du PIB en 1974, les prélèvements obligatoires sont passés à 62% aujourd'hui, ces 17 points supplémentaires (340 Milliards d'euros) équivalant pratiquement à la création d'un état régalien supplémentaire en quatre décennies. François Hollande ne fait pas exception à la règle et les plaisanteries qu'il distillait en privé peu avant son arrivée au pouvoir (époque où il affirmait que les riches "allaient voir ce qu'ils allaient voir" sur le plan fiscal) n'ont clairement pas envoyé le bon signal dans le contexte économique que l'on sait.

Ce discours politique, reposant d'un côté sur un assommoir fiscal et de l'autre sur des déclarations particulièrement offensives à l'égard des forces productrices du pays a connu depuis une légère inflexion en début d'année, notamment avec l'annonce du Pacte de responsabilité. On peut toutefois affirmer que les 30 Milliards de baisse de charges promis à cette occasion permettront seulement de revenir au niveau de prélèvements qui était celui en vigueur avant mai 2012. Le contexte général reste cependant relativement identique alors que les entreprises françaises continuent d'être les moins rentables d'Europe, pour les raisons que l'on imagine.

On peut donc dire que François Hollande a tout juste commencé à prendre conscience des enjeux alors que les citoyens ont effectivement  changé de regard sur l'entreprise depuis les dernières années, de nombreuses études et enquêtes étant là pour en témoigner. 84% des Français (chiffres Ipsos) font ainsi confiance aux PME tandis que 86 % d'entre eux considèrent que "favoriser l'esprit d'entreprise devrait être l'aiguillon des réformes dont la France a besoin". Le gouvernement semble avoir compris ce fait, du moins en partie, mais l'a visiblement compris trop tard au regard des derniers résultats électoraux. Le virage à 180° de janvier dernier semble par ailleurs démontrer un manque de conviction sur le long-terme.

59% des Français déclaraient par ailleurs dans une récente étude du Cevipof (ici) qu'en période de difficultés économiques, il était nécessaire de faire confiance aux entreprises et leur donner plus de libertés. Peut-on dire que l'Elysée a finalement eu tort de croire que la crise amènerait une plus forte demande de redistribution ?

Denis Payre : Le gouvernement est effectivement resté sur un logiciel redistributif complètement dépassé actuellement, et il est d'ailleurs intéressant de noter que les Français font dans l'ensemble preuve d'une plus grande maturité sur le sujet. Dans une veine similaire, 61% des Français (Ifop/Figaro) se disaient prêts à voir certains services publics fermer pour améliorer l'état des finances. Alors que nos dirigeants semblent être toujours enfermés dans une logique des années 1970, la population dans son ensemble voit les questions économiques sous un œil totalement différent aujourd'hui.   

Peut-on croire que François Hollande saura entendre ce message des Français concernant la politique économique ?

Denis Payre : Tout progrès et toute avancée doit être encouragé, le premier intérêt étant celui du pays. Nous avons ainsi fortement encouragé à "Nous Citoyens" le tournant socio-libéral de ce début d'année, ne serait-ce que dans la façon d'orienter la politique (les actes étant toujours attendus). Le principal problème résidera cependant dans le fait de trouver 50 milliards d'économies en trois ans alors qu'il n'a pas de mandat clair en ce sens, ce qui compliquera sérieusement la tâche lorsqu'il s'agira de convaincre le personnel politique de couper net dans les dépenses.

Le scrutin de dimanche confirme par ailleurs un effondrement électoral du Parti socialiste dans les quartiers populaires, et tout particulièrement dans ceux où la population issue de l'immigration est importante. Peut-on parler d'une réelle "surprise" ? Cette tendance est-elle amenée à se poursuivre ?

Denis Payre : Concernant la surprise, oui et non. Oui, si l’on se reporte aux élections présidentielles de 2012, où le parti socialiste avait largement emporté les voix des français issus de l’immigration extra-européenne, ce qui pouvait laissé penser que les résultats des élections municipales ne seraient pas trop mauvais pour la gauche dans les grandes métropoles, qui concentrent cet électorat. En outre, le discours très droitier de l’UMP, pensons à l’affaire du "pain au chocolat" de Jean-François Copé, n’augurait guère a priori d’un basculement à droite de cet électorat. Donc, au premier abord, les dirigeants socialistes pouvaient espérer voir le scénario de 2012 se répéter.

Non, dans le sens que les élections municipales mobilisent peu traditionnellement ces populations, facteur favorable à la droite et que le parti socialiste a largement sous-estimé, et que les politiques menées par le parti socialiste depuis son accession au pouvoir n’ont guère porté leurs fruits pour les populations concernées : le chômage continue de monter, or elles en sont les premières victimes, et la politique sociétale, qui ne tient pas compte de leurs spécificités culturelles, les a manifestement irritées. En conséquence, ces différents éléments étaient favorables à une forte abstention parmi ces populations, ce qui fut effectivement le cas, et a donc largement favorisé les candidats de droite.

