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Jet de yaourt, insultes, contestations à chaque sortie : le gouvernement confronté à la grande dévaluation du politique
©POOL New / Reuters

Boooooouh

Jet de yaourt, insultes, contestations à chaque sortie : le gouvernement confronté à la grande dévaluation du politique

Emmanuel Macron a été victime d'un jet de yaourt, un élu CGT a refusé de serrer la main de François Hollande : autant d'exemples qui prouvent la défiance accrue des Français envers les politiques. Le contexte socio-économique et la position ambiguë des politiques sont des éléments qui expliquent le ras-le-bol, désormais bien visible.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Vincent Tiberj

Vincent Tiberj

Vincent Tiberj est chargé de recherche à Sciences Po. Diplômé et docteur en science politique de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, il est spécialisé dans les comportements électoraux et politiques en France, en Europe et aux Etats-Unis et la psychologie politique,

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Ce mardi 13 octobre, Emmanuel Macron a été victime d’un jet de yaourt durant un discours qu’il donnait à Lyon.  Par le passé, François Hollande avait été enfariné en Février 2012. Au-delà du simple rejet d’une classe politique par les Français, quel constat peut-on dresser ? 

Jean Garrigues : Il est évident que le contexte explique en grande partie cette montée de violence envers nos dirigeants politiques. Historiquement, ce sont les périodes de crise d'une société qui mènent à une brutalité politique accrue. Ainsi, dans les années 30, l'invective parlementaire et la violence de rue étaient la règle, notamment de la part de l'extrême droite. Léon Blum par exemple l’a payé au prix fort, et son ministre Roger Salengro l’a payé de sa vie. C'est un mal récurrent. 

Mais au-delà de cette violence cyclique, la spécificité actuelle  vient de la désacralisation de la fonction et de la parole politique. Cette désacralisation, évidemment liée au malaise social, vient en partie de la déception face aux promesses politiques non tenues.

Mais elle tient aussi beaucoup à une forme d’auto-dévaluation des politiques, qui  ont eux-mêmes banalisé, voire même trivialisé la fonction politique à force de vouloir « faire peuple. » Cela a vraiment commencé avec l'expression de Nicolas Sarkozy, et le fameux "Casse-toi pauvre con !" Les choses ont par la suite empiré, notamment avec l’idée d’une présidence « normale » ou avec l’image désastreuse du président sur son scooter.  En cherchant à se rapprocher des citoyens, ils ont perdu leur dimension d’autorité et de sacralité, c'est-à-dire leur capacité à inspirer le respect et à susciter la mobilisation.  

Il faut ajouter que cette recherche de proximité, si néfaste à l’autorité politique, est d’abord et avant tout un effet de la surmédiatisation. A partir du moment où tous les actes et les paroles des politiques sont scrutés minute par minute, commentés instantanément et par tous, il est difficile d'entretenir cet effet de distance dont se nourrit la sacralisation. C'est l'une des choses sur lesquelles le Général de Gaulle insistait particulièrement. En tant que militaire, il avait beaucoup réfléchi sur les concepts d'autorité et de commandement, qui devaient à ses yeux s’appuyer sur la distance, voire même sur le mystère. C’est aussi ce que François Mitterrand avait su utiliser à merveille, tel un monarque républicain.

Evidemment les temps ont changé, nous sommes dans une société de l'horizontalité, de la démocratie participative permanente, et il n’est plus possible de cultiver cette distance du commandement.  C’est pourquoi les responsables politiques ont été conduits à faire sauter les barrières qui les protégeaient auparavant.  Le tutoiement à l’encontre de Nicolas Sarkozy naguère et d’Emmanuel Macron aujourd’hui est le signe de ce franchissement de la barrière symbolique qui sépare le citoyen non pas d'une personne mais d'une fonction.

Vincent Tiberj : Je doute que ces violences sur les politiques traduisent des mouvements d’ampleur. A mon sens, il s’agit davantage d’un épiphénomène. Les actes de violence à l’égard de responsables politiques, ça n’a rien de très nouveau : on a même tendance à euphémiser la violence aujourd’hui. Il est important de rappeler qu’aller dans un meeting dans les années 70 était autrement plus dangereux, physiquement, que ce qu’il se passe aujourd’hui. Nous avons la même attitude vis-à-vis des manifestations, qui étaient bien plus sauvages et bien plus dures par le passé. Le rapport avec les forces de l’ordre était également plus tendu. Il faut savoir raison garder et ne pas faire de ce genre de petits incidents une espèce de crise de la civilisation : ce serait se tromper lourdement.

