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Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national, a publié une tribune dans les colonnes de L'Opinion. Elle dévoile ses propositions sur la sujet de la dette et sur l'économie.
Marine Le Pen, la présidente du Rassemblement national, a publié une tribune dans les colonnes de L'Opinion. Elle dévoile ses propositions sur la sujet de la dette et sur l'économie.
©Valery HACHE / AFP

Politique économique

Marine Le Pen fait le pari du mainstream sur la dette et l’économie : quels retours sur investissement (politique) peut-elle espérer ?

Dans une tribune publiée dans L’Opinion et intitulée « ayons les idées claires et du bon sens sur la dette » , la présidente du RN renonce de facto aux vieilles lunes du Frexit et mise sur une approche relativement consensuelle.

Frédéric Farah

Frédéric Farah

Frédéric Farah est diplômé de Sciences Po Paris, enseignant à Paris I et chercheur affilié au laboratoire PHARE de la Sorbonne. Frédéric Farah est l'auteur de "Fake state", un essai sur l'impuissance organisée de l'Etat en France, publié aux editions H et O. 

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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Dans une tribune libre publiée dans le journal L’Opinion, Marine Le Pen appelle au remboursement de la dette par l’Etat. Elle surenchérit « en considérant que l’importance d’une dette publique ne peut se juger que par rapport à la capacité d’une nation de la rembourser ». Un rationalisme économique jamais vu jusqu'alors pour le parti quand on pense qu’en 2015, il proposait de revenir au franc et de relabelliser la dette afin d’avoir une action dessus. Quel électorat tente de séduire Mme Le Pen ? Que gagne-t-elle en revenant à une vision plus « mainstream » de l’économie ? A l’inverse, que peut-elle y perdre ?

