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©Mikhail METZEL / SPUTNIK / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Les plaques tectoniques du XXème siècle

Dov Zerah revient cette semaine sur la situation internationale. Un nouveau monde est en train de naître dans le désordre et parfois la violence. Les points de friction sont nombreux.

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Au début du XXIème siècle, le monde était unipolaire. Après la chute du Mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis apparaissaient comme la super puissance. La Chine cherchait à accélérer son développement et à le rendre durable. En plus de l’Empire du milieu, certains pays émergeaient ou étaient en train d’émerger : Afrique du sud, Brésil, Inde, Indonésie… L’Europe poursuivait sa quête d’une constitution, d’objectifs…

Vingt ans après, le monde est en effervescence. Les plaques tectoniques bougent, s’affrontent ! Les tentatives de quelques pays pour s’affirmer et prendre des positions accentuent les risques de guerre.

Les États-Unis ont perdu leur avantage, voire leur leadership. La République impériale a commis deux erreurs :

  • Les attentats sur les twin towers, le 9 septembre 2001, et la recherche de son initiateur, Oussama Ben LADEN, justifiaient-ils d’envahir l’Afghanistan et d’y rester 20 ans ? Cela s’est soldé par un gâchis d’autant plus humiliant que la sortie s’organise grâce à un accord avec les Talibans.
  • Tout aussi catastrophique a été l’intervention en Irak sur la base de mensonges et sans but partagé par la communauté internationale. L’Irak, affaiblie par la première guerre du Golfe, ne représentait aucun danger ; vouloir y implanter la démocratie relevait d’une démarche occidentale qui pourrait se décliner dans de très nombreux pays de par le monde. Le danger n’était pas l’Irak, mais l’Iran, comme Washington allait vite s’en apercevoir.

Ces deux malheureuses interventions ont eu des effets collatéraux catastrophiques :

  • Elles ont conduit depuis 12 ans d’abord avec Barack OBAMA, puis avec Donald TRUMP à l’isolationnisme et au retrait de certaines régions comme le bassin méditerranéen et le Proche-Orient. Cela crée un vide qui suscite des vocations…
  • En s’étant affranchis de l’autorisation du Conseil de sécurité pour intervenir en Irak, les Américains ont ouvert la boite de Pandore. Aujourd’hui, Chine, Iran, Russie, Turquie interviennent militairement dans des pays sans chercher à obtenir l’aval de l’ONU.

Avec la remise en cause du libre-échange par Donald TRUMP, les Américains ont détricoté le système mis en place au lendemain de la seconde guerre mondiale, et remis en cause le multilatéralisme politique et économique ; les dernières manifestations de ce système ont été le vote du Conseil de sécurité en 2001 pour permettre à la coalition d’intervenir en Afghanistan, et les Accords de Marrakech de 1994 portant création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le retrait américain a de nombreux effets :

  • La Russie s’est installée en Syrie et en Libye et s’impose de plus en plus comme la principale puissance régionale qui a en plus la capacité de parler avec tous les protagonistes, Iran, Israël et Turquie compris.
  • La Turquie accélère son programme expansionniste. Les prétentions turques en Syrie, à Jérusalem, en Libye, en Afrique, et depuis peu en mer d’Égée…bousculent toutes les lignes… au point de créer un incident avec la marine française, de susciter des zizanies avec plusieurs partenaires de l’OTAN et d’alimenter des tensions qui peuvent dégénérer.
  • L’Iran poursuit l’application de sa feuille de route avec la constitution d’un axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth et les diverses déstabilisations en terre d’Arabie et au Yémen.

La peur suscitée par la théocratie de Téhéran a entrainé un des bouleversements géopolitiques les plus extraordinaires des cent dernières années, le rapprochement entre Israël et le monde sunnite. Après les traités de paix avec deux de ses voisins, l’Égypte et la Jordanie, Israël va signer un accord avec les Émirats arabes unis (EAU). En attendant d’autres accords avec Bahreïn, Oman et le Soudan, l’Arabie saoudite a ouvert son ciel aux avions israéliens. Au-delà du souci de bénéficier de la protection israélienne, cette évolution dénote une forme de lassitude du monde arabe face à l’incapacité des Palestiniens à faire évaluer leur position et à leurs divisions entre Ramallah et Gaza.

Un nouveau monde est en train de naître dans le désordre et parfois la violence. Les points de friction des plaques tectoniques sont principalement :

  • L’Asie avec les prétentions chinoises sur Taïwan et de nombreux îlots en Mer de Chine. En bon joueur de go, Pékin avance ses points et teste la capacité de réaction de tous ses voisins et des États-Unis. Ils ont supprimé la singularité de Hong Kong sans coup férir et malgré des millions de manifestants. Dans le même temps, le contrôle de la société est de plus en plus strict.  Xi JINPING ne cesse de s’accorder des pouvoirs. Est-ce une manifestation de force ou le signe d’un pouvoir en difficultés à cause de la crise économique? La pandémie aurait mis au chômage 300 millions de personnes dans les villes, sans compter le sous-emploi rural. Ces manifestations chinoises ne masquent-elles pas la recherche de boucs émissaires ou d’aventures permettant de renforcer le sentiment patriotique ? 
  • Le bassin méditerranéen et le Proche-Orient où les bouleversements sont importants même si les mutations sont loin d’achevées.

Dans ce contexte, l’Europe est en train de se réveiller avec un l’affirmation de l’axe franco-allemand qui a affiché dernièrement ses ambitions au cours de la rencontre de Brégançon. Jusqu’à présent, les Allemands, tétanisés par la seconde guerre mondiale et plus particulièrement la Shoah, avançaient prudemment sur la scène internationale et éviter d’envoyer des troupes hors de leurs frontières. Trois facteurs les font bouger :

  • La croissance chinoise est de plus en plus problématique pour l’Europe, et même pour l’Allemagne. La pandémie en a été le révélateur même si depuis plus deux ans, on s’inquiétait outre-Rhin des achats chinois d’entreprises et des ventes de machines immédiatement copiés.
  • Le retrait américain et plus particulièrement des troupes stationnées en Allemagne donne de plus en plus le sentiment aux Allemands qu’ils ne bénéficient plus de la protection américaine et qu’ils doivent assumer leur défense.
  • Tant en mer Égée qu’en Libye, l’expansionnisme d’ERDOGAN oblige les Européens à réagir d’autant qu’il ne se prive d’aucune provocation comme celle de la transformation de Sainte Sophie en mosquée.

Le jour d’après va peut-être voir l’affirmation politique de l’Europe. Cela nécessitera une Europe de la défense, une protection de nos économies sans pour autant remettre en cause les frontières et une réorganisation du continent.

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