Néanmoins, il est clair que cela traduit une tendance, loin d’être récente, de rejet de nos politiques. L'ensemble des autorités est remise en question : des pères dans les familles, des professeurs, des policiers, des juges, des prêtres et des politiques. C'est une transformation du rapport à la politique. Ce changement s'explique par le fait que les électeurs sont de plus en plus capables de décoder les discours politiques. Ce qu'on constate c'est plus un changement de relation aux politiques qu'une remise en cause de la citoyenneté.

Depuis quelques décennies, les responsables politiques sont descendus de leur piédestal.  Cette idée d'avoir des politiques en haut qui décident pour les gens d'en bas est fini.

Nous sommes face à des citoyens qui n'ont jamais été aussi capable de jouer leur rôle. Aujourd'hui un Français sur trois est diplômé du supérieur, alors qu'il y a 40 ans c'était à peine un sur dix. Les cortes d'électeurs ont pour les deux tiers ont fréquenté les universités. Ils n'ont plus l'impression que les élites politiques leur sont si supérieures. C'est une égalisation des conditions entre les responsables politiques et les citoyens. Or les responsables politiques n'ont pas complètement intégré cette notion là, il y a une méfiance des politiques à l'égard des citoyens..

La rupture annoncée entre les Français et leurs élites est-elle consommée aujourd’hui ? Quel impact cela peut-il avoir ?

Jean Garrigues : Il est difficile d'affirmer que la rupture est consommée, mais il est certain que la défiance s’est accrue à l’encontre de tous les pouvoirs du champ politique, qu’ils soient acteurs gouvernementaux, partisans, syndicaux ou médiatiques, tous ceux qui incarnent le pouvoir et le privilège dans l’espace public. Mais cette dynamique de défiance n’est ni linéaire ni inéluctable. On constate par exemple que la campagne électorale de 2007 avait au contraire marqué une sorte de réconciliation des Français avec le discours politique, du fait des campagnes menées aussi bien par Nicolas Sarkozy que Ségolène Royal  et François Bayrou. Les trois principaux candidats avaient su insuffler, chacun à sa manière, une dynamique de rénovation, d'énergie et de modernité, qui s'était soldée par un regain de mobilisation. Ce phénomène n'était pas prévisible. Il venait après une période de résignation qui suivait le dernier septennat de Mitterrand et les deux mandats présidentiels de Chirac, donnant l'impression d'une vie politique totalement fossilisée. C’est un risque aujourd’hui en cas d’affrontement Hollande/Sarkozy. Mais la relation entre élites et citoyens est fluctuante, susceptible d’évoluer, même dans le bon sens, à condition de proposer des offres politiques crédibles et solides aux citoyens.

Vincent Tiberj : Cela traduit de la difficulté du politique à prendre des décisions. Aujourd'hui il est de plus en plus dur pour un responsable politique, même lorsqu'il vient d'être élu, de pouvoir prendre des décisions par en haut. C'est le paradoxe français. D'un côté, la population demande des Hommes forts, et d'un autre côté l'Homme fort en question se retrouve très vite bridé. On l'a constaté avec Nicolas Sarkozy en 2007 et de François Hollande en 2012. Ce leadership qu'on attend est très rapidement empêtré car le système fait qu'il est de plus en plus dur de prendre des décisions unilatérales.  Aujourd'hui une décision ne peut se faire qu'au travers de coalitions des causes, il faut créer un consensus autour d'une décision et on voit bien à quel point il est difficile d'y parvenir.

Il faut intégrer que nos démocraties sont plus avancées qu'avant. Le cas Français est un cas ambigüe, en Allemagne les choses se passent plus sereinement car il y longtemps qu'on a intégrés l'idée qu'il y a différentes coalitions d'intérêts qui doivent négocier entre elles. C'est cela la vraie sociale démocratie : c'est faire travailler ensemble les différences forces du pays, donc assumer le fait qu'il n'y a pas une politique qui viendrait d'en haut et qui s'imposerait en bas. Cette vision régalienne et verticale n'est plus d'actualité, elle est as-been.

Dans quelle mesure est-ce que cette rupture empêche-t-elle le fonctionnement « traditionnel » des hommes politiques ?

