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Une femme âgée se promène dans le jardin d'un EHPAD, près de Nantes, en mars 2021.
Une femme âgée se promène dans le jardin d'un EHPAD, près de Nantes,  en mars 2021.
©LOIC VENANCE / AFP

Dignité des personnes âgées

Mauvaises conditions de vie dans les Ehpad : saurons-nous ne pas rater le rendez-vous majeur de l’après Covid ?

S’il y avait un seul domaine de la société française où le besoin impérieux d’inventer un monde d’après se fait sentir, ce serait bien celui des résidences pour personnes âgées et/ou dépendantes. Plus que jamais, la crise du Covid a mis en lumière les failles du modèle français.

Jean Arcelin

Jean Arcelin

Pendant près de trois ans, Jean Arcelin a dirigé un EHPAD dans le sud de la France, avant de renoncer. Il a publié "Tu verras maman, tu seras bien" chez XO Editions. 

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Luc Broussy

Luc Broussy

Luc Broussy est un spécialiste des questions liées au vieillissement, aux Ehpad et à la Silver Économie. Il est le fondateur du groupe EHPA Presse & Conseil.

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Atlantico : La crise du coronavirus a montré de nombreux dysfonctionnement dans les Ehpad et des traitements de patients parfois inhumains, certains sont inhérents au contexte sanitaire, d’autres sont plus structurels. En tant qu’ancien directeur d’Ehpad, quel regard portez-vous sur la situation de ces établissements ?

Jean Arcelin : D’abord, il me semble important de rappeler que je ne suis plus directeur d’Ehpad depuis 2018 mais que ce sujet reste une cause qui me tient beaucoup à cœur et m’a beaucoup marqué. Je souhaite être transparent et dire la vérité. Ensuite, le Covid-19, comme toujours avec les crises, a mis en avant et renforcé les difficultés. Tout devient plus criant. Dans mon livre, je ne citais jamais mon employeur car je considère que le problème n’est pas spécifique à lui, c’est un système que j’ai tenu à dénoncer, pas un groupe. Il n’y a pas un groupe meilleur qu’un autre, il y a certains établissements qui le sont grâce à certaines directions. Le dernier établissement où j’ai été en poste a été très gravement touché par le Covid, il y a eu plusieurs dizaines de morts et cela a été très douloureux à voir à la télévision. Il a été difficile d’imaginer ce qui se passait à l’intérieur. D’autant que depuis mon départ, il y a eu quatre autres directeurs. Le turn-over est très révélateur des difficultés et du mal-être. Déjà que les conditions de vie des personnes âgées sont loin d’être optimales, les imaginer privées de visites, de contacts sociaux à l’intérieur même de l’Ehpad était difficile. A cela s’ajoute un personnel manquant. Avant crise le taux d’absentéisme était déjà le plus élevé des secteurs économiques. J’ai écrit mon livre pour toucher les gens et éveiller les consciences car il n’y a que ça qui fait bouger les choses. Il a eu un écho médiatique. Je continue à recevoir des témoignages et je n’ai pas de bonnes nouvelles. Dans la crise du Covid-19, on retrouve le mal-être des familles, la volonté politique des politiciens, la volonté mercantile des groupes exploitants et, j’en suis sûr, le mal-être des soignants. Il y a dans les Ehpad une maltraitance institutionnelle par manque de moyens.

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Qui porte la responsabilité des dysfonctionnements dans les Ehpad ?

Jean Arcelin : Autour du résident, il y a quatre acteurs majeurs. La direction, les soignants, les familles et la volonté politique. Cette dernière est importante car elle légifère. Mais selon moi, les seuls vraiment concernés par le bien-être des résidents, ce sont les familles. Juste après, ce sont les soignants, auxquels je tire mon chapeau. La politique n’a pas grand-chose à faire du bien-être véritable des résidents. La vaccination dans les Ehpad a simplement été mise en place pour que les politiques ne soient pas accusés d’avoir abandonné les personnes âgées. Après les reportages sur mon Ehpad, le maire de la ville où il se trouvait à dit n’être au courant de rien et s’est porté partie civile. Il n’en avait pourtant rien à faire quand j’y étais. Le maire vient pour la photo et parce qu’il sait que la vieillesse est un sujet sensible. Il y a une instrumentalisation du grand-âge par la politique. Tout n’est pas noir, le rapport des députés Iborra (LREM) et Fiat (LFI) était intéressant. Il était très juste et mettait en avant des problèmes de mal-être. Ce qu’il faut comprendre c’est que lorsque l’on devient vieux, dépendant et qu’on ne donne plus le change, qu’on « n’apporte plus rien à la société », il y a une rupture, un abandon pur et simple. Quand les personnes rentrent dans les Ehpad, elles disparaissent. Il y a un problème dans la société de déni de la vieillesse. On éloigne ce qui nous fait peur et le grand âge concentre cela. Le politique n’agit que quand il y a un scandale. Les soignants à la très grande majorité sont des gens appliqués, dévoués et formidables mais ils sont obligés d’appliquer les directives et les ordres de la direction. Les familles sont impliquées mais souvent elles restent anonymes par peur de représailles sur leurs parents. Et elles sont essentielles à la vie des résidents car elles maintiennent un lien social important. Or, 50 % des résidents n’ont aucune visite.