Il est difficile d’en tirer des conclusions définitives concernant le vote futur des français issus de l’immigration extra-européenne. Rappelons que cette catégorie présente un profil très hétérogène (les descendants des réfugiés vietnamiens des années 1970 n’ont pas le même profil que les descendants des travailleurs maghrébins) et que c’est le rejet de "l’épouvantail Sarkozy" qui a uni l’ensemble de ces populations lors des élections présidentielles de 2012, ce qui n’était pas forcément le cas précédemment. Cela dépendra donc beaucoup des stratégies et des discours des grands partis. Dire que cet électorat est définitivement perdu pour les socialistes apparaît plus relevé de l’incantation que d’une réalité tangible. Il est beaucoup trop tôt pour déterminer si l’abstention de ces populations aux élections municipales de 2014 relève d’un caractère structurel ou simplement conjoncturel, lié à un mécontentement de la politique menée par les socialistes depuis deux ans.  

L'exécutif paie-t-il aussi son orientation du débat politique sur les lois sociétales ? Auprès de quelles populations l'impact a-t-il été le plus net ?

Denis Payre : Manifestement, l’exécutif paie beaucoup plus fortement qu’il ne le pensait sa politique très progressiste sur le plan culturel. Ce qui devait détourner l’attention des problèmes économiques s’est finalement retourné contre le gouvernement, du fait d’une politique jusqu’au-boutiste sur la question. En effet, si les français sont largement tolérants et ouverts concernant les évolutions sociétales, comme le montrent toutes les enquêtes réalisées, par contre, ils ont été très énervés par le fait que ces questions monopolisent l’attention du gouvernement et des médias, comme s’il n’existait pas d’autres problèmes plus urgents dans notre pays. Pour eux, ce sont des questions d’ordre secondaire, et donc pas la priorité du moment, ce que le géographe Christophe Guilluy avait très bien pressenti dans un entretien pour le magazine Causeur de février 2013 intitulé "Hollande n’a pas été élu sur le mariage gay !".

Si, sans surprise, ce débat a constitué du pain béni pour les franges conservatrices de la droite, qui ont su (re)mobiliser leurs troupes, comme au moment du projet de loi Savary dans les années 1980 sur l’école, par contre, il a eu aussi pour conséquence moins prévisible d’aliéner une partie de l’électorat de gauche, qui n’a pas très bien compris la logique sous-jacente et a adopté parfois un regard dubitatif sur certains éléments de cette politique. Par exemple, si le mariage pour les homosexuels n’a guère rencontré d’opposition parmi cet électorat, par contre, l’adoption d’enfants par ces mêmes couples emportait beaucoup moins l’adhésion, certaines personnes ayant préféré que, dans le doute, l’adoption ne soit, pour l’instant, pas possible. De même, des enseignants en Seine-Saint-Denis dénoncent en sourdine l’extrémisme de certains promoteurs de la théorie du genre, étant donné le contexte local peu propice à la diffusion de ce genre de discours. En effet, parmi l’électorat de gauche, les français musulmans, issus de familles de tradition patriarcale plutôt conservatrices sur les questions sociétales, n’ont pas du tout apprécié ces réformes, qui leur ont semblé remettre en cause leur identité, ce qui s’est traduit par une abstention massive.

L'importance du vote Front National dans des zones historiquement de gauche ne doit-elle pas ouvrir les yeux aux dirigeants PS sur l’existence d'une véritable passerelle entre la gauche et l'extrême-droite ?

Denis Payre : Plusieurs analystes politiques, comme le politiste Pascal Perrineau dès les années 1990 ou le géographe Christophe Guilluy plus récemment, ont émis l’hypothèse de la progression du vote pour le Front National dans les classes populaires, qui votaient traditionnellement à gauche précédemment. Le phénomène, contesté par une partie du milieu scientifique pour des raisons essentiellement d’ordre idéologique, apparaît néanmoins bien réel, sinon il serait impossible d’expliquer les scores de l’extrême-droite dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais et autres territoires de la France du sous-sol, où la gauche dominait de manière écrasante. Le terme "passerelle" semble cependant exagérer dans le sens que les ouvriers qui votent à l’extrême-droite sont quand même plus nombreux parmi les ouvriers de droite ou du centre (il y en a toujours eu) que de gauche, et que le vote d’extrême-droite provenant de la gauche est plus volatile. Dans les milieux populaires de tradition de gauche, le mécontentement peut effectivement se traduire par des votes différenciés selon les élections et le contexte national, allant de l’abstention au vote Front National ou de gauche. En conséquence, le vote d’extrême-droite y apparaît moins comme un vote d’adhésion que de protestation. 

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