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Lettre à tous les twittophobes qui méprisent le plaisir de twitter
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Geek-philo

Lettre à tous les twittophobes qui méprisent le plaisir de twitter

Twitter rendrait "stupide" ou favoriserait la "décrépitude de la pensée" : les critiques contre les réseaux sociaux se multiplient. Le magistrat Philippe Bilger les défend ardemment, savourant son plaisir de twitter.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Depuis quelque temps, il est devenu de bon ton de dénoncer la prolifération des blogs, de se demander "lequel rend le plus idiot, Facebook ou Twitter" et de déplorer, à cause de ces modes de communication d'aujourd'hui, "la décrépitude de la pensée" (Marianne, Le Monde).

A vrai dire, je n'aurais pas eu envie de m'aventurer sur ce terrain si dans un portrait sulpicien de Christiane Taubira par Agathe Logeart (Le Nouvel Observateur), celle-ci bizarrement ne m'avait pas traité de "blogueur compulsif" comme pour me punir de ne pas avoir été un inconditionnel de cette ministre cependant estimée. Compulsif parce qu'écrivant un billet seulement tous les deux jours ? Apparemment je sais ne pas succomber durant un certain temps, sans trop d'angoisse, à cette force prétendue irrésistible.

Mais derrière ce qualificatif qui vise le blogueur, n'est-ce pas plutôt l'exercice du blog qui est incriminé, ce genre étrange où des citoyens se piquent de vouloir écrire sur des sujets réservés aux journalistes et qui, outrage suprême, dament le pion parfois à ceux-ci ?

Je ne suis pas sur Facebook et je n'ai aucune envie de m'y trouver. Je m'adonne aux tweets depuis quelques mois seulement mais j'avoue y prendre un plaisir infini. Je ressens comme une agréable et honorable dépendance. Quant au blog, je le tiens avec le plus de régularité possible depuis le mois de novembre 2005 et au mois d'octobre 2011 j'ai eu le droit de l'élargir à tout ce que ma condition de magistrat m'interdisait.

Je devine que ces procès qui s'en prennent à ce qu'on donne l'impression de ne plus maîtriser sont inévitables.

Il y a eu l'offensive à l'encontre d'Internet avec cette tendance de l'esprit humain paresseux, faute de savoir combattre le pire, de prétendre aussi engloutir, dans le néant, le meilleur. Alors qu'il suffisait et qu'il suffit toujours de prendre ce que la modernité pointue offre et d'en faire un usage lucide et responsable. Ce n'est pas Internet qui est coupable mais les faibles qui s'en rendent victimes.

Pour Twitter, il en est de même.

Immédiatement, sans que j'aie eu même besoin de réfléchir à ce partage, j'ai perçu que le blog s'attacherait non pas forcément à du sérieux et à du grave mais en tout cas à ce qui pour être exposé et discuté exigerait de la place et du temps. Le dérisoire et le futile peuvent avoir droit de cité mais ils ne seront pas obligatoirement traités à la légère. Le blog exige une tenue, une cohérence, une argumentation et s'il s'abandonne aux paradoxes, il ne se défera pas pourtant d'une logique qui tentera de donner du prix à ses foucades. Le blog permet beaucoup mais n'autorise pas tout.
Entre le silence et le blog, Twitter est venu miraculeusement s'intercaler.

En 140 signes - quelle belle ascèse pour les gens qui comme moi n'ont jamais eu le temps pour faire court !-, la pensée (mais oui, elle peut exister), la saillie, la dérision, la moquerie, le sarcasme, l'acidité, l'interrogation, le compliment, la critique, l'analyse (mais sommaire !), l'éloge, la reconnaissance, la nostalgie, l'estime, l'admiration, la détestation, la contradiction, l'information de première main ou reprise sont susceptibles de s'exprimer, se présentent sans fard ni apprêt car la densité obligatoire de la forme contraint le fond à se structurer avec économie mais précision. Ils passent si vite, ces 140 signes, et rien de plus exaltant que d'enlever, de retirer parce que, sans cette opération qui n'est pas un arrachement mais une volupté, cette fragile communication à laquelle on a la faiblesse de tenir ne verrait pas le jour.


J'avoue aussi que cette nécessité de rassembler et de raccourcir rend moins intimidantes les attaques, celles qu'on subit, celles qu'on mène. L'agression, de surcroît souvent courtoise, devient un jeu qui ne cause aucune blessure puisque les mots surgissent et s'effacent avec trop de promptitude et de vivacité pour faire vraiment mal. Twitter peut en certaines circonstances massacrer mais qui est assez fou pour prendre au tragique ces offenses quand elles ne manifestent tout au plus que le talent ou l'acidité de celui qui les cause ?

Contrairement à ce qu'on laisse entendre, les blogs, Twitter ne sont pas destinés à créer la sensation de l'existence chez ceux qui en usent. Cette approche est à la fois condescendante et fausse. Je ne twitte pas pour être.

Je suis donc je twitte. Donc je suis blogueur. Donc je communique. Donc je parle et j'écris.

C'est parce que nous sommes en vie et que la vie souvent nous offre cette sensation rare d'être attendus, de croire qu'on nous attend, qu'on nous espère, que nous transmettons nos messages. C'est parce qu'à tort ou à raison nous nous flattons d'être une seconde irremplaçables que nous osons twitter, rédiger des posts, ouvrir des fenêtres et démontrer notre présence, pas seulement la montrer. Acceptons l'évidence que l'orgueil, mais un orgueil modeste, digne, sans arrogance, se trouve au coeur de la multitude qui vient donner sens à ces modes de communication qui demeuraient vacants en l'attendant : il faut tout de même se persuader que nous valons la peine d'être vécus par les autres.

Il y a dans Twitter et dans les blogs la certitude enracinée que le peu que l'on est, que l'on a, mérite d'être formulé. Ils relèvent de cette invention permanente de l'humanité élaborant les moyens d'être à la hauteur d'elle-même.

Twitter a besoin de nous. Pas l'inverse.

Je suis donc je twitte. Nous ne twittons pas pour être mais parce que nous sommes.

Ce billet a préalablement été publié sur le blog de Philippe Bilger

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