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Le Medef, dernier bastion
de la lutte des classes
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Nous n'avons pas les mêmes valeurs

Le Medef, dernier bastion de la lutte des classes

En France, la lutte syndicale s'inscrit dans une longue tradition d'opposition entre patrons d'un côté et salariés de l'autre. Les dirigeants semblent incapables de percevoir les forces de notre pays : innovation et entrepreneuriat ; tandis que les syndicats salariés semblent ne pouvoir exister qu'au travers de l'affrontement. Une situation archaïque en comparaison d'autres pays développés.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Quelles différences séparent le patronat français et ses homologues étrangers ? J’en vois trois, qui sont essentielles.

Premièrement, le Medef ne comprend rien à l’esprit de l’entreprise contemporaine. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les sites Internet du Medef, de son homologue allemand, la BDI, et de leur équivalent américain, la NAM (National Association of Manufacturers).

Le slogan officiel de la NAM est «conduire l’innovation, créer des opportunités, continuer le progrès». Au centre de la page d’accueil, l’association publie son mémorandum intitulé «une renaissance industrielle». L’un des points majeurs de ce programme proclame: «Les industriels américains seront les leaders de l’innovation mondiale».

La BDI affiche pour sa part, en page d’accueil, une liste de thèmes et compétences. Le premier d’entre eux est la PME, le second, l’innovation.

Sur le site du Medef, le document le plus récent concernant l’innovation date de septembre 2010. Les dernières universités d’été du mouvement patronal français, celles d’août et septembre 2011, n’ont pas une seule fois abordé ce thème en tant que tel.

Autant dire que, dans une société française marquée par la crise, sous le vent contraire d’une concurrence implacable menée par les pays émergents, le Medef se montre incapable de mobiliser ses adhérents sur l’arme principale dont nous disposons, parce que nous bénéficions d’une main-d’oeuvre hautement formée : l’innovation technologique et sociale. Paradoxalement, le Medef semble même faire l’apologie de l’obsolète, du crispé, de l’ankylosé. Il est l’étendard de la torpeur française face à cette économie de l’innovation improprement traduite en français par économie de la connaissance, qui casse la baraque partout dans le monde.

Nos concurrents américains et allemands ont, eux, très bien compris les règles du jeu, et ne manquent pas une occasion d’inciter leurs entreprises cotisantes à s’y plier.

Deuxième différence : les patronats américains et allemands sont dominés par les industriels, alors que le patronat français est dominé par ces pipoteurs professionnels que sont les communicants et les financiers.

Qu’on ne s’y trompe pas : j’ai beaucoup d’amitié pour les banquiers et autres spéculateurs de génie. Mais enfin, à part Michel Pébereau et quelques membres de son entourage, aucun d’entre eux n’est dupe sur la véritable nature de sa mission : gagner beaucoup d’argent depuis son fauteuil, sans mouiller la chemise pour porter le risque d’entreprise.

Le problème pour les entreprises françaises tient au poids important dont disposent tous ces gens dans l’appareil du Medef. Dans la pratique, l’élection de Laurence Parisot a gravé cette disproportion dans le marbre, au grand dam des industriels français. Se souvient-on que Michel Pébereau, aux universités d’été du Medef de 2009, avait été copieusement hué par l’assistance lorsqu’il avait affirmé que la vocation des banques était d’aider les entreprises en difficulté ? Le même Pébereau demeure le soutien indéfectible de Laurence Parisot et l’invité permanent de l’avenue Bosquet.

Dans ces conditions, comment imaginer que le Medef puisse porter un discours clair et déterminé sur la réindustrialisation de la France ?

Troisième point : le Medef est financièrement dépendant du système paritaire et des charges qu’il fait peser sur les entreprises. Comme l’a très bien rappelé le rapport Perruchot, un tiers du budget annuel du Medef est bouclé par les subventions de la sécurité sociale et de la formation professionnelle, c’est-à-dire par les charges qui pèsent sur les entreprises... Et que le Medef ne se prive pas de dénoncer.

La chance du Medef est que cet état de fait est encore plus vrai pour ses partenaires patronaux (ces subventions représentent 80% du budget de la CGPME) ou salariaux (FO est ici champion toutes catégories, mais les autres profitent tous du système).

Sans surprise, on relèvera donc que le Medef n’a aucune raison objective de changer de rails. L’invention du paritarisme pour arrondir les angles de la lutte des classes en 1945 arrange tout le monde, Medef compris : on papote à la sécurité sociale, à l’AGIRC, à l’ARRCO, à l’UNEDIC, on se fait des gué-guerres de potache, pour amuser la galerie et ne pas négocier en entreprise. Le truc est vieux comme le dialogue social français, et permet à chacun de bien garder ses vaches sans changer l’économie du village. Et pendant ce temps, les Allemands négocient et prospèrent. 

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