Massacre de Breivik à Utoya : "Policier, j'ai vu sa détermination, sa folie, son sourire vide" | Atlantico.fr
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Le meurtrier Anders Breivik.
Le meurtrier Anders Breivik.
©Reuters

Bonnes feuilles

Massacre de Breivik à Utoya : "Policier, j'ai vu sa détermination, sa folie, son sourire vide"

Laurent Obertone lève le voile sur l'intimité et la fabrication mentale du tueur norvégien, jusqu'aux heures sanglantes de l'été 2011. Extrait de "Utoya" (2/2).

Laurent Obertone

Laurent Obertone

Laurent Obertone est journaliste diplômé de l’ESJ de Lille. Après avoir travaillé pour un hebdomadaire français, il s'est consacré à l'écriture de "La France orange mécanique" (2013, Editions Ring). Il est l'auteur de "La France Big Brother" (2015, Editions Ring). Son dernier livre s'intitule Guerilla (2016, Editions Ring). 

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Dans la maison d’accueil de l’île, j’ai vu cet homme, habillé en policier, menotté dans un fauteuil, ce blond au visage dur, ce bloc de glace, interrogé par l’équipe Delta. J’ai vu sa détermination, ses petits yeux noirs, sa folie, son sourire vide. J’ai entendu sa voix. Je l’ai entendu se plaindre de sa coupure au doigt. Autour de nous, il y avait soixante-neuf cadavres.

J’ai entendu ses délires, sur le multiculturalisme.

J’ai vu ses armes, trempées de sang.

J’ai lu cet énorme dossier, des dizaines de fois. J’ai parcouru ces soixante-neuf rapports d’autopsie. Soixante-neuf. Illustrés. J’ai vu les photos, sous tous les angles. Sur Utøya, tels qu’on les a découverts. Puis sur leur table d’autopsie. Ils étaient accompagnés de biographies, de témoignages. Sur la page de gauche, des photos d’eux pleins de vie, avec le sourire. Sur la page opposée, les visages clos, pâles, couturés. L’horreur de la mort.

J’ai vu ce show indécent, au tribunal. Devant les caméras j’ai vu parader l’assassin, des mois durant.

Tous les sentiments imaginables m’ont traversé.

Tuer cet homme, comme Ruby avait tué Oswald. J’y ai pensé.

Me tuer. J’y ai pensé.

Cette affaire m’a bouleversé. Les témoignages des familles, des amis... Le nombre de gens auxquels il a fallu annoncer de terribles nouvelles, expliquer l’inexplicable. Ce qu’un tel acte impliquait mentalement, socialement. Ça remettait tout en cause.

Qu’est-ce qui nous arrivait ?

Puis j’ai su. J’ai su que ce gars n’était pas comme nous. Ni comme personne.

J’ai fait partie de l’équipe qui a investi et fouillé la ferme de Breivik, à Rena. Ce qui m’a frappé, c’est l’ampleur de son travail. Des dizaines de sacs d’engrais, de produits, de mixers, un laboratoire, quantité de matériel, des milliers de documents, d’appareils électroniques, informatiques... Il y avait plusieurs vies là-dedans. Pour entrer nous avions coupé le courant -on se méfiait des pièges. Les torches des fusils de l’équipe Delta nous éclairaient. Il régnait là-dedans une ambiance irréelle. L’odeur de produits chimiques était forte, imprégnant cette atmosphère délétère et maléfique. J’étais persuadé que le pire était là, qu’on allait découvrir des animaux mutants dans les cages du sous-sol, ou des morceaux de cadavres empilés dans son grand congélateur.

Pour la première fois depuis des années, j’ai eu peur. Cette peur irrationnelle d’enfant dans le noir, qui trouve raisonnable d’imaginer qu’un cadavre en surgisse, avant de mettre le doigt sur l’interrupteur. À ce moment-là j’ai presque admiré cet homme, qui avait vécu là des années, dans cette atmosphère si irréelle, si terrifiante, pour y construire patiemment son acte dément. Ce qui m’intéresse n’est pas ce baratin idéologique derrière lequel il se cache. Ce qui m’intéresse est sa psychologie. Pourquoi ?

