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Face au mur de l'argent

Flashback : la petite musique de la lutte contre l’argent n’a jamais empêché la gauche de se plier à la réalité

En désignant le monde de la finance comme adversaire principal, François Hollande marche dans les pas de François Mitterrand qui dénonçait jadis "les puissances de l'argent". Mais si le discours est rose vif, les propositions du candidat PS 2012 s'inscrivent finalement dans la social-démocratie.

Atlantico : Dans son discours de dimanche, François Hollande a désigné son "véritable adversaire" : "le monde de la finance". Il rappelle ainsi le discours de François Mitterrand contre "les puissances de l’argent". Quels rapprochements et quelles divergences peut-on constater entre les deux dirigeants socialistes sur ce thème ?

David Valence : François Mitterrand lui-même, quand il dénonçait les puissances d'argent, empruntait un vocabulaire hérité du premier cartel des gauches (1924) : Edouard Herriot, pour dénoncer l'hostilité des financiers à son projet d'impôt sur le capital, parlait du "mur d'argent" auquel se heurtait sa politique. Dans un autre style, Edouard Daladier fustigeait en 1934 les "200 familles" qui tenaient selon lui les rênes de l'économie française. S'en prendre aux puissances d'argent est donc une figure classique du discours de gauche. François Hollande en a proposé une déclinaison plutôt modérée au Bourget, même si le mot d' "ennemi" est fort.  

Mais la différence principale entre François Hollande et François Mitterrand tient à ce que l’hostilité du premier aux puissances de l’argent est surtout un effet de style, du moins pour l’instant. François Hollande ne se réclame pas du keynésianisme étatiste qu'incarnait François Mitterrand dans les années 1970. 

Il a donc cherché à "pimenter" son discours d'une formule très à gauche, mais pour l'essentiel son programme est social-démocrate, donc parfaitement compatible avec l'économie financière. Faut-il rappeler que ce sont des gouvernements de gauche qui ont dérégulé la finance en Europe à la fin des années 1990? 

Ce réalisme de François Hollande est sans doute une bonne nouvelle pour la France : il a ainsi précisé que les 60 000 postes supplémentaires qu'il a promis dans l'éducation seront créés par redéploiement d'effectifs. Mais le double langage d'un candidat très dur dans le verbe pour "faire" de gauche et modéré dans ses propositions risque de dérouter les électeurs.

 

François Hollande propose toutefois la séparation des activités de crédit et d’investissement des banques…

La belle affaire ! Cette réforme, qui serait certes très difficile à mener, figure, en France, au programme du Nouveau Centre. En Grande-Bretagne, le gouvernement de David Cameron y réfléchit. Cette mesure n'est donc pas spécifiquement de gauche, c'est une mesure de crise qui vise à éviter que les épargnants prennent peur pour leurs économies, notamment.

 

Et l’agence publique de notation européenne qu’il propose ?

De quoi s'agit-il ? De créer un nouvel instrument d'évaluation de la finance, pas d'encadrer les mouvements de fonds de manière autoritaire. C'est une mesure qui n'est pas défendue qu'à gauche, et qui n'a rien d'un "grand soir" ou d'une rupture avec le capitalisme financier telle que la propose Jean-Luc Mélenchon.

Sur le fond, c'est donc Jean-Luc Mélenchon qui est le plus proche du Mitterrand des années 1970. François Hollande reste fidèle, lui, au Mitterrand qui a assumé le tournant de la rigueur en 1983 et fait le choix de l'Europe. A chacun son Mitterrand ! Cela n'empêche pas cependant François Hollande d'égayer ça et là ses propositions en leur donnant un coup de pinceau rose vif.  

 

Mais concrètement, François Hollande peut-il véritablement lutter contre le monde de la finance dans le contexte actuel ?

