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Les Finlandais sont les plus heureux au monde alors qu’ils n’ont pas de sécurité sociale. Y-aurait-il un lien ?
©Flickr/Vermin Inc

'Cause they're happy !

Longtemps considérée comme un endroit "triste", la Finlande est, selon un récent classement, le pays le plus heureux du monde. Pourtant, la nation scandinave recourt largement à l’assurance privée pour couvrir les risques de ses habitants.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Longtemps, la Finlande s’est traîné l’image d’un pays dépressif, où le suicide était le meilleur moyen d’échapper à des jours sans soleil, pires que des nuits. La Finlande était un avant-goût de l’enfer sur terre, avec une langue imprononçable venue d’on ne sait pas où, un pays perdu qu’il fallait éviter à tout prix.

Puis, patatras! voilà la Finlande promue pays le plus heureux du monde par un rapport mystérieux qui nous classe, nous les mangeurs de saucisson, les buveurs de Cognac, de Pastis et de Bourgogne, en 23è position, juste avant le Mexique et le Chili! Et pan sur le bec! Surtout si l’on songe que l’Allemagne est 15è, les États-Unis 18è et le Royaume-Uni 19è. Côté bonheur, la France serait donc encore à la traîne.

De la relativité de tout classement sur le bonheur

On redira ici que les critères utilisés pour classer les pays dans l’ordre du bonheur ont quand même quelque chose de très discutable. À supposer qu’il soit possible d’évaluer le bonheur d’un pays (ce dont il est quand même permis de douter fortement), il faut une bonne dose de mauvaise foi pour fonder ce classement sur une somme arbitraire de revenu, d’espérance de vie, de soutien social, de liberté, de confiance et de générosité. 

Là encore, à supposer qu’il soit possible de mesurer de façon scientifique la générosité d’un peuple, et quelques à-côtés comme sa confiance, rien n’indique que le bonheur procède de la sommation de ces critères. Certains soutiendront même qu’il est plus facile d’être heureux dans un pays pauvre que dans un pays riche. On connaît tous l’adage: l’argent ne fait pas le bonheur, et quand on songe à la situation morale de pays richissimes comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar…

Vers une normalisation du bonheur

L’intention de ce classement est transparente: il s’agit là encore de réduire la part du subjectif et du différencié, d’industrialiser le ressenti, d’installer de la norme là où il n’y en a pas, et où l’on pensait qu’il n’y en aurait jamais. Le bonheur est une liberté individuelle qui gêne, il faut l’encadrer.

Donc, les auteurs du World Happiness Report nous suggèrent que le bonheur n’a rien de commun avec ce que nous imaginions jusqu’ici. Il est plutôt le produit d’une hybridation entre des concepts économiques et politiques qui déterminent notre condition et notre satisfaction vis-à-vis de notre existence. La vérité n’est pas dans les âmes, mais dans les chiffres et les algorithmes. 

Il n’est plus très loin le temps où nous serons sommés d’être heureux dès lors que certaines conditions choisies démocratiquement seront remplies dans notre société. Et ce jour-là, malheur à ceux qui revendiqueront le droit d’être malheureux malgré tout. Ils s’exposeront aux foudres de l’Être Suprême qui nous gouverne.

Le fantasme français de la sécurité sociale

Il ne s’agit dramatiquement pas de science-fiction. Dans la foulée de la parution du rapport, les medias publics français se sont empressés de donner leur explication sur le bonheur des Finlandais:

La Finlande offre un très bon niveau de vie générale. La qualité des services publics, notamment, est louée par les finlandais, qui apprécient le système de santé, la sécurité sociale, les transports publics et les écoles gratuites.

Résumons-nous. Un classement dit que la Finlande est le pays du bonheur. On n’est pas bien sûr que ce classement soit sérieux mais… les Finlandais sont les plus heureux du monde car ils ont des services publics et une sécurité sociale. Ce raisonnement digne du grand Guignol justifie pleinement que le site de France Info nous donne des leçons sur le sérieux journalistique et dénonce régulièrement les fake news des autres.

Bien entendu, aucune étude, aucune documentation ne vient à l’appui de cette affirmation. Elle sort tout droit de l’esprit du journaliste qui la rédige et qui projette soudain, à partir de ses propres préjugés, ce qu’est selon lui l’idéalité géopolitique du bonheur, à savoir un pays proche de l’Union Soviétique où la vie quotidienne est entièrement encadrée par l’État. Comme cet amour pour la bureaucratie relève de l’évidence cartésienne, le journaliste s’abstient de toute forme de preuve…

Un fantasme démenti par les faits

Tout le problème tient à la fausseté complète de cette affirmation qui résonne comme un mantra, et qui voudrait que l’étatisation soit le synonyme du bonheur. 

La Finlande, en effet, ne pratique pas comme nous la « sécurité sociale ». Au contraire, elle recourt largement à l’assurance privée pour couvrir les risques de ses habitants. Elle constitue même, à certains égards, un paradis de l’assurance privée.

Le site européen du CLEISS en donne une très belle description. 

Par exemple, dans le domaine de la vieillesse, l’État ne gère que les pensions minimum. Le reste est pris en charge selon un modèle concurrentiel. Pour ce qui concerne la santé, les règles sont essentiellement définies par les communes, ce qui nous éloigne beaucoup de notre assurance maladie. Le système finlandais, qui garantit par ailleurs le droit des malades, réglemente les restes à charge.

On le voit, les Finlandais disposent d’un système de protection sociale beaucoup moins intrusifs et beaucoup plus concurrentiels que le nôtre. 

Le bonheur de la Finlande sans la sécurité sociale

On évitera donc soigneusement de tomber dans le panneau de cette normalisation progressive et imposée du bonheur, rapidement instrumentalisée en France pour faire l’éloge d’un système où l’obsession de la protection étouffe la prise de risque individuel. 

En réalité, les Finlandais sont très heureux sans sécurité sociale et sans cette cascade bureaucratique dont rêvent les bienveillants français. Au contraire même, pourrions-nous dire, le bonheur des Finlandais procède de leur capacité à prendre encore en charge leur destin eux-mêmes, sans l’intervention systématique de l’État.

Cet article a été initialement publié sur le site Décider & Entreprendre

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