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Libye : cette responsabilité française qu’Emmanuel Macron ne doit pas oublier quelles que soient celles de la Turquie aujourd’hui
©OZAN KOSE / AFP

Diplomatie

Libye : cette responsabilité française qu’Emmanuel Macron ne doit pas oublier quelles que soient celles de la Turquie aujourd’hui

Jean-Pierre Marongiu évoque la situation en Libye et revient notamment sur les récentes tensions entre la France et la Turquie. L'engrenage syrien pourrait-il se reproduire en Libye ?

Les exemples de déstabilisation d'états souverains par des influences extérieures sont pléthore. La guerre de 30 ans qui voit Richelieu faire le siège de La Rochelle contre des protestants contrôlés par l’Angleterre, la Guerre d’Espagne en 1938, une guerre civile qui se transforme en guerre internationale, tout le monde s’en mêle, etc.

Le piège libyen est en train de se refermer sur la France qui a créé cette situation et sur l’Europe qui va la subir. Il était convenu par la doxa géopolitique des experts autorisés par leur seule suffisance que la guerre en Syrie s’était propagée parce que Obama avait refusé d’intervenir. En ce qui concerne la Libye, l’argument du non- interventionnisme ne tient plus, c’est le contraire qui s’est produit quand Nicolas Sarkozy et ses alliés qataris ont décidé de s’en mêler, le résultat est le même et les conséquences pour la France risquent d’être bien pires.

Que se passe-t-il en Libye ?

Fayez el-Sarraj en vertu des accords de Skhirat, a été désigné, en décembre 2015, président du Conseil présidentiel et Premier ministre. S’il peut étrangement se prévaloir du soutien de la communauté internationale, car allié des djihadistes, il est cependant fortement contesté sur le sol libyen. Notamment à l’Est, en Cyrénaïque sous contrôle du maréchal Khalifa Haftar commandant en chef de l'Armée nationale libyenne qui n’accepte pas sa légitimité.

Fayez el-Sarraj à Tripoli est soutenu par des milices djihadistes, par l’ONU et par la Turquie d’Erdogan qui vient de sauver in extremis son régime en passe de céder sous l’offensive militaire d’Haftar.  Haftar de son côté est soutenu par les Russes, l’Arabie Saoudite, les Émirats unis et, discrètement, par l’armée française, mais pas par le quai d’Orsay. La position d’Emmanuel Macron est intenable. La diplomatie française a hérité de deux logiciels, une vision gaulliste de l’indépendance de la France s’appuyant des alliés, mais s’affranchissant de l’OTAN, et un logiciel Kouchnérien, prônant l’ingérence humanitaire et faisant des droits de l’homme le fondement de la politique étrangère française. La confusion des genres n’est pas possible en matière militaire , la théorie du en même temps ne peut pas fonctionner en géopolitique.

Il existe des affrontements multiples sur les ruines fumantes de la Libye de Kadhafi, notamment le tribalisme sanglant entre les monarchies du Golfe. D’une part, l’axe antirévolutionnaire, anti-islam politique, conduit par les Émirats arabes unis (EAU) et l’Arabie saoudite avec le soutien de l’Égypte et de la Russie qui actionne le maréchal Khalifa Haftar ; de l’autre, le Qatar, allié de la Turquie, qui défend le Gouvernement d’union nationale (GAN) de Fayez al-Sarraj, paradoxalement reconnu par la communauté internationale.

C’est Erdogan, davantage que son allié qatari par ailleurs de plus en plus discret, qui apparaît comme étant le grand vainqueur de la multiplicité de ces conflits.

Le panislamiste néo-ottoman de Recep Tayip Erdogan

La débâcle du Marechal Haftar est une immense victoire pour Erdogan qui prend sa revanche sur la Russie de Poutine qui l’a humilié en Syrie, sur la France et l’Union européenne qui lui refusèrent un strapontin au sein de l’union, sur son opposition libérale qui ne cesse son activisme international et sur ses généraux qui ont tenté de le renverser en 2016.

Emmanuel Macron déclarait en 2015 : « La Turquie, elle combat maintenant nos alliés ceux (les Kurdes) contre l’État islamique et parfois même les Turcs travaillent avec des intermédiaires de l’EI. C’est un problème et c’est un problème stratégique... ».

La montée en puissance de Recep Erdogan en méditerranée est un risque majeur pour l’Europe, lequel se sert de l’immigration comme d’une arme de dissuasion massive. Il est un axiome que Mouammar Kadhafi avait bien compris : qui tient la Libye tient la frontière méditerranéenne de l’Europe.

Et aujourd’hui, les portes de l’Europe sont grandes ouvertes à Erdogan puisque le pays frontalier de la Libye, la Tunisie est entre les mains des frères musulmans, alliés d’Erdogan. C’est une brèche béante qui ouvre les flots de l’émigration sur l’Europe. A l’est par la Grèce, à l’ouest par la Libye et la Tunisie. Plus de six mille kilomètres de côtes par lesquelles il menace de faire s’engouffrer toute l’Afrique islamiste.

En 2015 Erdogan a réalisé l’étendue de son pouvoir quand Merkel est venue lui proposer un pont d’or pour stopper une immigration qu’elle avait pourtant appelée de tous ses vœux. L’Europe est à la merci d’Erdogan, dont l’objectif est à court terme est d’exercer une pression géopolitique pour apparaître comme un acteur essentiel du jeu et à long terme d’islamiser le continent européen.