Il ne le pourra que s'il convainc nos partenaires européens de le suivre sur le chemin de la régulation des marchés financiers. Or, la "fenêtre de tir" pendant laquelle cela était possible, c'est-à-dire au début de la crise, en 2008, est peut-être passée. Au fond, François Hollande dispose des mêmes moyens de réguler le marché financier que ceux que possède Nicolas Sarkozy. Il risque même d'être plus isolé sur la scène européenne, s'il est élu, car la quasi-totalité des gouvernements européens sont aujourd'hui à droite

 

Justement, fort de la légitimité que lui donnerait son élection éventuelle à la présidence le la République française, François Hollande pourrait-il renégocier l'accord Sarkozy/Merkel comme il l’a laissé entendre ?

Même s’il était élu, François Hollande serait l’une des rares voix de gauche dans un Conseil européen largement dominé par la droite. Sa marge de manœuvre ne serait donc pas très élevée, d'autant qu'il manque d’expérience internationale.

Tout juste pourrait-il demander une renégociation à la marge de l'accord Sarkozy/Merkel, comme Lionel Jospin avait réussi à insérer "l'Europe sociale" dans le traité d'Amsterdam après sa victoire aux élections de 1997. Mais il s'agissait bien de corrections cosmétiques.

Sa position est pourtant habile sur le terrain politique : en affirmant qu’il pourrait renégocier cet accord, il donne l’impression aux citoyens le pouvoir politique a encore des marges de manoeuvre face au pouvoir des marchés. Bref, il répond à une interrogation qui "monte" dans beaucoup de pays européens sur le rapport entre la démocratie et la logique des marchés financiers.  

 

Avec le recul que pensez-vous des résultats obtenus par François Mitterrand face au "mur de l’argent" qu’il dénonçait ?

C'est difficile à dire. D'abord parce qu'il y avait deux programmes de François Mitterrand en 1981 : le programme "Changer la vie" rédigé par Jean-Pierre Chevènement en 1980 et les "110 propositions" dévoilées au cours de la campagne électorale.

La relance de 1981 est aujourd'hui donnée en modèle dans les manuels d'économie de ce qu'il ne faut absolument pas faire : une politique de relance keynésienne (hausse très prononcée du SMIC, nationalisations) au moment où tout le monde – de Reagan à Thatcher – se lançait dans une voie opposée. C’était une politique complètement contra cyclique aussi bien sur le plan économique que politique. Elle a donc échoué. 

En réalité, la gauche de gouvernement n'est pas née en 1981 mais en 1983. 1983 est une date fondatrice, mais non reconnue comme telle, dans l'histoire de la gauche française. Elle marque l’abandon par la gauche modérée de son projet de rupture avec le capitalisme. Pour autant, c'est avec culpabilité que beaucoup de socialistes considèrent le tournant de la rigueur : l'épisode passe pour un reniement douloureux, une défaite amère face à une certaine réalité économique. D'où la tentation "romantique", chez une partie de la gauche actuelle, de revenir sur cette orientation : quand Arnaud Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon parlent de "démondialisation", il faut comprendre "retour à la gauche d'avant 1983". 

 

Et François Hollande, a-t-il tourné la page de 1983 ?

François Hollande assume très nettement le réformisme d'après 1983, mais cultive dans ses discours un lyrisme et des postures empruntées à la gauche des années 1970. C’est un social-démocrate qui ne répugne pas à revêtir, en certaines occasions très calculées, des habits rose vif.

 

Son discours virulent contre le monde de la finance n’est-il pas légitimé par la crise économique et financière actuelle ?  

Pour espérer l'emporter le 7 mai prochain, il faudra donner aux Français le sentiment qu'existe encore une marge de manoeuvre pour le pouvoir politique face aux marchés. Celui qui incarnera le volontarisme politique face à la crise gagnera l'élection. En ce sens, le vainqueur pourrait aussi bien être François Hollande, s’il parvient à convaincre de sa sincérité dans la lutte contre le monde de la finance, que Nicolas Sarkozy, dont les Français reconnaissent l'activisme sans toujours l'apprécier.   

 

Propos recueillis par Aymeric Goetschy

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