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L'UMP, déchirée sur le thème des repas de substitution
L'UMP, déchirée sur le thème des repas de substitution
©Mike Blake / Reuters

Libéraux et conservateurs

Menus de substitution : la nouvelle erreur stratégique de l’UMP vis-à-vis des musulmans

Le 18 mars au 20h de TF1 Nicolas Sarkozy expliquait être contre le port du voile à l'université et également contre les menus de substitution dans les établissements scolaires. Et le président de l'UMP récidivait le 24 mars sur RTL. Alors que "l'électorat musulman" semblait se tourner davantage vers la droite depuis notamment le mariage homosexuel, Nicolas Sarkozy commet peut-être une erreur politique.

Haoues Seniguer

Haoues Seniguer

Haoues Seniguer est maître de conférences en science politique à l'Institut d'Études Politiques de Lyon (IEP)

Il est aussi chercheur au Triangle, UMR 5206, Action, Discours, Pensée politique et économique à Lyon et chercheur associé à l'Observatoire des Radicalismes et des Conflits Religieux en Afrique (ORCRA), Centre d'Études des Religions (CER), UFR des Civilisations,Religions, Arts et Communication (CRAC), Université Gaston-Berger, Saint-Louis du Sénégal.

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Atlantico : Quels effets les déclarations de Nicolas Sarkozy sur les menus de substitution ont-elles sur les musulmans ? Qu'ils soient d'ailleurs favorables à ces menus ou pas, comment ressentent-ils "l'obsession" d'une partie de l'UMP sur le sujet ?

Haoues Seniguer : Les déclarations de cette nature de la part des responsables politiques, quel que soit leur bord idéologique, sont évidemment extrêmement mal reçues de la part des musulmans, à commencer par ceux d’entre eux qui sont le plus engagés sur le terrain associatif de lutte contre les discriminations. À cet égard, les propos de Nicolas Sarkozy sont assimilés, à tort ou à raison, à l’expression d’une islamophobie institutionnelle, banalisée ou normalisée, par des acteurs politiques de premier ordre, ce qui accroît d’autant plus leur crainte et défiance. En parlant "d’obsession", comme vous le suggérez, il est une autre question cruciale qui devrait être posée à ceux des responsables politiques qui tiennent ce genre de discours : quid de celles et ceux qui ne mangent pas de viandes parce qu’ils sont végétariens, par goût ou encore choix philosophique quelconque ? En réalité, il faut reconnaître que ce type de déclaration vise plus ou moins explicitement une catégorie spécifique de la population, à savoir les musulmans.

Si on quitte le terrain des principes pour aller sur celui de la réalité, ces combats-là peuvent-ils de toute façon être gagnés ? Les grands discours sur la laïcité résistent-ils aujourd'hui à l'épreuve des faits quand on voit notamment le nombre de moyens détournés auxquels recourent les mairies pour soutenir la construction de lieux de cultes ?

Il y a effectivement des "exceptions" à la laïcité auxquelles participe largement un certain nombre de responsables politiques à l’égard de communautés religieuses françaises, quelles qu’elles soient, musulmanes ou non d’ailleurs. Les entorses à la laïcité concernent aussi bien les juifs que les musulmans et peut-être d’autres adeptes d’autres religions ou spiritualités. Pour reprendre l’idée centrale de votre interrogation, je dirai que l’on est dans une espèce de "double morale" : il y a, d’un côté, les déclarations générales et, de l’autre, les réalités conjoncturelles. C’est la schizophrénie des politiques qui concourt aussi, il faut le dire, au brouillage autour des principes fondateurs de la laïcité française.

En se mettant à dos une grande partie de la communauté musulmane, l'UMP ne se prive-t-elle pas d'un électorat "naturel", avec lequel elle partagerait un certain nombre de valeurs ? Certains politologues ont noté que le PS avait perdu des électeurs musulmans à la suite du mariage homosexuel. Quelles valeurs partagées avec les musulmans la droite pourrait-elle mettre en avant (défense d'un certain conservatisme, famille traditionnelle, attachement à entrepreneuriat) ?

Je pense qu’il faut nuancer le propos. Avant tout chose est-il nécessaire de rappeler que l’on aurait tort, et hélas c’est un biais dans lequel tombent bien des observateurs y compris avisés, d’homogénéiser les musulmans, alors qu’ils offrent des profils très hétéroclites, ne serait-ce qu’en termes socioéconomique, culturel et religieux. Etre musulman ne prédispose pas, tout le temps et uniformément, à voter à droite, plutôt à gauche, au centre, voire à l’extrême droite. La conjoncture est ainsi importante, de même, donc, que les capitaux socioéconomique et culturel des électeurs musulmans. Cependant, force est de constater que e plus en plus de musulmans, et à ce titre ils sont, on peut le dire, « normaux », se disent déçus par les partis politiques de gauche comme de droite dans la gestion des affaires, particulièrement quant à leurs attitudes vis-à-vis des musulmans. Pour les plus engagés d’entre eux, notamment ceux, par exemple, qui sont influencés par l’idéologie des Frères musulmans, le critère décisif et distinctif est l’islamophobie. Or pour ceux-là, l’islamophobie gangrènerait l’ensemble des partis politiques, malgré l’éventuelle différence de tonalité ; pour eux, ce serait "bonnet blanc et blanc bonnet".

Comme l'explique Rémi Brague, l'islam accorde une importance bien plus grande aux pratiques qu'aux croyances religieuses (on parle d'orthopraxie, par opposition à l'orthodoxie chrétienne) : "Le contenu de la foi est ainsi la pratique elle-même" (voir ici). Que gagnerait l'UMP à le comprendre ? En quoi cela pourrait-il modifier son approche de la question de la sécularisation de l'islam en France ? Et comment le faire sans "heurter" ses autres électeurs, davantage en demande de débat sur les menus de substitution ?

Vous posez plusieurs questions d’ordre différent. Pour résumer, je nuancerai en partie au moins le propos de mon collègue Rémi Brague, qui verse dans un essentialisme, si telle est bien la teneur du propos que vous rapportez. Cela dépend beaucoup de l’islam dont on parle. Il y a assurément un islam normatif, rigoriste, celui des Frères musulmans notamment, qui valorise beaucoup l’orthopraxie, tandis que les néo-salafistes tendent, eux, à valoriser et l’orthopraxie, de manière encore plus pointilleuse que les Frères, et l’orthodoxie, au nom du culte de l’unicité pure de Dieu. Je crois, enfin, que, contrairement à une idée reçue dans certains milieux de l’islam de France qui cherchent éperdument à se distinguer des chrétiens, il est possible d’être musulman non pratiquant, à moins d’excommunier tous ceux qui ne respecteraient pas à la lettre les cinq piliers ! Où rangerait-on, le cas échéant, le musulman professant sa foi en Dieu et en le prophète de l’islam, Muhammad, mais n’observant pas, néanmoins, le jeûne du mois de Ramadan ou les prières quotidiennes ? Sans le vouloir sans doute, R.Brague, ce faisant, donne raison aux clercs rigoristes de l’islam…

Sur le second volet de la question, je ne crois pas du tout qu’il s’agit de la part de l’UMP d’un problème de compréhension de la théologie musulmane. La raison en est beaucoup plus simple : ne pas laisser le monopole du traitement sécuritaire de l’islam au Front national qui semble progresser à chaque nouvelle élection ! Et en cherchant à refaire son retard sur le FN, une partie de l’UMP se « droitise » encore davantage. 

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