Jean Garrigues : Elle conduit de plus en plus malheureusement à un discours politique focalisé sur la communication. Il y a une forme de cercle vicieux : les politiques s'apercevant que leur discours est rejeté par les citoyens tendent à se rapprocher de l'opinion, et se faisant, ils brisent des barrières d'autorités et de respectabilités qui les conduisent à être d'autant plus rejetés par cette opinion. En voulant à tout prix se rapprocher du peuple, sans répondre à la demande sociale du peuple, ils aboutissent à avoir un discours totalement décrédibilisé.

Faut-il les en blâmer ? Le paradoxe, c’est que le divorce aujourd'hui entre François Hollande et les Français, c'est avant tout le refus de la démagogie. La politique lancée à partir de 2014, de relance libérale par l'allègement des charges, va à contresens de ce que l'opinion de gauche attendait… et de qui avait été promis lors de la présidentielle. François Holland est donc décrédibilisé parce qu’il n’a pas tenu ses promesses…mais aussi, quoique l’on pense de son évolution libérale, parce qu’il a eu le courage de s’y tenir! 

Vincent Tiberj : Notre classe politique actuelle est plutôt vieillissante, il faut attendre d'avoir 50 ou 60 ans pour atteindre les plus hautes fonctions de l'Etat. A cause de cela, la plupart des politiques ont encore une conception du politique surplombant tout. Il faut qu'ils comprennent qu'on a changé de logiciel, on est dans une recherche de consensus, c'est une autre forme de politique.

Comment pourrait-on revenir sur ce rejet ? Quelles sont les manœuvres dont peuvent user les politiques pour  regagner la confiance des citoyens ?

Jean Garrigues : Une partie de la gauche, notamment les frondeurs, suggèrent de revenir à l'esprit de redistribution sociale, qui était celui de la campagne présidentielle et de la culture socialiste. Cette solution, qui peut apparaître comme court-termiste, devrait ramener dans le giron socialiste une partie de l'électorat populaire. Mais le chef de l’Etat fait l’analyse que ce retour vers l’orthodoxie socialiste ne ferait qu'aggraver la situation socio-économique actuelle.  Ce qui serait payant sur le terrain électoral serait néfaste pour l'avenir du pays. C’est le contraire de la démagogie.

Mais cette intégrité politique de François Hollande, qui lui vaut les foudres des frondeurs et du Front de gauche, ne lui est en rien profitable parce qu’il paie le prix de la désacralisation de la parole présidentielle, à laquelle il a lui-même contribué. Emmanuel Macron apparaît aujourd’hui comme le bouc-émissaire de ce rejet présidentiel, parce qu’il incarne précisément l’évolution libérale du président socialiste. En outre, il ne bénéficie pas de la légitimité d’un élu du peuple, étant issu du monde des affaires. Incarnation de la droitisation hollandiste et du mythe de l’argent-roi, il est donc, plus que tout autre, soumis aux risques de violence politique. Il paie à la fois le prix de la désacralisation de la fonction politique, de la tension sociale et de la trahison des élites.

De manière assez courageuse, il faut le reconnaître, François Hollande, et plus encore Manuel Valls et Emmanuel Macron ont choisi d’assumer une ligne politique et de s’y tenir. On peut contester cette politique. Mais à terme, cette fermeté assumée m’apparaît comme un pas vers la recrédibilisation de la parole publique et la réconciliation des citoyens avec les pouvoirs.

Vincent Tiberj : On peut voir une défiance à l'égard des responsables politiques, mais un intérêt pour la politique et pas forcément pour la politique institutionnelle.  On a des citoyens qui n'ont plus confiance en la politique institutionnelle et qui passent par d'autres formes de politique comme l'associatif pour faire de la politique au quotidien. Ils ne pensent même pas que c'est de la politique pour eux c'est du social, or c'est juste une autre forme de politique. 

Pour autant la politique institutionnelle n'est pas complètement finie. Dès l'or qu'il y a de l'enjeu et un vrai débat, les citoyens reviennent. C'est ce qu'on constate pour l'élection présidentielle, le niveau de participation est similaire à celui de 1965. En 2014, c'est quand même 19 millions de personnes qui se sont déplacées pour participer à un choix sur l'Union Européenne. Cela montre encore la force et la volonté de participer dès l'or qu'il y a un choix et un enjeu. Le référendum de 2005 est un exemple de débat qualitatif, et 69% des gens se sont déplacés ( plus que pour les députés) alors que le traité et l'enjeu était compliqué. 

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