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Lettre ouverte au monde musulman : l'islam ne doit pas seulement s'indigner face aux terroristes qu'il enfante mais aussi se remettre en question
©Luke MacGregor / Reuters-Dans une mosquée de Londres

Bonnes feuilles

Lettre ouverte au monde musulman : l'islam ne doit pas seulement s'indigner face aux terroristes qu'il enfante mais aussi se remettre en question

Face au djihâdisme meurtrier, les consciences du monde musulman se sont indignées : "pas en mon nom", ont-elles crié pour refuser la confusion entre la barbarie de cet islamisme et la civilisation de l'Islam. Mais cette indignation est-elle suffisante ? Ne faut-il pas aussi que le monde musulman se remette en question ? Qu'il se demande pourquoi le monstre terroriste a choisi de lui voler son visage plutôt qu'un autre ? Extrait de "Lettre ouverte au monde musulman", de Abdennour Bidar, publié aux éditions Les Liens qui Libèrent (1/2).

Abdennour  Bidar

Abdennour Bidar

Abdennour Bidar, 44 ans, philosophe spécialiste des évolutions de l'islam contemporain, docteur en philosophie et agrégé, travaille depuis plusieurs années à partir de sa double culture occidentale et musulmane à une critique à double front de ces deux univers de civilisation, en s'interrogeant sur leurs impasses respectives et leurs défis communs. Il est membre de l'Observatoire de la laïcité depuis 2013 et chargé de mission sur la pédagogie de la laïcité au Ministère de l'Education nationale et au Haut conseil à l'intégration. Depuis janvier 2015, il a repris l'émission Cultures d'islam sur France Culture.
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Cher monde musulman, je suis un de tes fils éloignés qui te regarde du dehors et de loin, de ce pays de France où tant de tes enfants vivent aujourd’hui. Je te regarde avec mes yeux sévères de philosophe nourri depuis son enfance par le taçawwuf (soufisme) et par la pensée occidentale. Je te regarde donc à partir de ma position de barzakh, d’isthme entre les deux mers de l’Orient et de l’Occident !

>>>>> A lire également  : Lettre ouverte au monde musulman : qu’as-tu encore d’admirable aujourd’hui, mon ami ?

 

Et qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je vois mieux que d’autres, sans doute parce que justement je te regarde de loin, avec le recul de la distance ? Je te vois toi, dans un état de misère et de souffrance qui me rend infiniment triste, mais qui rend encore plus sévère mon jugement de philosophe ! Car je te vois en train d’enfanter un monstre qui prétend se nommer État islamique et auquel certains préfèrent donner un nom de démon : Daesh. Mais le pire est que je te vois te perdre – perdre ton temps et ton honneur – dans le refus de reconnaître que ce monstre est né de toi, de tes errances, de tes contradictions, de ton écartèlement interminable entre passé et présent, de ton incapacité trop durable à trouver ta place dans la civilisation humaine.

Que dis-tu en effet face à ce monstre ? Quel est ton unique discours ? Tu cries : « Ce n’est pas moi ! », « Ce n’est pas l’islam ! » Tu refuses que les crimes de ce monstre soient commis en ton nom (#NotInMyName). Tu t’indignes devant une telle monstruosité, tu t’insurges aussi que le monstre usurpe ton identité, et bien sûr tu as raison de le faire. Il est indispensable qu’à la face du monde tu proclames ainsi, haut et fort, que l’islam dénonce la barbarie. Mais c’est tout à fait insuffisant ! Car tu te réfugies dans le réflexe de l’autodéfense sans assumer aussi et surtout la responsabilité de l’autocritique. Tu te contentes de t’indigner alors que ce moment historique aurait été une si formidable occasion de te remettre en question ! Et, comme d’habitude, tu accuses au lieu de prendre ta propre responsabilité : « Arrêtez, vous les Occidentaux, et vous tous les ennemis de l’islam de nous associer à ce monstre ! Le terrorisme ce n’est pas l’islam, le vrai islam, le bon islam qui ne veut pas dire la guerre mais la paix ! »

J’entends ce cri de révolte qui monte en toi, ô mon cher monde musulman, et je le comprends. Oui tu as raison, comme chacune des autres grandes inspirations sacrées du monde, l’islam a créé tout au long de son histoire de la beauté, de la justice, du sens, du bien, et il a puissamment éclairé l’être humain sur le chemin du mystère de l’existence… Je me bats ici en Occident, dans chacun de mes livres, pour que cette sagesse de l’islam et de toutes les religions ne soit pas oubliée ni méprisée ! Mais de ma position lointaine je vois aussi autre chose – que tu ne sais pas ou que tu ne veux pas voir… Et cela m’inspire une question, LA grande question : pourquoi ce monstre t’a-t-il volé ton visage ? Pourquoi ce monstre ignoble a-til choisi ton visage et pas un autre ? Pourquoi a-t-il pris le masque de l’islam et pas un autre ? C’est qu’en réalité, derrière cette image du monstre se cache un immense problème, que tu ne sembles pas prêt à regarder en face. Il le faut bien pourtant, il faut que tu en aies le courage.

Ce problème est celui des racines du mal. D’où viennent les crimes de ce soi-disant « État islamique » ? Je vais te le dire, mon ami. Et cela ne va pas te faire plaisir, mais c’est mon devoir de philosophe. Les racines de ce mal qui te vole aujourd’hui ton visage sont en toi-même, le monstre est sorti de tes propres tripes, le cancer est dans ton propre corps. Et de ton organisme malade il sortira dans le futur autant de nouveaux monstres – pires encore que celui-ci – aussi longtemps que tu refuseras de regarder cette vérité en face, aussi longtemps que tu tarderas à l’admettre et à attaquer enfin cette racine du mal !

Même les intellectuels occidentaux, quand je leur dis cela, ont de la difficulté à le voir : la plupart d’entre eux ont tellement oublié ce qu’est la puissance de la religion – en bien et en mal, sur la vie et sur la mort – qu’ils me disent : « Non, le problème du monde musulman n’est pas l’islam, pas la religion, mais la politique, l’histoire, l’économie, etc. » Ils vivent dans des sociétés si sécularisées qu’ils ne se souviennent plus du tout que la religion peut être le coeur de réacteur d’une civilisation humaine ! Et que l’avenir de l’humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité tout entière ! Saurons-nous tous nous rassembler, à l’échelle de la planète, pour affronter ce défi fondamental ? La nature spirituelle de l’homme a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir, elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent et qui, comme l’islam actuellement, se mettront alors à produire des monstres.

Extrait de "Lettre ouverte au monde musulman", de Abdennour Bidar, publié aux éditions Les Liens qui Libèrent, 2015. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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