Il a maintes fois répété que l’assimilation des Turcs en Europe était un crime contre l’humanité. Il a récemment exhorté ces derniers résidant en Europe à doper leur natalité, afin de récupérer des terres qu’il considère toujours comme chrétiennes donc infidèles.

Erdogan contrôle, pour les avoir financés de longue date, une multitude d’associations et de réseaux au faux nez culturel. Les représentants turcs de l’AKP noyautent le CFCM, le Conseil français du culte musulman.  Ses alliés, les Frères musulmans, puisant dans les finances sans limites du Qatar, mettent au service d’Erdogan de véritables rampes de lancement idéologiques dans les mosquées sur le sol français professant l’Islam le plus radical.

Paradoxalement, probablement par calcul communautaire électoraliste, Emmanuel Macron vient par décret d’autoriser la venue d’instructeurs tunisiens pour enseigner l’arabe, offrant aux Frères musulmans alliés d’Erdogan les clés des écoles de la République. Et cela au moment même où Ennadha, entité frériste, est au pouvoir en Tunisie.

Des agences turques infiltrées sont à l’œuvre sur tout le territoire français. En 2013, ils ont assassiné des militants kurdes et menacé des kiosques qui affichaient des unes du Point défavorables à Erdogan. Depuis des décennies, des candidats pro-Erdogan infiltrés dans les conseils municipaux influent sur les décisions des maires.

Le fantasme panislamiste d'Erdogan est celui d’un néo-empire ottoman qui a échoué en 1529 et en 1683.

Par-delà de l’opportunité immédiate de prendre le contrôle de la Libye en déplaçant des milliers de djihadistes, Erdogan souhaite provoquer une nouvelle crise migratoire profitant de l’affaiblissement des gouvernements de l’Union européenne lié à la pandémie Covid-19. En position de force, il menace Chypre d’invasion, galvanise la diaspora turque contre les pays européens qui les accueillent, étend son influence idéologique sur les Balkans.

En ce qui concerne son antagonisme avec la Russie, il s’agit du conflit ancestral entre 2 empires : l’Empire ottoman et la Russie des tsars. Vladimir Poutine figurant le nouveau Tsar et Erdogan le nouveau Sultan.

L’OTAN est le cheval de Troie d’Erdogan.

La non-intervention de l’OTAN consécutivement à l’altercation entre une frégate française et la marine turque est une humiliation pour la France qui ne peut réagir et un test d’intimidation probant pour Erdogan.

La frégate française a été acquise comme cible par les radars turcs, à plusieurs reprises dans la journée. C’est acte d’une extrême hostilité. En temps de guerre, la France aurait immédiatement répliqué et détruit la menace turque, mais la charte de l’OTAN interdit toute agression entre ses membres. La France a réintégré l’OTAN par la volonté de Nicolas Sarkozy en 2007. Erdogan humilie et provoque directement Emmanuel Macron qui a beau déclarer que l’OTAN est en mort cérébrale, il ne peut intervenir.

L’OTAN aurait dû être dissoute en 1991, n’ayant plus de raison d’être après l’effondrement de l’URSS. Les USA ont depuis spéculé sur une menace russe imaginaire afin de faire perdurer une organisation fantôme. En Anglais, OTAN se dit NATO, No Action Talking Only, se gaussent les américains.

Le seul objectif des USA étant d’éviter l’alliance entre la France, l’Allemagne et la Russie. Une Europe de l’Atlantique à l’Oural chère au général de Gaule.  Une telle alliance étant depuis la 2e guerre mondiale l’angoisse des géopolitologues américains.

La Turquie est membre de l’OTAN depuis la guerre froide afin d’enserrer l’URSS en étau, et permettre l’installation de bases militaires et des ogives nucléaires américaines sur son sol. L’OTAN a largement contribué au développement de l’armée turque, laquelle est aujourd’hui forte de 500 000 hommes. Pour mémoire, il s’agit du double en effectifs de l’armée française, la seule armée d’Europe en activité.

La Turquie d’Erdogan est l’adversaire militaire de la France partout dans le monde, en Libye, en Syrie, en Irak, en Afrique. Erdogan bombarde impunément nos alliés kurdes, il a soutenu Daesh qu’il maintient artificiellement en vie.

La géopolitique internationale a entamé un retour à la stratégie de guerre du 19e siècle. Une époque où les empires russe, ottoman et prussien ne craignaient pas de lancer leurs armées en découdre avant toute négociation. L’OTAN ne faisant plus peur, le gendarme ayant disparu du jeu diplomatique, seuls demeurent les barbares.

L’inconséquence d’Emmanuel Macron, qui réagit systématiquement dans l’urgence, entérine à la fois le clientélisme de Nicolas Sarkozy et l’immobilisme de François Hollande, et a accouché d’une brume opaque occultant dangereusement les récifs de sa stratégie en Libye.

La position de la France en Libye est incompréhensible, brouillée, brouillonne, geignarde. Le ministère de la Défense soutient Haftar et le quai d'Orsay, Fayez el-Sarraj. Pour avoir hésité à mettre en place un gouvernement ami après la chute de Kadhafi, la France est aujourd’hui débordée par la Turquie. Erdogan a pris pied militairement sur les côtes ouest de la méditerranée à moindre coût et sans se mouiller les babouches, puisque ce sont les 7000 djihadistes qu’il a ramenés de Syrie qui se battent en Libye.

C’est en Libye que la France a fait entrer un loup gris arrogant et affamé dans sa bergerie d’agneaux bêlants aux idéaux aussi tendres que ses frontières.

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