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Jerome Powell, Président de la Réserve fédérale des États-Unis
Jerome Powell, Président de la Réserve fédérale des États-Unis
©Andrew CABALLERO-REYNOLDS / AFP

Tout va bien, madame la marquise

Les patrons de la Fed et de la BCE nous disent que la croissance à venir sera plus forte... mais anticipent l’inverse

Les politiques monétaires mondiales sont-elles déréglées ? Bien sûr que non : c’est inavouable ! Jamais Jerome Powell, patron de la Banque centrale américaine, qui a parlé le 13 juin, ni Mario Draghi, qui a parlé le 15, n’en conviendront. Tout est toujours sous (leur) contrôle, avec et grâce aux politiques monétaires ! Et pourtant !

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Aux États-Unis, Jerome Powell ne tarit pas d’éloges sur l’économie américaine. Sa croissance est solide, allant vers 2,8% cette année, puis (quand même) 2,4% en 2019 et 2% en 2020. Elle est, en même temps, conforme aux deux objectifs de la banque centrale : les États-Unis sont en plein-emploi (avec un taux de chômage allant à 3,8% cette année, puis 3,6%, un record) et à leur cible d’inflation (2,1% pour les prix à la consommation des ménages, hors nourriture et énergie). C’est même pourquoi Jerome Powell monte les taux courts à 1,75 – 2% et annonce qu’il le fera, sans doute,deux autres fois dans l’année, portant les taux à 2,25-2,5% (2,3%). Et ce n’est pas fini : les taux monteront en 2019, jusqu’à 3,1%, en attendant 2020 pour atteindre 3,4%. Donc 4 hausses en 2018, puis 3 en 2019 et 2 en 2020 ! Ce n’est qu’à mi 2019 que le taux monétaire sera « neutre », avant de devenir ensuite un peu « restrictif ».

Aux questions portant sur les salaires et l’inflation, Jerome Powell a répondu qu’ils montaient, bien sûr, et que ceci permettrait de faire baisser encore le taux de chômage, en attirant plus de main-d’œuvre sans emploi ou hors emploi. La politique fiscale expansionniste de Donald Trump, qui soutient la croissance (au bord de la surchauffe), est à l’origine du rehaussement de la série des taux courts, ceci afin de prolonger autant que possible l’expansion. Quant aux problèmes géopolitiques et aux hausses de tarifs douaniers, Jerome Powell ne les méconnaît évidemment pas. Il dit qu’il les prend en compte dans son scénario, un scenario qui demeure largement fonction de la dynamique interne du pays. Tout est donc au mieux.

Pour livrer les clefs de son pilotage, Jerome Powell a donc confirmé qu’il cherche le taux de chômage qui n’accélère pas l’inflation (Nairu - Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment), taux qui a baissé, afin d’établir le fameux taux d’intérêt d’équilibre (taux neutre, r*), taux qui équilibre les marchés, et qui a monté. La formule miracle est ainsi d’obtenir le plus bas Nairu possible avec un taux d’intérêt d’équilibre aussi bas que possible, pour poursuivre la croissance aussi longtemps possible. Il s’agit surtout d’éviter une inflation surprise qui ferait vite trop et trop vite monter les taux et pousserait l’économie en récession. Tout est donc clair et logique, mais avec deux problèmes : le Nairu n’est pas observable, pas plus que le taux neutre ! Jerome Powell veut donc aller toujours plus avant dans un monde non seulement inconnu, comme toujours, mais plus encore changé avec la révolution technologique en cours, plus Trump, avec des outils de pilotage non directement observables ! Jerome Powell veut aller toujours plus loin dans un monde toujours plus obscur avec une boussole floue ! Et donc il va aller pas à pas, plus lentement dans ses décisions de hausse de tauxquece que donneraient ses règlesde politique monétaire. Il se veut donc behind the curve, sans le dire aussi crûment.

En zone euro, Mario Draghi est en forme. Il parle de la « vigueur sous-jacente de l’économie de la zone euro ». Il nous dit que « les indicateurs économiques et résultats d’enquêtes récents sont plus faibles, mais restent compatibles avec la poursuite d’une croissance économique solide et généralisée… 2,1 % en 2018, 1,9 % en 2019 et 1,7 % en 2020 ». Quant à l’inflation, son seul objectif, elle devrait monter un peu : « 1,7 % en 2018, 2019 et 2020 », tout prêt de ce cher 2%. Bref les choses vont dans la bonne direction en zone euro !

C’est ce qui permet à Mario Draghi d’arrêter fin septembre ses 30 milliards d’euros de bons du trésor, puis de passer à 15 jusqu’à fin décembre, puis de cesser. Ensuite, les taux d’intérêt directeurs de la BCE resteront à leurs niveaux actuels, au moins jusqu’à l’été 2019. Bref, là aussi, la BCE est behind the curve. Elle a ensuite un autre joker : la nature de sa« politique de réinvestissement des titres arrivant à échéance ».La BCE peut en effet décider de réinvestir les milliards d’euros de tombées en titres longs, ce qui maintiendra leur niveau faible, ou en titres plus courts, ce qui les ferait remonter. Parions pour des réinvestissements longs, pour être aussi accommodants que possible, mais n’en parlons pas encore !

Aux questions sur les tensions internes à la zone euro, sur les montées du populisme, sur les batailles douanières qui montent, Mario Draghi répond par sa phrase magique : « l’euro est irréversible ». Les tensions internes devront donc se réduire et s’atténuer. « La mise en œuvre de réformes structurelles dans les pays de la zone euro doit être nettement accélérée pour améliorer sa capacité de résistance, y réduire le chômage structurel et raffermir sa productivité et son potentiel de croissance ». Il faut mener « une reconstitution des réserves budgétaires… Un meilleur fonctionnement de l’Union économique et monétaire demeure une priorité… (avec) des avancées spécifiques et décisives… vers l’achèvement de l’union bancaire et de l’union des marchés de capitaux ».

Bref, tout va économiquement bien aux États-Unis et mieux en zone euro ! Mais Jerome Powell décide quand même de doubler le nombre de ses conférences de presse pour expliquer la situation, pratiquement chaque mois et faire ainsi une politique monétaire à moyen terme quasiment en temps réel ! Il ne se montre pas inquiet de la solidité du système bancaire devant la montée de l’endettement, qu’il assouplit, même s’il ajoute que les récessions ne viennent pas d’une montée de l’inflation… mais de fragilités financières ! 

Mais Mario Draghi fait le maximum pour maintenir sa politique accommodante jusqu’à la fin de son mandat (et plus longtemps en fait). Il répète que l’achat de bons du trésor fait désormais partie intégrante de la trousse à outils de la BCE, annonce que la politique de réinvestissement de son portefeuille y entre, et les taux sont fixés sur plus d’un an !

Les deux grandes politiques monétaires mondiales sont-elles déréglées ? Officiellement non, bien sûr ! Mais, aux États-Unis, le pilotage à moyen terme de la politique monétaire et des anticipations (forward guidance) se fait au jour le jour. Les États-Unis prennent de plus en plus de risques pour eux, et plus encore pour les pays émergents, en faisant monter leurs taux etle dollar – au risque d’y déclencher une crise financière de grande ampleur : Argentine, Brésil, Turquie, Indonésie, Malaisie. Mais, en zone euro, le pilote Mario Draghi bloque les décisions sur un an, pour contraindre à la prudence le successeur (allemand) de Mario ? Tout va donc bien.

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