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Le nouveau protocole allégé dans les Ehpad est entré en vigueur ce 19 mai, qu’en pensez-vous ?

Jean Arcelin : Avec le Covid, les familles se plaignent que les Ehpad soient devenus des prisons et à partir d’aujourd’hui un de protocole allégé rentre en vigueur. Mais il est flou et laisse la main mise totale aux directeurs pour mettre en place les mesures nécessaires en cas de risque de contaminations. Les directeurs les plus zélés pourront donc à nouveau restreindre l’accès. Or il est essentiel que les familles puissent rentrer car elles sont des régulateurs de la vie à l’intérieur. Les directions craignent beaucoup le regard de l’extérieur. Alors lorsque les familles ne rentrent pas, qu’il y n’y a plus de témoins, ils en profitent. Les établissements qui ont des problèmes préfèrent interdire les visites en prétextant des risques. A mon sens, les Ehpad les plus fermés sont ceux qui ont les plus graves dysfonctionnements. C’est pour cela que les directeurs étaient vent debout contre la vidéosurveillance telle que je la proposais. Cela montrerait la réalité.

Il y a trois ans, vous avez tiré la sonnette d’alarme après avoir dirigé un Ehpad dans le sud de la France pendant quatre ans, rien ne vous semble avoir changé ?

Jean Arcelin : A la fin du livre, une vingtaine de pages étaient consacrées aux solutions à apporter. Elles étaient simples, pas forcément coûteuses et apportaient réellement une progression des conditions de vie des personnes âgées dépendantes. Rien n’a été fait. J’ai reçu un mot d’Emmanuel Macron, été contacté par l’Assemblée, mais sans suite. Je dénonçais dans mon livre les 4,35 € par jour pour nourrir les résidents. Rien n’a changé à mon avis.

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Comment expliquer que malgré des alertes répétées, les choses n’aient pas changé ?

Jean Arcelin : Je pense que l’immobilisme politique s’explique par plusieurs choses. D’abord, ce n’est pas un sujet facile. C’est un thème épineux et le traiter à fond va mener à découvrir des choses intolérables. Donc il faut beaucoup de courage, de volonté et de moyens pour s’y atteler. Et électoralement, ça ne rapporte pas grand-chose car les résidents ne votent pas. Il faut aussi savoir que l’Etat s’est désengagé de la tâche du soin en déléguant. Il y a aussi un manque de moyens financiers. Le métier est complexe. De plus, la société est bouleversée quand il y a des problèmes de maltraitance, mais au fond, tout le monde s’en fout.

Le grand âge est-il une priorité pour nos politiques ?

Luc Broussy : Les sujets liés au grand âge ne sont jamais au cœur des campagnes électorales. Paradoxalement, ce sont des sujets qui sont souvent évoqués parmi les grands sujets de société dans l'actualité. A un an d'une élection, on dit toujours que la question du grand âge va être cruciale. Pourtant au moment de voter, les Français votent sur plein de critères mais jamais sur la question du grand âge. Y compris les personnes âgées d'ailleurs qui ne votent pas pour elles-mêmes mais pour l'ordre, la sécurité, la monnaie, etc.

Il y a très peu de programmes où le grand âge prend une place majeure. Emmanuel Macron ne disait pas un mot sur la dépendance et il a pourtant été élu, notamment grâce au vote des seniors. Sa seule proposition sur le grand âge était sur le relèvement de cent euros par mois du minimum vieillesse.