Christophe Boutin : N'étant pas économiste, je me garderai de commenter les approches que madame Le Pen qualifie dans le titre de cette tribune « d'idées claires et de bon sens ». J’avoue volontiers qu’apprendre que les bilans des banques centrales dans le monde ont quintuplé depuis 2008, se demander si le PIB est un bon indicateur du remboursement de la dette, s'il faut apprécier en même temps les dettes privés et publiques, ou si les Français doivent se réapproprier leur dette, ne me semble nullement clair. Quant aux réponses apportées, il s'agit surtout de déclarations de principe - le « caractère moral » du remboursement, la « nécessité de la croissance » pour le faire, celle de ne pas faire payer plus qu'il n'est nécessaire les générations futures. Marine Le Pen nous annonce qu'elle aura l'occasion de préciser tout cela dans les mois futurs, j'attendrai donc pour y voir un peu plus clair.
Reste que je ne pense pas être le seul dans mon cas, et que nombre de Français ne retiendront finalement de cette tribune qu'une sorte de bruit de fond, qui, effectivement, rapproche le discours de Marine Le Pen de ce que l'on entend actuellement partout. Christine Lagarde, présidente de la BCE, ne déclarait-elle pas il y a quelques jours que le principe d'une dette est qu'elle soit remboursée ? On sait, pour avoir en tête l'exemple grec, ce que veut dire dans l'esprit des institutions européennes ce remboursement : une politique d'austérité et ses impressionnantes conséquences sociales. Mais Marine Le Pen évoque elle une politique d'investissement qui soit « le contraire de la politique d'austérité », avec « des investissements de long terme dans les infrastructures, les technologies clés, les secteurs de souveraineté industrielle, l’aménagement du territoire, la transition énergétique et environnementale » - soit ni plus ni moins que les propositions faites récemment par Bruno Le Maire. Dans ces conditions, le moins que l'on puisse dire est que cette tribune n'est pas véritablement un discours « de rupture », ni avec les institutions nationales et européennes, ni avec leurs méthodes.
Qu'en déduire politiquement ? Revenons à ces sondages qui placent Marine Le Pen très haut au second tour de l'élection présidentielle de 2022, et montrent ainsi que, pour elle, tout apport de voix est important, car une victoire serait envisageable. Or, si au premier tour de l'élection présidentielle s’exprime largement un vote d’adhésion vote pour les candidats dont les électeurs partagent les idées, il s’agit aussi très largement au second tour d’un vote de défiance que fait l’électeur à l’encontre du candidat qu’il estime le plus dangereux pour ses intérêts…
Dans l'année qui vient, après la déstabilisation liée à la crise sanitaire viendront celles des crises économique et sociale. Face à cet avenir sombre, tous les sondages montrent des Français moroses et très inquiets des capacités de rebond d'un État dont ils mesurent amplement les faiblesses au quotidien. Des Français qui auront besoin d'être rassurés dans tous les domaines, y compris économique.
Or Marine Le Pen a été largement critiquée sur cette question économique autour de ses choix de 2017 d’envisager une rupture monétaire, en mettant en cause le maintien de la France dans la zone euro, et jusqu’à une rupture institutionnelle avec l’Union européenne. Autant d’éléments dont on estime qu’ils lui ont fait perdre un certain nombre de voix de personnes souvent âgées, faisant partie de la droite LR, électeurs fillonistes, nationalistes, traditionalistes, gaullistes, mais qui se refusaient à envisager ces « aventures » qui les effrayaient. Des électeurs qui suivaient volontiers Marine Le Pen sur le terrain de la lutte contre l’insécurité ou l’immigration, mais qui voulaient absolument préserver un capital que, ne travaillant plus, ils n’avaient plus les moyens de restaurer en cas de crise. Or ces électeurs restent potentiellement disponibles tant que Les Républicains ne présentent pas un front uni et peinent à se trouver un leader, sinon un programme. Politiquement parlant, les nouveaux choix économiques de Marine Le Pen conduisent à rassurer cet électorat potentiel avec ce discours qui fait partie du bruit de fond général.
Que peut-elle y perdre ? Certains électeurs sans doute, qui espèrent que le RN « renverse la table » et s’attaque au « Système », anciens du FN ou nouveaux venus de la gauche – mais en nombre limité car les électeurs du RN semblent dans les sondages bien peu mobiles et qu’ils ne se retrouveraient que peu dans les autres offres politiques. Mais la vraie limite de l’exercice est sans doute dans les gains réels plus que dans les pertes potentielles. Le RN reste mis à l’index, les barons LR se refusent toujours à toute collaboration avec ses représentants – ils annoncent au contraire leur choix d’ouverture vers LREM, dans un nouveau « Front républicain » - et il y aura toujours d’autres moyens, politiques et médiatiques, pour en stigmatiser les comportements aux yeux de cet électorat âgé qui a été parfaitement conditionné pour cela par des années de chiraquisme. Marine Le Pen parviendra-t-elle à être plus rassurante pour ces électeurs – et électrices - que le gendre idéal qui loge à l’Élysée au second tour de 2022 ? Photos de chatons et conformisme économique suffiront-ils à la dédiabolisation ? Il est un peu tôt pour l’affirmer.
Frédéric Farah : Marine Le Pen, tout comme la Lega italienne procède à un revirement de doctrine.
La fin de la monnaie unique, le frexit ou encore l’italexit sont abandonnés. Il n’y a rien de surprenant. Lors du débat avec E Macron, il était assez clair que c’était un discours de posture, pas vraiment théorisé et mal pensé. Ce n’était pas de ce côté de l’échiquier politique qu’il fallait espérer une rupture avec l’ordre économique européen.
La Lega a abandonné cette orientation apr exmeple pour se replier sur son électorat et soutien historique, les industriels du nord qui n’ont aucun intérêt à sortir de l’euro.
Dans le cas du Front national, un bref retour sur sa doctrine économique permet d’éclairer des choses. Avant la chute du mur de Berlin, le Front national d’alors était sur une ligne reagano thatchérienne. Après la disparition de la guerre froide et profitant de l’abandon déclaré et revendiqué de la gauche des travailleurs et des ouvriers, le parti d’extrême droite a tenté de «  gauchiser » son discours sans perdre de vue son cœur de doctrine l’immigration, les thématiques sociétales. Ce changement d’orientation en apparence a voulu s’accompagner d’un renforcement de crédibilité en faisant appel à des hauts fonctionnaires à même de maitriser le discours économique, Bruno Megret en son temps et Florian Philippot par la suite.
Par la suite, le Front national a insisté économiquement sur la rupture avec les règles européennes. C’était le moment Philipot mais qui n’a pas abouti et qui s’est traduit par le départ de ce dernier.
Maintenant le rassemblement national est devenue économiquement mainstream, ce qu’il a été toujours été dans le fond. Croire qu’il puisse porter un discours de justice sociale, de rupture avec le capitalisme financier ou encore avec les règles européennes, c’est se bercer de puissantes illusions ou mettre en scène des affrontements fictifs.
Le discours de Madame Le Pen à la lecture de sa tribune dans l’Opinion communie avec le mainstream et enfourche les stéréotypes habituels en matière de dette. Mais son propos n’a pas seulement une vocation d’apparaître comme sérieux et ayant des fondements économiques solides, il participe du logiciel d’extrême-droite que l’on retrouve aussi en Italie, l’appel au bon sens. De cette manière, elle veut montrer à son électorat qu’elle tient un discours pratique et pragmatique.
Désormais l’extrême droite retrouve son cœur de doctrine, les questions sociétales dans lesquelles elle est prête aux surenchères habituelles tout en se montrant en phase avec les élites dominantes. Mais elle mâtine tout cela d’un fameux pragmatisme.

