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Plusieurs maires FN font déjà face à des difficultés.
Plusieurs maires FN font déjà face à des difficultés.
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Les mauvais comptes (de campagne) entre amis au Front national révèlent les failles du parti pour la prise de pouvoir

Comptes de campagne rejetés, plainte pour abus de confiance, augmentation des indemnités, fermeture arbitraire de locaux associatifs, dérives en tout genre lors des conseils municipaux... Le Front national sort renforcé des victoires électorales sans avoir pris le temps de penser à l'après. Et rien n'indique que celles et ceux qui constituent le gros du Front national veuillent muer en soldats d'un parti de gouvernement.

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet

Jean-Philippe Moinet, ancien Président de l’Observatoire de l’extrémisme, est chroniqueur, directeur de la Revue Civique et initiateur de l’Observatoire de la démocratie (avec l’institut Viavoice) et, depuis début 2020, président de l’institut Marc Sangnier (think tank sur les enjeux de la démocratie). Son compte Twitter : @JP_Moinet.

 

 

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Atlantico : L'expérience FN au local semble accuser un cruel manque d'expérience. Six mois après sa conquête de 11 mairies, le FN souffre-t-il encore et toujours d'un manque de cadres territoriaux compétents ?

Jean-Philippe Moinet : Manque cruel d’expérience et de crédibilité. Décisions très représentatives, aussi, de politiques inégalitaires, visant les plus pauvres, et atteintes aux principes fondamentaux de liberté : comme la limitation des temps de parole pour les opposants au conseil municipal, suppressions d’aides à certaines associations sociales ou humanitaires, instauration dans certains quartiers (à Béziers) d’un couvre feu pour mineur ! L’ordre FN est à la fois anti-social et liberticide. Les citoyens de ces municipalités commencent à s’en rendre compte.

A ce problème, visible dans les 11 mairies FN, s’ajoute en effet une absence de cadres compétents. Et pour cause : le parti lépéniste a d’abord été le parti d’une « éructation nationale », avec le père (Jean-Marie Le Pen), qui se contre-foutait de savoir si son parti pouvait ou savait gérer la chose publique. Marine Le Pen aimerait donner une autre image mais la réalité interne du FN est bien là : ce parti qui reste avant tout le parti de la protestation, composé dans la plupart des cas d’incompétents notoires. Cela n’a d’ailleurs pas empêché l’élection locale de ces incompétents, comme à Fréjus. Les ingrédients d’une protestation ont été les plus forts, localement.

L'afflux de cadres espéré après les victoires électorales successives n'a donc pas créé de leviers d'opportunités ? Le FN pâtit-il également de son absence de sélection parmi ses militants ?

L’afflux a d’abord été un afflux d’électeurs. Les municipales, les européennes surtout, ont eu un effet défouloir pour une partie de l’électorat qui, sans forcément croire en l’idéologie du FN (qui d’ailleurs est très fluctuante selon les zones, du Nord ou du Sud), a voulu adresser un avertissement aux partis de gouvernement, le PS et ses alliés surtout, l’UMP et l’UDI dans une moindre mesure. Des militants, souvent jeunes, sont arrivés en nombre et c’est vrai sans sélection au FN mais cet afflux n’en fait pas des cadres, responsables et crédibles, pour le parti lepéniste qui a donc un vrai problème de crédibilité quand on y regarde de près, au-delà de la façade médiatique.

Ce problème de crédibilité est compensé, pour le FN, par une chance : le vote de protestation colérique (motivée surtout par le crise économique et sociale) domine le vote d’adhésion et surtout le désir de crédibilité pour la gestion publique. N’en déplaise à Marine Le Pen, qui mise sur une approche lisse du pouvoir, sa stratégie a des limites : à force de vouloir lisser son image, elle risque de se détourner d’une partie de son électorat qui, précisément, a envie d’une fracture marquée vis-à-vis des autres partis.