Ce qui m’effraie, c’est que je comprends qu’on puisse envisager de tuer. Mais je le garde pour moi, je fais comme si c’était simplement abominable, qu’il était convenu de s’en indigner, uniquement s’en indigner. Ce que je ne comprends vraiment pas, c’est qu’on puisse tuer. Le « courage » que ça implique. Le degré de psychopathie. Il faut un cerveau malade, pour passer à l’acte. Quelque chose dans le câblage qui ne fonctionne pas, ou qui ne fonctionne que trop bien.

Après tout ce que j’avais lu sur les chevaliers Templiers, ce manifeste écœurant, le ridicule et la grandiloquence de ses déclarations, sa paranoïa évidente, le décalage vis-à-vis de la réalité... les rapports des psychiatres m’ont déçu. Comme tous les autres, j’espérais qu’un nom de pathologie en sorte, un truc indiscutable, un terme médical, une étiquette rassurante, définitive, où tous les symptômes s’imbriqueraient dans ce dossier comme un puzzle d’enfant. Breivik = malade. N’importe quel désordre mental aurait fait l’affaire. Ça nous aurait tous soulagés. Ça aurait enfin normalisé toute cette folie échappée de la tête d’un homme, dont j’avais l’impression qu’elle nous contaminait tous, petit à petit. Je voulais faire de Breivik un accident, une catastrophe naturelle. Ce serait trop facile. La réalité, c’est qu’il n’y a pas d’explications. Du moins pas une explication aussi claire. Il y a un « faisceau de causes », comme disent les enquêteurs à propos des crashs aériens, quand le drame provient de la défaillance d’un système, et pas seulement d’un homme.

Ce que j’ai vu en Breivik, c’est un mégalomane égocentrique, obsédé par la puissance, par l’aspect des choses et de sa personne. C’est un maniaque capable de tout comprendre et de tout réaliser, car suffisamment obsessionnel pour parvenir à ses fins. Il n’était pas assez intelligent pour réussir dans la société. Il a compris qu’il pouvait réussir contre. Il a commencé à se rebeller contre sa mère. Puis à travers ses graffitis. Puis par l’intermédiaire d’un parti politique sulfureux. Il ne pouvait pas s’arrêter là. Ce gars a la folie des grandeurs, une grandeur à la mesure de sa petitesse. Il se voit éminent, immense. C’est un gouffre. Quand il a compris que sa vision de lui-même n’avait aucun rapport avec la réalité, il a voulu se construire, dans son jeu vidéo mental, un scénario à la mesure de ses fantasmes. Un acte de terrorisme géant, dont il serait le seul et unique auteur. Il a voulu imposer à la réalité sa vision de lui-même. Et comme il est intelligent et obsessionnel, il a réussi.

La créature Anders Behring Breivik est son propre docteur Frankenstein.

Ce qui m’a le plus impressionné en lui, c’est sa certitude absolue que son monde est le bon. À vous faire douter que la réalité existe. La réalité peut se modifier à son contact, pour devenir non pas ce qu’elle est, mais ce qu’il a décidé qu’elle soit. Tant il est déterminé, je pense qu’il n’en a même pas conscience. Il a fabriqué son univers dans sa tête et l’a cuirassé derrière plusieurs couches de blindage mental.

Dans son manifeste, Breivik cite une définition du chevalier Templier, donnée par Bernard de Clairvaux, qui lui sied parfaitement. « Le Templier est un chevalier sans peur, dont l’âme est protégée d’une armure de foi et le corps d’une armure de fer. Il ne craint ni démon, ni homme. La mort non plus ne l’effraie pas, parce qu’il l’a désirée ».

Breivik s’est débarrassé de ses sentiments. Son esprit est si verrouillé que le monde extérieur n’en peut ébranler les constructions.

Nous avons longtemps cherché ses réseaux. Nous avons traqué dans toute l’Europe d’autres chevaliers Templiers. Nous n’en avons pas trouvé. Breivik est un loup solitaire. Ses amis sont comme lui. Ils agiront comme lui, ne seront saisissables que quand ils sortiront de leur tanière. Hélas, il sera toujours trop tard.

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"Utoya", de Laurent Obertone (Editions Ring)

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