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Les Etats-Unis ont pris une bonne longueur d'avance sur l'Europe dans la lutte contre les dérives de l'industrie de la finance.
Les Etats-Unis ont pris une bonne longueur d'avance sur l'Europe dans la lutte contre les dérives de l'industrie de la finance.
©Reuters

Sont forts ces Américains

Lutte contre les dérives de l'industrie de la finance : pourquoi les Etats-Unis ont pris une bonne longueur d'avance sur l'Europe

Les cinq régulateurs financiers américains, parmi lesquels la Fed, viennent d'adopter la "Volcker Rule", conçue pour mieux encadrer les activités bancaires au lendemain de la crise de 2008.

Bernard Marois

Bernard Marois

Bernard Marois est Docteur en Sciences de Gestion et professeur émérite en finance à HEC ainsi que Président du Club Finance HEC qui réunit plus de 300 professionnels de la finance.

Il est  également consultant auprès de grandes banques et d'organismes internationaux et travaille dans le domaine du "private equity" à travers un fonds d'amorçage dédié aux "start-ups".

Il a publié plus d'une vingtaine d'ouvrages dont Les meilleurs pratiques de l'entreprise et de la finance durables, à l'automne 2010.

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Atlantico : La Volcker Rule était soumise au vote des institutions de régulation fédérales américaines ce mardi 10 décembre, et a été adoptée par celles-ci. Soutenue par Barack Obama, cette règle doit aider à lutter contre les dérives financières, et donc contre la volatilité des marchés. Les ministres des Finances de l'UE, dans le même temps, ne parviennent pas à se mettre d'accord sur un projet équivalent d'union bancaire. Depuis le début de la crise en 2008, des deux, lequel a fourni le plus d'efforts pour encadrer les activités financières ?

Bernard Marois : Rappelons que les contextes diffèrent en matière bancaire.  Les Etats-Unis, entre 1934 et les environs de l'an 2000, ont entretenu un système dans lequel les banques commerciales et les banques d'investissement étaient clairement séparées.  Alors qu'en Europe, et particulièrement en France, la tradition des banques universelles a toujours prévalu, accordant aussi bien des crédits à des clients, qu'effectuant des fusions acquisitions.

Deuxièmement, depuis maintenant une dizaine d'années les banques européennes sont entrées dans des méthodes ou des systèmes de régulation des capitaux propres, dont le montant doit augmenter par rapport aux dettes - les fameux ratios de capitaux propres, édictés par le comité de Bâle -, alors que les Etats-Unis n'ont jamais voulu adopter ce système.

Troisièmement, il existe aux Etats-Unis ce qu'on appelle le shadow banking, c'est-à-dire des banques qui n'en sont pas vraiment. Les hedge funds sont très actifs, tout comme les compagnes d'assurance – faut-il rappeler que la compagnie d'assurances AIG a été liée à l'incident des subprimes de 2007 ? Il a fallu la renflouer parce qu'elle avait créé une filiale bancaire qui avait commis beaucoup d'erreurs, notamment celle de s'engager dans les subprimes.

En somme, la Volcker Rule vient en complément de ce qu'on a appelé le Dodd-Franck Act, qui sépare les activités de crédit et de banque d'affaires aux Etats-Unis.

Certaines banques européennes ont échappé à des amendes dans le scandale du Libor. Diriez-vous que les pouvoirs publics manifestent une plus grande complaisance à l'égard de leurs banques que les Etats-Unis ? En tant qu'actionnaires, les Etats européens ont-ils trop d'intérêts dans ces banques pour réformer comme il se doit le système ?

Le système bancaire européen est fragmenté, alors que le système américain est unitaire dans la mesure où c'est la loi fédérale qui s'applique à tous les Etats du pays. En Europe, le système bancaire allemand est différent du système français, lui-même différent de l'espagnol, etc. Le contrôle des banques relève donc du domaine de la banque centrale du pays. Le projet d'union bancaire consiste à transférer ce pouvoir à la Banque centrale européenne, qui contrôlerait ainsi les très grandes banques européennes. Il s'agirait là d'une révolution, très difficile à mettre en œuvre. Ce serait la première fois que nous aurions un système bancaire unifié en Europe. Dès lors, il serait beaucoup plus facile de réguler, réglementer et sanctionner, le cas échéant. La chose sera extrêmement compliquée à mettre en place d'un point de vue technique, mais elle est indispensable à la continuation d'une zone euro. Pour que cette dernière puisse éviter des crises à la grecque ou à la chypriote, elle a besoin d'effectuer une telle révolution.

Attendre une quelconque autorégulation de la part des banques est-il illusoire ? La réponse est-elle dans la volonté politique ? Cette dernière est-elle la même à l'heure actuelle des deux côtés de l'Atlantique?

L'autorégulation n'est pas suffisante. Les banques ne constituent pas un secteur classique ; ce sont tout de même elles qui créent la monnaie. On ne peut donc pas laisser le développement du secteur à l'autorégulation. Il est certain que les banques peuvent faire des efforts par elles-mêmes, ce qu'elles font d'ailleurs depuis le début de la crise. Par exemple, elles ont augmenté de façon significative leurs capitaux propres, elles ont essayé de diminuer les tailles de leurs bilans pour rendre leur solvabilité plus importante. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut un organisme central pour s'assurer que l'ensemble du système bancaire européen fonctionne bien, et n'entre pas dans des crises qui pourraient être catastrophiques.

Pour ce qui est de la volonté politique, n'oublions pas que la crise financière est originaire des Etats-Unis, qui ont connu la crise des subprimes, qui s'est ensuite transmise à l'ensemble du secteur bancaire. Le contexte historique a été tel que les Etats-Unis se sont trouvés dans une situation beaucoup plus vulnérable, et ont du réagir beaucoup plus violemment que l'Europe. Voilà pourquoi les Américains ont été beaucoup plus rapides. L'Europe ne s'est jamais trouvée dans une crise systémique, elle a été beaucoup plus menacée par la crise de l'endettement public que par la crise bancaire. Les préoccupations stratégiques n'étaient pas du même ordre.

Si les Etats-Unis parviennent à un accord, vont-ils entraîner dans leur sillage le reste du monde ? Peut-on rêver à une régulation au niveau international ?

Ce serait très difficile à mettre en œuvre, car les règlementations édictées par le comité de Bâle (Bâle III) sont progressivement mises en place en Europe, alors que les Etats-Unis y rechignent, préférant développer leurs propres règles. Nous sommes loin de nous trouver dans un cheminement d'harmonisation mondiale.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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