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©FRANCOIS GUILLOT / AFP

Bonnes feuilles

Les surdoués demandent-ils l’impossible en amour ?

Monique de Kermadec publie "Le surdoué et l’amour" aux éditions Albin Michel. L'intimité, le corps, le désir et le plaisir, les jeux de la séduction, sont des champs où les surdoués se démarquent plus largement encore des autres. D'où malentendus, ruptures, blessures narcissiques et sensation d'être voué à la solitude. Extrait 2/2.

Monique de Kermadec

Monique de Kermadec

Monique de Kermadec

Psychologue clinicienne et psychanaliste, spécialiste de la précocité et la réussite chez l'enfant et l'adulte. Elle est l'auteur de Le petit surdoué de six mois à six ans et de Pour que mon enfant réussisse parus chez Albin Michel.

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La difficulté pour les surdoués est de trouver quelqu’un qui soit à la fois séduisant et intellectuellement stimulant. S’ennuyer avec un partenaire, surtout dans une relation où l’admiration entre en jeu dans l’attirance éprouvée pour l’autre, est un risque très fréquent dans leur couple, et un danger souvent mortel. Mais il ne faut pas conclure pour autant qu’un homme intelligent ne puisse pas trouver le bonheur en couple avec un partenaire dont le QI serait inférieur au sien. De même, une femme surdouée peut tout à fait vivre heureuse avec un homme qui n’a pas fait d’études supérieures (qui n’ont pas toujours à voir avec le QI). Nombreuses sont les patientes qui m’ont avoué avoir trouvé le bonheur dans un second mariage ou une seconde relation, lorsqu’elles avaient privilégié dans leur relation amoureuse la confiance, l’échange et le dialogue et avaient appris enfin à faire des compromis et des concessions – exercice éminemment difficile pour les surdouées.

Par ailleurs, dans leur grande majorité, lorsqu’elles dressent le portrait du mari idéal, les femmes à haut potentiel ne désignent pas celui d’un homme « riche » et puissant. C’est qu’elles s’attachent beaucoup moins à l’avoir qu’à l’être, et chez un homme moins à sa carte de visite qu’à ses aspirations, sa culture, son éthique. Croire qu’elles privilégieraient comme critères les preuves matérielles de la réussite de cet homme, c’est oublier la soif de justice et d’authenticité qui est partie de la personnalité du surdoué – homme ou femme – et qui les prédispose à souffrir du spectacle des inégalités, des impunités et de l’indifférence générale. La conscience de l’adulte à haut potentiel est généralement encline à l’idéalisme. Aussi, plus qu’un compte en banque, les femmes surdouées attendent en priorité de leur relation de couple une complicité profonde, un partage et une conversation enrichissante, voire l’excitation d’une aventure professionnelle en commun. Avec l’altérité, l’alter ego. Et très souvent aussi, une relation forte, de l’intensité, de la confiance – un être qui les transporte et permette à l’ébullition de leurs pensées de trouver un exutoire valorisant.

Pour autant, rares sont celles qui acceptent longtemps de très grandes différences intellectuelles avec leur partenaire. La cohabitation peut alors s’avérer difficile, et l’intolérance devenir très vite réciproque. Charles Baudelaire, dans cette boutade que j’ai souvent citée dans mes ouvrages précédents – « Une femme intelligente est un plaisir d’homosexuel » –, a fait la synthèse des problèmes auxquels se heurtent les femmes surdouées en couple avec des hommes d’efficience intellectuelle inférieure. Peu d’hommes sont flattés que leur femme les surpasse intellectuellement – à ce titre George Clooney est un cas qui mérite d’être signalé. J’ai longuement exposé, dans mon ouvrage précédent, ce problème pour les femmes dotées d’une surefficience intellectuelle, notamment lorsque leur surdon touche à des domaines qu’on réserve traditionnellement aux cerveaux masculins : les sciences, la direction d’entreprise… C’est que la libido de leurs compagnons s’en trouve souvent affectée, comme le suggère la boutade de Baudelaire, qu’on peut sous-titrer : On désire sexuellement une femme pour la dominer et parce qu’on peut la dominer. Élevé dans le principe d’une nécessaire et naturelle domination masculine dans le couple, le partenaire de la surdouée se trouve en position d’infériorité de fait, une situation qu’il cherchera parfois à rééquilibrer en surjouant sa force, une autorité illégitime, voire une tyrannie, ou sur un autre mode, en abusant de l’arme de la raillerie et de la dépréciation – qu’il commente le physique de sa femme, la façon dont elle éduque les enfants, l’art avec lequel elle tient sa maison, ou ses échecs professionnels si elle en connaît. À ce titre, le témoignage de Sabine, 50 ans, mariée à un homme intelligent, est édifiant :

