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Mais pourquoi l’Europe veut-elle pénaliser le nucléaire quand le GIEC considère qu’il fait partie des leviers pour lutter contre le dérèglement climatique ?
©DANIEL JANIN / AFP

Investissements verts

Mais pourquoi l’Europe veut-elle pénaliser le nucléaire quand le GIEC considère qu’il fait partie des leviers pour lutter contre le dérèglement climatique ?

En ce début de semaine, le Parlement européen a choisi d'exclure l'énergie nucléaire de la "taxonomie du financement vert proposé par l'Union européenne".

Tristan Kamin

Tristan Kamin

Tristan Kamin est ingénieur en sûreté nucléaire. Son compte twitter : @Tristankamin

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Atlantico : Au delà des enjeux politiques qui pourraient se comprendre par une forme de condamnation du nucléaire par les opinions européennes, qu'est-ce que l'ambition écologique a à perdre en voulant exclure le nucléaire de l'équation ? 

Tristan Kamin : Ça ne surprendra personne : construire une centrale nucléaire coûte cher. Même en admettant que les déboires des premiers EPR (Flamanville et Olkiluoto) sont des problèmes de jeunesse, et que les prix vont baisser, la construction d’un réacteur nucléaire nécessitera toujours de mettre quelques milliards d’euros sur la table. Ce qui ne veut pas dire que l’électricité nucléaire est chère, car ce coût peut être plus que compensé par la production énorme d’un réacteur nucléaire, mais il peut refroidir les investisseurs, qu’ils soient publics ou privés.

Il en est de même pour l’éolien et le solaire dont l’exploitation est peu coûteuse relativement à l’investissement initial considérable. Et il en serait de même pour l’hydraulique, si de nouveaux grands projets étaient sur les rails.

C’est pourquoi toutes ces filières, bas-carbone et indispensables à une maîtrise des émissions du secteur électrique en Europe, voient leur vitesse de déploiement être assez fortement liée aux mécanismes permettant de réduire les risques financiers.

En excluant le nucléaire de ces mécanismes, on cherche à s’amputer d’une jambe dans la course contre le dérèglement climatique. C’est d’autant plus regrettable qu’il s’agit d’une jambe fiable, la production nucléaire étant peu sensible aux aléas météorologiques, et donc à même d’assurer un socle fiable et robuste du système électrique – en remplacement, notamment, du charbon.

L’électricité nucléaire a un rôle important à jouer dans un futur « bas-carbone ». C’est, en fait, assez unanimement reconnu dans les milieux scientifiques. Par exemple, comme ne manquent pas de le rappeler les opposants au nucléaire, certains des scénarios étudiés par le GIEC dans son dernier rapport permettent de limiter le réchauffement climatique sans recours au nucléaire. Réciproquement, la majorité y ont recours. Je ne pense pas être déraisonnable en en déduisant qu’on a davantage de chances de tenir nos objectifs climatiques avec que sans nucléaire, et l’ampleur de l’enjeu ne nous autorise pas à réduire nos chances de succès pour des raisons idéologiques.

Visiblement, cette opinion n’est pas partagée par la sphère politique.

En quoi les travaux actuels, notamment du Prix Nobel français Gérard Mourou sur le traitement des déchets nucléaires pourraient être décisifs concernant cette même ambition écologique ? 

Au-delà de la question du risque financier, un autre facteur limitant la vitesse de déploiement de l’énergie nucléaire est celui de l’acceptabilité sociétale.

Dans ce domaine (comme dans bien d’autres), la perception du risque est démesurée par rapport au risque réel, et notamment en ce qui concerne les déchets radioactifs. La totale absence d’accident impliquant les déchets nucléaires, en France, ces trente dernières années, ne suffit pas à rassurer, pas plus que les discours rassurant de l’ANDRA (publique) ou de l’ASN (publique et indépendante de l’État) sur la question.

En d’autres termes, il paraît très difficile de convaincre de la maîtrise des risques, notamment en raison de la technicité de cette approche qui la rend bien moins abordable que les discours alarmistes et les appels à l’émotion dont usent et abusent les opposants au nucléaire.

 

Alors, si l’on ne peut rassurer par la maîtrise du risque, peut-être que la réduction à la source du risque serait mieux reçue par le public. Et en cela, le progrès technologique peut aider : augmentation des taux de recyclage du combustible nucléaire, transmutation de certains déchets, que ce soit dans des réacteurs à neutrons rapides (projet français ASTRID), des réacteurs pilotés par des accélérateurs (projets belge MYRRHA), des systèmes de laser comme celui imaginé par Gérard Mourou…

Que l’on ne s’illusionne pas : la physique suit des lois auxquelles les votes du Parlement Européen ne changeront rien, et l’on ne fera ni disparaître les déchets nucléaires passés, ni la totalité des déchets futurs, pas plus que l’on ne pourra s’affranchir de stockage géologique. On ne parle que de réduire les volumes, les délais, la radiotoxicité… Pas de disparition totale.

Quoi qu’il en soit, réduire le risque à la source est une idée séduisante, aussi bien en termes de sûreté nucléaire qu’en termes d’acceptabilité sociétale. On peut donc s’attendre à une forte opposition des mouvements écologistes traditionnels, pour lesquels une innovation bénéfique à l’acceptabilité du nucléaire est inacceptable, quand bien même cela serait un atout concernant nos ambitions écologiques.

Que peut-on attendre des "retombées" de la recherche nucléaire sur d'autres secteurs d'activité ? 

Je serais déjà bien en peine d’énumérer les retombées que le nucléaire a déjà apportées dans d’autres secteurs. Propulsion navale, stérilisation des aliments, du matériel médical, lutte contre la prolifération de parasites vecteurs de maladies, alimentation électrique des sondes spatiales, et évidemment, le nucléaire médical, des examens aux interventions (TEP-Scan, curiethérapie…).

Et demain ? À minima, des progrès, dans tous ces secteurs.

Je ne me prétends pas devin, mais on peut, par exemple, s’attendre à ce que le nucléaire médical continue à progresser, et à faire progresser la lutte contre les cancers.

On peut imaginer des réacteurs nucléaires comme alimentation de laboratoires robotisés à la surface de la Lune ou de Mars, voire (soyons fous !) des installations habitées. Ou utilisés pour propulser des sondes spatiales de plus en plus richement dotées en instrumentation.

On peut rêver de voir le transport maritime de marchandises et de personnes abandonner le fioul lourd pour l’uranium, comme ça a déjà été expérimenté (puis abandonné faute de compétitivité face au pétrole).

On verra probablement de petits réacteurs nucléaires, plus sûrs encore que les réacteurs actuels du fait de leur puissance modeste, se rapprocher des villes pour alimenter des quartiers entiers en chaleur, à la place de chaudières au charbon ou au gaz.

On aura peut-être des réacteurs dont la fonction principale sera la production d’hydrogène pour alimenter une flotte d’autobus, et en fonction secondaire la production d’électricité pour les véhicules particuliers.

En résumé : le nucléaire a plein d’arguments à faire valoir pour favoriser son acceptabilité… Mais la mise en œuvre de ces arguments dépend grandement de cette acceptabilité ! Y compris les atouts dans la lutte contre le dérèglement climatique.

Parce que, trop souvent hélas, l’émotion prime sur la raison, l’idéologie l’emporte face aux arguments techniques.

Alors, quand les scientifiques disent « Okay, le nucléaire ça peut aider pour le climat, mais y’a des contraintes à prendre en compte sur le financement et la peur des populations », la réaction saine n’est probablement pas de chercher à maximiser ces contraintes…

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