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©ADEM ALTAN / AFP

Le point de vue de Dov Zerah

Les mésaventures d’Erdogan en Syrie

Le président turc est un impulsif. Mais face à lui, Vladimir Poutine est un joueur d’échecs stratège

Dov Zerah

Dov Zerah

Ancien élève de l’École nationale d’administration (ENA), Dov ZERAH a été directeur des Monnaies et médailles. Ancien directeur général de l'Agence française de développement (AFD), il a également été président de Proparco, filiale de l’AFD spécialisée dans le financement du secteur privé et censeur d'OSEO.

Auteur de sept livres et de très nombreux articles, Dov ZERAH a enseigné à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po), à l’ENA, ainsi qu’à l’École des hautes études commerciales de Paris (HEC). Conseiller municipal de Neuilly-sur-Seine de 2008 à 2014, et à nouveau depuis 2020. Administrateur du Consistoire de Paris de 1998 à 2006 et de 2010 à 2018, il en a été le président en 2010.

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Depuis le 5 février, le ton monte entre d’une part la Turquie, et d’autre part la Syrie, et indirectement la Russie.

Le problème est à la fois simple et terriblement compliqué. La Syrie veut récupérer une zone que Recep Tayyip Erdogan lui croyait acquise.

Dans sa lutte radicale contre les Kurdes, pour contrôler les mouvements de populations, et décliner sa volonté d’affirmation régionale, Erdogan a envahi la zone frontalière turque d’Idlib. On avait cru qu’il l’avait fait avec l’assentiment de Wladimir Poutine.

Depuis fin avril 2019, le Président Bachar El Assad veut terminer la reconquête de son territoire par la reprise du contrôle du Nord, la dernière qui échappe encore à son autorité. Il y a quinze jours, les troupes syriennes sont arrivées face aux Turcs ; les affrontements ont fait des morts. Le Président syrien n’a pu le faire qu’avec l’accord explicite de son parrain russe qui a sauvé son régime, avec les supplétifs iraniens et libanais.

La mort de nombreux Turcs et les premiers succès syriens sur le terrain, notamment avec la reprise de l’axe stratégique de l’autoroute Damas-Alep, ont déchainé la fureur d’Erdogan qui n’a pas hésité à déclarer que si les troupes syriennes ne se retiraient pas, il donnerait l’ordre à ses militaires d’aller sur Damas.

Même poussé par son opposition kémaliste, ce n’est pas très prudent de faire de telles déclarations. L’espace aérien syrien étant contrôlé par les Russes et au service de l’armée régulière, l’armée turque n’a aucune capacité de pouvoir sortir de sa zone, et même de s’y maintenir. Erdogan devrait se méfier de son impulsivité, inversement proportionnelle au caractère « calculateur » du bon joueur d’échecs qu’est Poutine.

Seule l’aviation israélienne a la faculté d’intervenir en Syrie, sous réserve de respecter un protocole précis conclu avec le gendarme russe et de ne frapper que des cibles de l’Iran ou du Hezbollah. Cela permet à Israël d’atténuer la menace à ses portes et à Poutine de voir un tiers écorner les ailes d’encombrants alliés, ce qui ne fait que renforcer sa main mise sur le pays.

Erdogan aurait dû s’en souvenir. En faisant main basse sur la région d’Idlib, la Turquie a récupéré plusieurs groupes armés dont 20 à 25 000 djihadistes de Hayat Tahrir Al-Cham (HTS), ex-fidèles d’Al Quaïda. En septembre 2018, l’accord russo-turc de Sotchi faisait de la région d’Idlib une « zone démilitarisée », et de facto, un territoire turc.

Mais qu’Erdogan se serve des djihadistes pour effrayer les Européens et obtenir des compensations financières, cela peut se concevoir, eu égard la faiblesse européenne. Mais qu’il laisse les rebelles attaquer des positions syriennes et russes, il est évident que Poutine ne pouvait le tolérer. En plus, circonstance aggravante pour la Turquie, Erdogan n’a pas hésité à s’opposer aux Russes en Libye.

Erdogan se trompe. Il ne suffit pas d’essayer de remplir le vide laissé par le désengagement américain pour être l’égal de la Russie. Il ne suffit pas d’acheter des missiles russes au grand dam des autres membres de l’Alliance atlantique pour amadouer Poutine.

Á ce jour, les dégâts sont importants (une dizaine de morts côté turc, un hélicoptère syrien abattu, des dizaines de morts syriens selon les Turcs…), mais non irrémédiables pour empêcher la tenue de négociations et la recherche d’une solution. Néanmoins les prétentions turques de conserver cette parcelle syrienne semblent irréconciliables avec les ambitions syriennes de retrouver l’intégrité territoriale et la volonté russe d’éradiquer une rébellion d’islamistes radicaux dans son protectorat, voire à ses portes.

Pendant ce temps, les bombardements syriens et les difficultés d’acheminement des nourritures accentuent les risques de catastrophe humanitaire. Au cours des derniers mois, Ankara a accueilli 700 000 réfugiés en plus des 3 600 000 déjà présents sur son territoire.

Cette crise syrienne est riche d’enseignements, et va constituer une pierre angulaire de la nouvelle géopolitique proche-orientale. Á ce stade, nous pouvons relever :

Le désengagement des États-Unis est confirmé, nonobstant quelques tergiversations. Il s’accompagne du désintérêt de l’Alliance atlantique pour cette zone charnière entre Proche Orient et Europe.

Le retour en force de la Russie qui en a profité pour retrouver ses positions des années soixante-dix dans ce pays, et sa position ne cesse de se consolider.

L’installation des Turcs en Syrie. Erdogan a voulu saisir l’opportunité du départ américain pour prendre pied chez son voisin. Á force d’avoir voulu jouer sur tous les tableaux, Erdogan s’est pris les pieds dans le tapis, et va probablement être obligé de manger son chapeau.

L’effacement de l’Europe qui ne joue plus aucun rôle dans cette zone. Sa préoccupation essentielle est de payer les Turcs à retenir les migrants, et pour se faire, elle ferme les yeux sur toutes les violations des règles démocratiques et toutes les violations des droits de l’Homme.

Le silence de l’ONU. Depuis 2011, l’organisation internationale a fermé les yeux sur les bombardements de l’aviation syrienne sur les civils, et l’utilisation par Damas de bombes chimiques. Elle n’a rien dit sur l’intervention des troupes russes et turques en Syrie, sans mandat du Conseil de sécurité… Elle semble totalement absente des problématiques syriennes, ce qui écorne un peu plus sa crédibilité. Un jour ou l’autre, le dossier syrien fera partie de l’acte de contestation existentielle de l’ONU.

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