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Bonnes feuilles

Macron, Ulysse des temps modernes ? Non, mais bien un rusé (et fort chanceux) adepte du "kairos"

De A comme Amour à B comme Bayrou ou Bonaparte, C comme Centrisme ou J comme Jeanne d’Arc ou Jupiter, cet abécédaire rend compte de la campagne éclair d’Emmanuel Macron et de sa victoire à l’élection présidentielle, le 7 mai 2017. Comment expliquer un succès aussi imprévisible ? Extrait du livre "L'événement Macron" de Jean-Pierre Rioux, aux éditions Odile Jacob (1/2).

Jean-Pierre Rioux

Jean-Pierre Rioux

Jean-Pierre Rioux est historien, spécialiste d'histoire contemporaine de France, notamment dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. Il est l'auteur de La France perd la mémoire en 2006, et de La mort du lieutenant Péguy en 2014, tous deux aux éditions Perrin. Récemment, il a publié L'événement Macron aux éditions Odile Jacob.

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Nous aurons au moins appris un mot de grec ancien : kairos. Mais qu’est-ce que ce kairos ? Emmanuel Macron a assez lu Aristote dans sa jeunesse pour le savoir. Mais c’est nous qui l’avons compris en découvrant un heureux gagneur. Résumons : Kairos dans l’Antiquité grecque est ce jeune fils de Zeus qui apprenait aux mortels à la fois l’intelligence rusée, la mètis, qui permet de suivre vents et marées pour arriver au port, et l’aptitude à courir sa chance même par vents contraires, en saisissant le moment ou l’événement opportuns qui bousculent le cours du temps. L’heureux Ulysse dans ses pérégrinations fut son meilleur élève, car sa chance fut d’avoir appris à gagner son Ithaque.

Emmanuel Macron n’est pas Ulysse, mais il a bénéficié d’une incroyable succession de hasards électoraux dont l’énumération a ravi et épuisé les journalistes politiques. Un président sortant qui, pénible « première », jette l’éponge. Un ancien président, Nicolas Sarkozy, repoussé par les siens avant même de pouvoir rentrer dans l’arène. Quatre anciens Premiers ministres battus ou sortis de route, François Fillon par le Penelopegate, Alain Juppé par la primaire de la droite et du centre, Manuel Valls par celle de la « Belle Alliance » de la gauche et Jean-Pierre Raffarin par défaut. Un seul allié de poids, François Bayrou, qui ne devient pas un rival. Des adversaires désarmés, le PS débandé et en apesanteur, Les Républicains assommés par le doute, la France insoumise n’écoutant que son Grand Timonier, le Front national manquant la cible en privilégiant la sortie de l’euro plus que la sécurité des « patriotes ». La croissance économique qui, enfin, pointe le nez. C’est beaucoup, c’est illogique, c’est provocateur. Et Emmanuel Macron a usé avec intelligence de cet exceptionnel « alignement des planètes », comme on disait : sa baraka a conforté sa stratégie.

Il a su aussi saisir de lui-même la chance aux cheveux, après une cascade de bonheurs personnels que ses premiers biographes ont découverts avec ravissement : à l’évidence le « jeune homme si parfait » – la formule est d’Anne Fulda – avait pris les bons ascenseurs. Ceux du milieu familial et social, médical et provincial de sa Picardie natale dans sa quiétude bourgeoise et cultivée ; ceux que la République offre encore aux enfants sages qui aiment lire, apprennent les mots de la pensée lucide et rupinent à l’école. « Manette » la grand-mère si attentive, les bons pères de La Providence à Amiens, la passion pour le théâtre, le cloître du lycée Henri-IV à Paris, la philo à Nanterre et la « Péniche » de la rue Saint-Guillaume, l’ENA strasbourgeoise, le dialogue avec Paul Ricœur, la littérature qui vous transperce, la plage du Touquet, le piano, le ski et le tennis, sans oublier Brigitte toujours aimante et attentive : il n’a eu et n’aura, semble-t-il, que de bons souvenirs d’enfance et de jeunesse. Adulte et toujours aussi bien élevé, il a su user en finesse des parrainages de quelques rois mages qui ont tout accéléré : Henri Hermand, préfet et homme d’affaires qui l’a attiré dans la mouvance Rocard et vers la politique ; Jean-Pierre Jouyet son patron à l’Inspection des finances depuis 2004 ; le comité de rédaction d’Esprit ; Jacques Attali en 2010 à la Commission pour la libération de la croissance française ; François Henrot qui l’initie à la banque d’affaires et aux fusions-acquisitions chez les Rothschild en 2008 ; François Hollande qui l’appelle à l’Élysée en 2012. Sans compter ses camarades d’études qui naviguent bien et ne manquent pas d’humour eux aussi. Rien d’exceptionnel dans ces milieux pour un énarque doué, rien de besogneux ou d’assassin : juste un usage élégant et efficace de la chance et des jardins secrets.

Plus rare fut sa capacité à se poser d’un coup d’un seul en vieux médecin de famille rédigeant, après auscultation attentive du patient et de son milieu de vie, l’ordonnance qui le remettra sur pied. Emmanuel Macron a compris, avec tant de jeunes gens bien nés de sa génération, que nous entrions dans un nouveau « régime d’historicité », comme dit François Hartog l’inventeur de la formule, où le « présentisme » ravageur pourrait être apaisé en rouvrant l’éventail de la temporalité, en pariant sur un avenir accessible et en honorant un passé redevenu stimulant. En ce sens, il n’est aucunement « un postmoderne qui ne jure que par le présent », « il ne se situe pas dans l’urgence et dans l’immédiateté. Il s’efforce au contraire de se présenter comme celui qui rouvre le futur ». Il sait prendre de la hauteur et s’écarter de la tyrannie des médias, il ne réagit pas à chaud et affiche une dimension réflexive de la politique en tentant de maîtriser les horloges. « En cela, conclut François Hartog, il est aussi un homme du kairos ». Et Dieu seul sait si chez lui ne s’ajoute pas au kairos grec une part du kairos chrétien et messianique de saint Paul. En tout cas, nous sommes loin avec lui des ambitions trop courtes et des dents trop longues des petits marquis pressés et des héritiers pompeux. Jamais la Ve République n’avait nourri un candidat de ce calibre.

Extrait du livre "L'événement Macron" de Jean-Pierre Rioux, aux éditions Odile Jacob 

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