Est-ce encore une fois le symptôme d’un renoncement aux vieilles théories du parti pour normaliser le parti ? 

Christophe Boutin : N’oublions pas que le Rassemblement National, du temps où il était le Front national, avait une doctrine économique très libérale. Ce n'est qu'ensuite, lorsqu'il s'est agi de rassembler la « France du non », lorsque l'on a voulu attirer les dissidents au Système et autres souverainistes venus de la gauche, que ce discours a pris une dimension plus sociale et étatiste, remettant alors en cause une partie des dogmes libéraux. Reste que dans les deux cas cependant, ce discours se montrait critique à l'idée d'une perte de souveraineté – y compris économique - au profit de l'Union européenne.
L'un des éléments nouveau, qui traduit effectivement une évolution, est donc cet autre positionnement par rapport cette dernière, envisageant moins une rupture qu’une transformation de l'intérieur. C'est un argument qui a été celui de cette formation lors des dernières élections européennes, et qui est d’ailleurs partagé au-delà de nos frontières dans d’autres partis. Celui selon lequel les souverainistes populistes et illibéraux européens pouvaient, de l'intérieur, transformer le « Machin », pour reprendre la formule gaullienne, en l'instrument d'affirmation de la volonté et de la coopération de nations souveraines.
On trouve cette même logique ici, dans le rapport à l’économie et à la dette, tant les deux sont indissociables des choix de l’Union européenne, avec l’espérance sans doute d’éviter par des négociations internes de passer sous les fourches caudines de la Banque centrale européenne et de la Commission. Un choix nouveau qui n’est pas seulement celui de la droite française : le ralliement de Matteo Salvini à Mario Draghi, ancien président de la BCE, et aux « techniciens » de son gouvernement, traduit une même approche. Et l’exemple italien sera sans doute intéressant pour saisir les possibilités ouvertes par cette « normalisation » des droites européennes, comme aussi ses limites.

Dans le débat actuel sur le remboursement de la dette publique, où se situe la posture de Marine Le Pen dans le paysage politique ? Est-ce une position cohérente par rapport à son précédent discours ?

Frédéric Farah : Dans le paysage politique, elle s’inscrit parfaitement dans le paysage politique. Le paysage partitaire est composée de 50 nuances de droite en la matière : les Républicains, En marche, le modem, le PS. D’ailleurs le ministère de l’économie et des finances est une figure de droite tout comme l’ancien ministre du budget M Darmanin. Le PS pour ce qu’il en reste est un parti de centre droit désormais qui essaye d’apparaître à gauche sur les questions sociétales et écologiques, mais économiquement le PS est à droite depuis 1983.
La France insoumise reste trop confuse sur les questions européennes et est agitée par des tensions internes. On pourrait dire que sur la dette son discours s’éloigne quelque peu de la tonalité ambiante.
Pour revenir au Rassemblement national, il n’y a guère d’originalité à observer. Hormis l’emballage communicationnel, elle tient un discours bon teint en la matière. Elle évite d’évoquer la question de l’immigration pour laisser entendre que son discours n’est plus le même. Dans le fond, son discours est économiquement conservateur tant il s’inscrit dans le cadre européen du moment.
Comme je le disais, le discours du rassemblement national a su changer selon les époques et ne craint pas les contradictions. Le temps d’un discours économique plus à «  gauche » est terminé.

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