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L’absence de Marine Le Pen aurait conduit inévitablement à faire basculer la campagne des questions économiques vers les questions institutionnelles et le fonctionnement réel de la démocratie.
L’absence de Marine Le Pen aurait conduit inévitablement à faire basculer la campagne des questions économiques vers les questions institutionnelles et le fonctionnement réel de la démocratie.
©Reuters

Objectif 500

Si Marine Le Pen est autant “dédiabolisée” que les médias l’affirment, pourquoi les maires ont-ils autant hésité à lui donner leurs parrainages ?

La candidate du Front national est parvenue à rassembler les 500 parrainages d'élus indispensables pour se lancer officiellement dans la course à l'Elysée. Le vice-président du parti se disait "soulagé" ce mardi matin sur France Info.

Luc Rouban

Luc Rouban

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987.

Il est l'auteur de La fonction publique en débat (Documentation française, 2014), Quel avenir pour la fonction publique ? (Documentation française, 2017), La démocratie représentative est-elle en crise ? (Documentation française, 2018) et Le paradoxe du macronisme (Les Presses de Sciences po, 2018) et La matière noire de la démocratie (Les Presses de Sciences Po, 2019), "Quel avenir pour les maires ?" à la Documentation française (2020). Il a publié en 2022 Les raisons de la défiance aux Presses de Sciences Po. 

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Marine Le Pen a sans doute fait l’objet d’une « dédiabolisation » dans les médias en se défaisant du style provocateur mais électoralement contre-productif de son père. Le fait qu’une candidate réunissant autour de 16 à 18% des intentions de vote au premier tour ne puisse obtenir ses parrainages alors que d’autres, inexistants dans les sondages, y ont réussi assez facilement, confirmait cependant la fracture entre la classe politique et l’ensemble des citoyens français… ce qui n'aurait fait que renforcer paradoxalement la posture de Marine Le Pen qui aurait pu être la grande gagnante morale des élections si elle n'avait pas pu se présenter.

L’intégration de la candidate du Front national dans le paysage électoral français doit évidemment beaucoup à la convergence quasi générale de tous les candidats vers des thèses qu’elle a toujours défendues : la critique des élites (qu’il s’agisse des « financiers », des « profiteurs », etc.) comme la dénonciation de leur rôle dans la crise économique et, d’autre part, le protectionnisme défendu selon des modalités différentes mais très présent désormais du Front de Gauche à l’UMP.

Par ailleurs, Marine Le Pen bénéficie d’une assez bonne cote chez les Français qui ne critiquent ni son honnêteté ni sa proximité mais bien son manque de compétence économique. La vague 5 du Panel électoral du Cevipof (mars 2012) montre ainsi qu’elle est considérée comme honnête à hauteur de 36% (contre 33% pour Nicolas Sarkozy) et proche des soucis quotidiens des Français à hauteur de 36% également (contre 26% pour Nicolas Sarkozy). En revanche, 33% seulement des Français l’estiment compétente contre 52% pour Nicolas Sarkozy. Dès lors que la campagne tourne essentiellement autour des questions économiques, Marine Le Pen reste handicapée. En revanche, ses difficultés de parrainage la confirmaient dans son rôle de bouc-émissaire d’une démocratie malade d’institutions notabiliaires et qui s’auto-reproduisent.

Pourquoi les maires ont hésité à lui donner leur parrainage 

La peur qu’elle suscite chez les élus locaux a des causes bien connues. Les maires des petites communes rurales notamment ont craint que leur parrainage, une fois affiché par le Conseil constitutionnel, ne vienne compromettre les subventions ou les équipements promis par les conseils généraux ou les métropoles dont ils dépendent au quotidien. Élus sur des listes de défense des intérêts locaux, sans étiquette, dans un contexte de pénurie budgétaire, ils ne veulent pas que ce parrainage leur soit reproché et se traduise pas des représailles dont ils devront se justifier devant les électeurs.

Le fait est qu’une majorité de grandes collectivités locales sont dirigées par des élus PS et il est sans doute dans l’intérêt de l’UMP d’écarter une candidate dont les chances d’arriver au second tour, même si elles s’amenuisent en mars 2012, restent encore fortes. L’affaire des parrainages sert de révélateur aux pratiques réelles de la démocratie au niveau local. On avait cru dans les années 1980 que la décentralisation allait libérer les initiatives locales au nom des « territoires ». Mais bien des petits maires regrettent aujourd’hui leur sous-préfet et ses conseils, craignant d’être pris en otage par des réseaux partisans qui ont de facto hiérarchisé les collectivités locales entre elles. La tutelle budgétaire et partisane est venue remplacer la tutelle de l’État.

À cela s’ajoutent des calculs électoraux au niveau national. Ils restaient néanmoins spécieux car les électeurs du Front national auraient pu s’abstenir plutôt que de voter pour Nicolas Sarkozy si leur candidate n'avait pas pu se présenter à leurs suffrages. La projection que l’on a pour le second tour en cas de duel François Hollande-Nicolas Sarkozy montre que ces électeurs voteraient pour le premier à hauteur de 22%, pour le second à 38% mais que 40% s’abstiendraient. D’une manière générale, une majorité de Français aurait pu penser que l’absence de Marine Le Pen au premier tour aurait été inacceptable. Celle-ci avait d’ailleurs déclaré à la presse que, dans ces conditions, le nouveau Président aurait été « illégitime ».

Le refus de parrainage ou l’abstention des élus donne l’image d’une vie politique dominée par de petits intérêts locaux et la loi du silence. L’absence de Marine Le Pen aurait conduit inévitablement à faire basculer la campagne des questions économiques vers les questions institutionnelles et le fonctionnement réel de la démocratie. Une toute nouvelle campagne se serait ouverte alors avec une perspective redoutable pour la classe politique sans doute contrainte de vivre une vraie tempête au moment des législatives.

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