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Macron/ Le Pen : derrière la façade du vote "républicain", un rapport de force idéologique ultra délicat
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Bras de fer

Macron/ Le Pen : derrière la façade du vote "républicain", un rapport de force idéologique ultra délicat

Pour la première fois un second tour d’élection présidentielle va opposer un candidat, Emmanuel Macron, qui a fait de la défense de son identité européenne l’un des points forts de son offre politique à une candidate, Marine Le Pen, qui entend défendre une identité française menacée par l’étranger en général et par l’Union européenne en particulier.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Certes, toutes les élections présidentielles des années 2000 avaient déjà vu la présence de ce géant endormi de la politique française -  la perception positive ou négative de l’Union européenne par l’électeur-  comme point de distinction entre électorats. Pourtant, les deux grands partis politiques, qui ont dominé la vie politique française depuis 1981 – le RPR/UMP/les Républicains à droite et le PS à gauche – jusqu’à cette fatale journée pour eux du 23 avril 2017, avaient toujours pris garde de ne pas faire de l’Union européenne une ligne majeure d’affrontement entre eux. Il ne s’agissait dans le fond que d’escarmouches entre gens qui bâtissaient depuis toujours l’Europe où chacun la tirait du côté de ses propres idées, comme encore en  2012 quand Nicolas Sarkozy la voulait plus sécuritaire et quand François Hollande la souhaitait plus sociale. Certes, à chaque élection européenne depuis le lendemain du Traité de Maastricht, la division interne de la droite et de la gauche sur la question européenne se voyait de plus en plus, que ce soit pour faire émerger une force très pro-européenne ou très anti-européenne d’un côté ou de l’autre. Dans la foulée, des dissidences partisanes eurosceptiques des deux camps, souverainistes à droite, républicaines à gauche, avaient essayé d’exister. Les forces Debout la France à droite et la France insoumise à gauche sont d’ailleurs les rejetons de ces dissidences au sein des grands partis de gouvernement sur la question européenne. Mais, dans le fond, le système d’oppositions qui structurait la politique française restait le même que dans les années 1970 : droite libérale et conservatrice contre gauche interventionniste et libertaire. Depuis les années 1980, le FN, ralliée à l’euroscepticisme dans les années 1990, restait toujours la force exclue de ce jeu classique, incapable d’accéder au second tour d’une présidentielle, sauf bien sûr en 2002 essentiellement en raison de l’éclatement du camp de la gauche en mille chapelles hostiles. 

Or, désormais, avec le succès d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle et le fait qu’il soit opposé au second tour à Marine Le Pen, comment ne pas voir la présence de ce clivage pro-européen/antieuropéen au centre même de la vie politique française ? Marine Le Pen a obtenu l’adversaire qu’elle disait vouloir – sans cependant le rapport de force au premier tour qu’elle envisageait à l’automne 2016 ! - : l’euro-mondialiste décomplexé, un ancien banquier de chez Rothschild en plus, que son électorat adorera détester.  Les meetings d’Emmanuel Macron sont en effet pleins d’étoiles sur fond bleu qui évoquent le drapeau européen, et Marine Le Pen quant à elle ne veut même pas s’exprimer à la télévision avec ce même drapeau européen derrière elle. Une chose inédite vient donc de se produire, que peu de gens croyaient possible il y a encore dix ans : le drapeau européen est devenu un véritable objet de politisation en France – un peu comme au lendemain de la Révolution et de l’Empire, l’ont été le drapeau tricolore d’un côté et le drapeau blanc de l’autre. 

A cette guerre des symboles et à l’opposition caricaturale des discours entre le déclinisme d’une France déjà dans l’abîme et l’optimisme d’une France "start-up nation", il faut ajouter la polarisation sociologique des électorats. Comme les sondages ne sont guère trompés cette fois-ci dans la prévision des rapports de force du premier tour, on peut donc sans doute les croire sur la composition des électorats des deux prétendants du second tour : la France éduquée vote Macron, la France sans diplôme vote Le Pen, la France des cadres vote  Macron et la France des ouvriers et employés Le Pen, la France des métropoles Macron, la France périphérique Le Pen, etc. L’on aura reconnu bien vite à cette description, trop sommaire sans doute, les deux électorats très polarisés du "oui" et du "non"  des référendums sur l’Europe, celui de 1992 et plus encore celui de 2005. 

Et là nous arrive ce paradoxe : les résultats du premier tour pris dans leur ensemble montrent bien que la "France du non" (à l’Europe) est toujours là, bien présente dans les urnes. Si l’on additionne les scores, certes hétérogènes idéologiquement par ailleurs, de Marine Le Pen, de J. L. Mélenchon, de N. Dupont-Aignan, de quelques autres petits candidats n’étant pas franchement européistes, on n’est sans doute pas loin d’un Français sur deux qui a voté pour un candidat rejetant l’Union européenne dans sa forme actuelle – sans compter les fortes critiques à son encontre entendues dans la bouche des représentants des Républicains (F. Fillon) et du Parti socialiste (B. Hamon) qui ont pu retenir certains électeurs de sauter le pas vers ces forces-là . Or cette France électorale pourtant si marquée par la présence d’un discours hostile à l’Union européenne actuelle élira pourtant -  sans grande incertitude à ce stade - E. Macron  Président de la République dans quelques jours. Il n’est que de voir tous les appels à voter pour lui de la part des représentants des partis de gouvernement de droite et de gauche pour faire barrage au FN. Il n’est que de se rappeler du résultat des élections régionales de l’automne 2015 pour n’avoir guère de doute raisonnable sur sa victoire, devrait-il même faire la pire campagne de second tour des dernières décennies. 

Cette victoire sera pourtant bien étrange : Président s’affichant clairement européiste, "patriote français" certes selon la définition qu’il donne de lui-même, il sera élu par défaut contre la  candidate d’un parti nationaliste, le FN, qui provoque la répulsion du gros de l’électorat, malgré sa supposée dédiabolisation. En conséquence, il aura donc à gérer un pays où une bonne part de l’électorat se sera exprimée encore une fois contre le cours actuel de l’Union européenne dans lequel il entend pourtant s’inscrire pleinement. Il suffit pour s’en convaincre d’observer la satisfaction qu’affichent aux yeux des résultats du premier tour les dirigeants des deux partis qui forment outre-Rhin la grande coalition (CDU/CSU et SPD). Avec E. Macron, les Français semblent avoir trouvé leur "grande coalition" qui leur permettra de faire les "réformes structurelles" tant attendues à Bruxelles et à Berlin. Avec une petite différence toutefois, c’est seulement grâce aux vertus de notre mode de scrutin qui permet à un candidat probablement minoritaire sociologiquement dans le pays de l’emporter au second tour par simple rejet de son adversaire.

Il serait bon alors qu’E. Macron et ses partisans prennent l’exacte mesure de leur prochain succès et de ses limites, sauf à ne vouloir gouverner la société française qu’au seul profit de leur étroite base sociale et à se trouver fort surpris quand d’autres majorités s’exprimeront à l’occasion que celle qu’ils incarneront par la grâce de l’élection présidentielle. 

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