Mon mari, quand il a su que je venais vous voir, s’est renseigné sur votre « spécialité ». Il a aussitôt tenté de me dissuader de passer un test de QI, suggérant que je pourrais être déçue par les résultats ! Je n’ai pas encore osé lui dire que c’était déjà fait. Et je ne lui ai pas divulgué les résultats. Il est incapable de supporter l’idée que je le dépasse dans un quelconque domaine.

Lorsque mes patients hommes ou femmes évoquent le problème qui les oppose à leur partenaire, je mesure l’incidence forte de cet aspect sexuel sur le psychologique. La thérapie de couple invite, dans un sous-texte, les questions de la libido commune, qui s’est élaborée l’une à partir de l’autre, ou l’une contre l’autre. Or, celle des hommes est fragile. Elle est sujette à des « pannes », à des stimuli intimes, à des blocages subtils, et elle est souvent tributaire de l’admiration et du respect que leur partenaire leur manifeste. Or, peu adeptes du mensonge, plus connues pour la brutalité de leurs avis et de leurs constats que pour leur art de feindre et de mentir, les surdouées ne perçoivent pas toujours la blessure qu’elles peuvent infliger à l’homme qu’elles aiment pourtant, en faisant entendre leurs conclusions les premières, en allant droit à l’essentiel, en résolvant en un éclair des problèmes sur lesquels les enfants et leur père se cassent les dents depuis un moment. Elles provoquent alors ce qu’elles suscitent dans l’entreprise, quand leur esprit de synthèse et la fulgurance de leurs raisonnements humilient, sans qu’elles ne le veuillent, ni ne le fassent sciemment, leurs collègues de bureau – hommes ou femmes. Et elles souffrent souvent autant d’avoir provoqué cette blessure que leur mari, ou que leurs collègues de l’avoir reçue.

Je répète souvent aux surdouées qui viennent me consulter pour résoudre leurs problèmes de couple, cette boutade de l’une d’elles :

Si j’avais un avertissement à donner aux femmes surdouées, ce serait celui-là : « Vous allez avoir de gros problèmes si vous ne choisissez pas pour mari un homme se faisant suffisamment confiance pour vous laisser faire ce dont vous avez envie ! » Christine, 55 ans.

L’imaginaire collectif accepte plus facilement l’image du génie en couple avec une idiote, pour peu que celle-ci soit dotée d’une anatomie de rêve. Le cliché est largement répandu. On connaît la célèbre anecdote de la ravissante danseuse Isadora Duncan lançant à George Bernard Shaw qu’elle admirait : « Quel miracle ce serait d’avoir un enfant ensemble : imaginez qu’il ait ma beauté et votre intelligence ! » « Imaginez le désastre si c’était le contraire » rétorqua l’humoriste. Certes, certains hommes, et parmi eux beaucoup de surdoués, sont tout à fait capables de dissocier leurs activités intellectuelles et leur vie de famille et partant, n’attendent pas de leur épouse qu’elles les battent aux échecs ou discutent avec eux de la résolution du théorème de Fermat. Certains même peuvent éprouver un grand confort à ne partager avec leur moitié que les joies de la vie de famille, et les plaisirs conjugaux. Leur épouse vouant leur vie à faciliter leur travail et à les protéger des agressions extérieures. On pensera ainsi à Sophie Tolstoï, ou à Anna Grigoryevna Snitkina, l’épouse de Dostoïevski. Elles furent nombreuses les femmes ombres des hommes célèbres. Quant à eux, personne ne leur reprochera jamais d’avoir une « bonne » épouse, doublée d’une excellente « mère » de leurs enfants. Là encore, il y va du choix de chacun, des attentes et des sensibilités personnelles. Aimer n’est pas toujours synonyme d’admirer, mais presque toujours de respecter. Par ailleurs, on peut aussi tout à fait applaudir chez une femme des valeurs qui sont étrangères à la sphère purement intellectuelle, tels le dévouement, l’abnégation, le sens de la famille, ou l’art d’être une mère.

