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Je suis médecin et je ne supporte plus les gens malades
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Quoi de neuf docteur ?

Je suis médecin et je ne supporte plus les gens malades

La Médecine, du point de vue des docteurs. Jaddo, nous raconte des anecdotes terrifiantes, émouvantes, rigolotes, sur son quotidien de médecin. des fragments de vie brute, dans le désordre et non romancée. Extraits de "Juste après dresseuse d'ours : Les histoires brutes et non romancées d'une jeune généraliste".

 Jaddo

Jaddo

Jaddo, jeune médecin généraliste, commente son métier sur Internet.

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En fait, j’aime pas les malades. J’aime bien les gens en bonne santé. J’aime bien les jeunes de 32 ans avec leurs biceps et leurs sourires et leurs certificats de taekwondo. J’aime bien les femmes enceintes qui viennent parce qu’elles sortent de leur tête à tête avec leurs deux lignes roses dans la salle de bains, et qui m’écoutent à peine, parce qu’elles sont pleines d’images d’avenir. J’aime bien les certificats de bonne santé, j’aime bien les jeunes, j’aime bien les vaccins. J’aime bien donner des conseils pour moucher le petit et passer vingt minutes à expliquer qu’il faut s’essuyer d’avant en arrière pour éviter les cystites. Les malades sont nuls. Ils puent la souffrance et la peur, ils me vident de mon énergie, ils m’aspirent, ils m’effraient. Ils sont un trou noir. Comme d’effroyables petits Shadoks : ils pompent, ils pompent, ils pompent, alors que j’ai si peu d’énergie à moi. Ils ont mal et je ne suis pas une fée, ils veulent vivre alors qu’ils vont mourir, ils veulent comprendre et ils ne comprennent rien, ils ont peur et j’ai peur avec eux, ils ont mal et j’ai mal avec eux. Je n’ai pas tant d’énergie à donner, je n’ai pas assez de force vitale pour tous, et j’encrève.

Sauf les bons malades, que je peux supporter. Le bon malade est poli. Il arrive à l’heure à son rendez-vous, il me dit bonjour Docteur avec un D majuscule.

Il a mal avec le sourire, il affronte sa maladie le dos droit. Il m’écoute avec de grandes oreilles, il hoche la tête et il me fait des compliments sur ma façon d’expliquer les choses. Il pose des questions auxquelles je sais répondre, et il comprend les réponses. Il sait bien que je ne suis pas une fée, il me donne du Docteur à chaque coin de phrase et il m’écoute en silence. Il ne se plaint pas. Il est reconnaissant du peu que je fais pour lui, il accepte les examens, il accepte les incertitudes. Quand je lui propose un traitement, ça marche bien. Il n’a pas d’effets secondaires et le traitement fonctionne. Ou, si ça ne fonctionne pas, il me le cache parce qu’il sait qu’il me doit bien ça. Le bon malade guérit. Il a une maladie bien propre, bien carrée, que je comprends et que je connais, et pour laquelle j’ai des médicaments qui marchent dans mes tiroirs à médicaments.

La mauvaise malade débarque à 19 heures sans rendez-vous, avec ses yeux de cocker battu et sa souffrance qui empeste ma salle d’attente. Elle a huit maladies graves en même temps qui se battent pour savoir laquelle aura raison de ce corps chétif, elle est idiote, elle me fixe de ses yeux hagards et elle se fait frapper par son fils. Elle n’a pas pris les médicaments parce qu’elle n’avait pas de sous, elle n’a pas le compte rendu de l’hôpital de sa dernière hospitalisation, elle ne comprend rien et elle a mal partout. Elle ne pose pas de questions parce qu’elle est trop bête pour en poser, elle ne sait pas répondre aux miennes, elle est sale et elle a les dents grises, elle boite sans que je sache pourquoi, avec sa béquille qu’aucun des antécédents notés dans les jolies cases de son dossier ne justifie.

Et alors que je suis capable de passer trente-cinq minutes avec une jeune fille belle et enceinte, je raccourcis tout ce que je peux la consultation avec elle. Je botte en touche, j’envoie au diabéto, j’envoie au cardio, j’envoie au centre antidouleur. Je lui parle mal, je l’engueule parce qu’elle devrait bien savoir que le vendredi c’est sur rendez-vous, je secoue la tête en soupirant quand elle ne sait plus quel médicament on lui a donné à l’hôpital, je rédige la lettre pour le diabéto en quatre longues minutes de silence. Je ne souris pas. Je ne demande pas si son fils a arrêté de la cogner parce que j’ai trop peur de la réponse.

Je suis médecin depuis deux jours et demi, j’ai 28 ans, et je ne supporte déjà plus les gens malades.

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Extraits deJuste après dresseuse d'ours : Les histoires brutes et non romancées d'une jeune généraliste, Fleuve Noir (octobre 2011).

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