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Au fond, ces sujets n'avancent pas forcément grâce à l'Etat mais grâce à l'action des professionnels, des associations etc. Le changement viendra aussi des personnes âgées elles-mêmes. Les futures personnes âgées, biberonnées par la liberté et le consumérisme, ne supporteront pas d'être traitées comme celles d'aujourd'hui. Elles ne seront pas aussi passives.

Quel a été le bilan des derniers mandats en termes de grand âge et de dépendance ?

Luc Broussy : C'est sous Jospin que le virage a été pris. En 1999, la réforme dite de la tarification a totalement révolutionné le secteur. On a obligé toutes les maisons de retraite de France à signer une convention avec l'Etat et le département et à appliquer un cahier des charges.
Ce cahier des charges demandait des chambres plus grandes, la création du poste de médecin coordinateur et d'infirmière référente, l'obligation d'avoir des aides-soignantes diplômées.... A l'époque, on avait encore des "faisant fonction" d'aides-soignantes dans les EHPAD, c'est-à-dire des employées qui faisaient le travail sans avoir le diplôme. En 2002, on a eu aussi la mise en œuvre de l'allocation personnalisée à l'autonomie qui existe toujours et est touchée par 1,3 million de personnes âgées.

Nicolas Sarkozy a mis en place un grand plan Alzheimer mais rien de particulier sur les Ehpad. Sous Hollande, on a eu la loi d'adaptation de la société au vieillissement. Hollande devait, s'il y avait dans la deuxième partie de son quinquennat les fonds nécessaires, faire une loi renforçant l'aide aux personnes âgées dépendantes. Comme on n'a jamais eu l'argent, il n'y a jamais eu de lois. Il y a eu des avancées, mais pas vraiment sur les EHPAD.

Avec le Covid, les Ehpad témoignent d’un manque de résidents. Qu’est-cela va induire ?

Jean Arcelin : La pire crainte d’un établissement c’est de perdre ses résidents, car il perd autant du chiffre d’affaires. Un Ehpad n’est rentable que plein à 90 %. En dessous de ce taux d’occupation, il y a un risque économique. Alors cyniquement on préfère protéger le chiffre d’affaires que le bien-être du résident. A mon sens, cela ne doit pas être un business.

La crise du Covid a malheureusement entrainé des décès. S’il y a une chose positive à cela, c'est que ces derniers ont entrainé un taux de vacance inhabituel. Or les Ehpad étaient tout le temps plein, donc les proches prenaient la première place qu’ils trouvaient et donc pas forcément les mieux. Et résidents et proches s’habituaient, donc ils ne changeaient pas. Ce qui créait un marché verrouillé.

Le risque est qu’avec un chiffre d’affaires en baisse, les choses se durcissent parce qu’il faut faire des économies : sur les prestations, la masse salariales ou la nourriture.

La sortie de crise pourrait-elle être une opportunité pour réformer les Ehpad ? Comment cela doit-il se faire ?

Jean Arcelin : Je pense que c’est effectivement le moment. Il ne faut pas gérer la question des Ehpad uniquement quand il y a des scandales, même si ce n’est pas un sujet sexy. Cette crise met en avant tous les dysfonctionnements qu’il peut y avoir dans les Ehpad.

Comme je le disais déjà dans mon livre, je pense qu’il faudrait un grenelle des Ehpad. Il faudrait mettre au cœur de celui-ci le bien-être de nos anciens. Dans ce grenelle, il faudrait qu’il y ait des familles de résidents qui témoignent, car la vérité objective, c’est eux qui la voient. Il faut aussi revaloriser le métier des soignants en Ehpad.

Il y a plusieurs problèmes à régler. D’abord un problème sociétal. Les médias ont aussi un rôle à jouer dans la revalorisation des personnes âgées, du vieillissement. Les familles doivent témoigner de manière libre. Il faudrait aussi plus de transparence dans les prestations des Ehpad, au-delà de la brochure commerciale. Il faudrait des mentions légales comme pour la nourriture.

A mon sens il faut aussi de la vidéo surveillance contre la maltraitance. On oppose l’argument de l’intimité des résidents mais si les résidents et les familles sont d’accord il n’y a pas de problème. De toute manière, le plus souvent il n’y a pas d’intimité dans les Ehpad. On entre dans les chambres comme dans un saloon.

Jean Arcelin a publié "Tu verras maman, tu seras bien" chez XO Editions. 

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