Dans ce domaine encore, la mentalité a largement évolué. Aujourd’hui, où la possibilité de mettre un terme à un mariage qui ne satisfait plus est tout à fait admise, où le ou la divorcé(e) ne subit plus aucun opprobre, l’image de l’amour idéal s’est dissociée de celle de la famille accomplie. Les hommes comme les femmes ont une attente plus exigeante, plus personnelle, plus centrée sur eux-mêmes de leur partenaire. C’est dans un rapport avec leur caractère, leur personnalité, leurs hobbies qu’ils projettent son portrait rêvé, et non plus en relation avec le foyer qu’ils voudraient fonder dans son acception idéale et selon le modèle universel diffusé dans la société occidentale.

Dès lors, les hommes en général, et les surdoués en particulier, ont recentré leur conception du couple idéal sur la complicité possible avec leur partenaire, plus que sur des conventions sociales ou la construction d’un modèle de foyer dont ils sont, par nature, extrêmement affranchis. J’ai plusieurs fois exposé le mépris du qu’en-dira-t‑on qui les anime. Ils sont, sans conteste, les plus demandeurs d’excellence intellectuelle quand ils expriment leurs désirs d’une rencontre, et les plus inquiets d’échouer dans ce projet.

J’ai rompu mes fiançailles un mois avant mon mariage. Des semaines durant, j’ai souffert d’insomnies. J’ai traversé des moments d’angoisse. Tout était programmé. Les invitations pour le mariage étaient lancées. Ce qui me faisait le plus souffrir, c’était l’idée de la souffrance que j’allais imposer à cette fille à qui j’avais dit que je l’aimais, et à qui j’avais promis le mariage. C’était une chic fille, adorable, aimante. Je n’avais rien de particulier à lui reprocher. Je lui ai fait immensément mal et je m’en sentirai coupable toute ma vie. Mais elle était incapable de prendre le temps de lire, ou de réfléchir posément à n’importe quelle question – quelque chose qu’on entendait à la radio. Quand je lui parlais avec enthousiasme de mes dernières lectures, je la perdais. D’un seul coup, je n’ai plus pu imaginer ma vie avec quelqu’un qui ne comprenait pas l’importance des livres, de la culture, et qui n’aurait jamais compris non plus mon besoin de me ressourcer seul dans mes bouquins. Victor, 30 ans.

S’ils n’attendent pas un milliardaire ou une riche héritière, en matière amoureuse, les surdoués exposent leurs espoirs d’un véritable associé doublé d’un complice pour se lancer dans la grande aventure de la vie. C’est que la solitude leur pèse plus qu’à tout autre individu, tout simplement parce qu’ils en souffrent et en ont souffert dans tous les domaines – familial, amical, professionnel et amoureux. Que ce soit pour les hommes ou les femmes surdoués, être compatibles intellectuellement et être amis sont des éléments clés de leurs unions.

« Ma meilleure amie est ma femme. Nous sommes mariés depuis vingt ans et nous sommes comme des jumeaux », m’explique Sylvain, venu me consulter pour les problèmes relationnels graves qu’il rencontre dans son univers professionnel, où il a subi plusieurs licenciements pour « incompatibilité d’humeur ». « Sans elle à côté de moi, je ne me relèverais pas de ces coups, et de ces injustices. »

Ou encore, l’aveu de Gayle, 70 ans :

Une des choses les plus précieuses dans notre mariage est que mon mari et moi continuons à avoir de merveilleuses discussions. C’est la seule personne avec qui je peux être moi-même.

Ce qui n’est pas sans rappeler la définition que le philosophe Martin Heidegger avait donnée d’un mariage réussi :

« Une longue conversation ».

Lorsque j’ai demandé à Bertrand, surdoué, à quoi il attribuait la réussite de son couple, il a immédiatement évoqué le QI de sa femme :

Être compatible intellectuellement est plus important que l’attirance physique. Ma femme est différente, sa façon de penser et d’arriver à ses conclusions me fascine. Elle sait plein de choses que je ne sais pas.

Parfois, les surdoués divorcent pour des raisons incompréhensibles aux yeux des autres : « Elle ne pouvait pas comprendre mon besoin vital d’avoir du temps pour moi seul. »

A lire aussi : Conseils à l’usage des gens “normaux” en couple avec un surdoué

Extrait du livre de Monique de Kermadec, "Le surdoué et l’amour", publié aux éditions Albin Michel.

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