Autrement dit, et c’est d’ailleurs un reproche qui lui est fait en interne de manière assez sourde : ce n’est pas en s’entourant d’énarques, ou en ayant débauché un ancien collaborateur d’Alain Juppé, que le FN gagnera du terrain contre l’UMP. Et on l’avertit, par exemple dans l’entourage du père, Jean-Marie Le Pen, mais aussi dans la jeune garde des nouveaux élus : à force de jouer sur les deux tableaux - notabilisation, lissage du propos et de l’image du parti d’un côté ; opposition radicale contre « l’UMPS » et contre-projet de société d’autre part – Marine Le Pen risque de perdre en cohérence, et donc en attraction. A quelques semaines du congrès FN, elle est face à une grande contradiction.

De quoi douter des progrès supposés quant à la professionnalisation des cadres frontistes... De mauvais retours d'expérience locaux peuvent-ils porter préjudice à Marine Le Pen pour les élections présidentielles de 2017 ? Ou le parti va-t-il se désolidariser ?

Les nombreux mauvais retours d’expérience, dans les localités FN, montrent tout simplement un chose : le parti lepéniste est comme les autres, mais en pire ! Et les déceptions que ces expériences portent sont à la mesure de la démagogie de l’extrême droite, qui est sans limite !

L’un des exemples les plus flagrants est la position radicalement « anti-cumul » affichée par le FN au niveau national, et le fait que les deux récentes élections de sénateurs a montré que ces élus FN gardaient leur mandat de maires. Le FN vient de démontrer qu’il faisait exactement le contraire de ce qu’il promettait. Ce qui l’affaiblit considérablement dans son rôle de donneur de leçons !

Ces travers locaux, la jeunesse du parti depuis la rupture avec Bruno Mégret, la difficulté à percer dans la société civile... Cela révèle-t-il aussi une impréparation pour la course à la présidentielle ?

Marine surjoue le rôle de la compétence, avec une petite garde rapprochée et quelques figures – toujours les mêmes, étrangement mis en avant dans les médias – mais, même si quelques hauts fonctionnaires et hauts dignitaires, comme du temps du PC soviétique, cherchent à donner le ton sur les tribunes et en vitrine, l’impréparation et l’incompétence sont flagrantes pour toute l’arrière boutique frontiste.

Cette incompétence n’est pas vraiment un problème pour le FN lors des élections locales intermédiaires, la protestation colérique reste son moteur pour ces échéances (cela fonctionnera pour les cantonales et les régionales de 2015).

En revanche, pour une élection nationale sérieuse, comme la présidentielle ou les législatives,  cet état de fait sera un lourd handicap. Le national-populisme xénophobe et réactionnaire a beau être flamboyant en cette période de crise – comme en atteste le succès de librairie de Zemmour avec son « Suicide français » - le phénomène n’est pas crédible du tout, quand le critère de la gestion publique va être déterminant au moment des élections nationales.

Le FN peut-il y remédier ? Comment ? Peut-il percer dans les strates de la société civile via des collectifs ou think tank ?

Le FN peut chercher à remédier à son incompétence, oui, mais il a du boulot ! Même si, encore une fois, la crise économique et la désespérance sociale – auquel s’ajoutent le discrédit de la classe politique traditionnelle et l’impopularité de la gauche au pouvoir – offrent une forte chambre d’écho aux thèses démagogiques de l’extrême droite lepéniste, je pense que le temps sera trop court, d’ici 2017, pour convaincre les Français que le FN peut se muer en parti de gouvernement, crédible sur la scène européenne et internationale.

C’est évidemment l’objectif de Marine Le Pen que d’y prétendre. L’espoir fait vivre ! Mais plus de monde qu’elle le croit, au sein du FN, n’ont aucune envie d’être dans le réel de la gestion publique. Beaucoup, c’est le propre des mouvements extrémistes et populistes, préfèrent le confort de l’idéologie ou du fantasme, et l’amusement de la protestation colérique. C’est le problème de la fille du père : elle est à la tête du FN, dont elle a hérité et sans l’avoir construit ; et elle aura du mal à faire oublier qu’elle préside un parti qui reste, avant d’être populiste, à bien des égards, d’extrême droite.

Propos recueillis parFranck Michel

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