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Les femmes de l’ombre : le jour où Juanita Castro, la soeur de Fidel, passe à la CIA
©Yamil LAGE / AFP

Bonnes feuilles

Les femmes de l’ombre : le jour où Juanita Castro, la soeur de Fidel, passe à la CIA

Rémi Kauffer publie "Les femmes de l’ombre" aux éditions Perrin. Plus inconnues encore que les espions, voici les espionnes. Celles dont on ne parle jamais. Celles qui agissent dans l'ombre depuis la nuit des temps. Rémi Kauffer révèle la véritable odyssée des femmes dans les services secrets. Extrait 2/2.

Rémi Kauffer

Rémi Kauffer

Historien, journaliste et enseignant, collaborateur du Figaro Magazine et du Point, Rémi Kauffer a publié de nombreux ouvrages dont, chez Perrin, Histoire mondiale des services secrets, Kang Sheng, le maître espion de Mao, Les Maîtres de l'espionnage et Les Hommes du président, les chefs d'État et leurs services secrets.

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Un gros poisson, au sens guerre psychologique du terme, l’Agence centrale de renseignements en a pêché un à l’articulation de l’ère Dulles et de l’ère McCone. Nulle autre que la propre sœur du Lider Màximo !

On vient juste de le dire : Fidel a toujours eu un sens assez particulier de la famille. De sorte que, même après sa mort, la plus ancienne dictature de tout le sous‑continent sud‑américain trouvera un second souffle d’ailleurs très relatif sous la férule de son petit frère Raúl. 

Juanita Castro a refusé très tôt de manger de ce pain‑là. Née en mai 1933, cette jolie brune, petite sœur de Fidel, a pourtant commencé comme une révolutionnaire de choc. Elle achetait des armes pour la guérilla, et fit même de la propagande aux États‑Unis. De quoi la propulser parmi les sommités du régime à l’heure de la prise du pouvoir. 

Un régime dont elle comprend rapidement la vraie nature. En mars 1960, Luis Conte Agüro, vieil ami de la famille Castro et conseiller politique de Fidel, écrit au dictateur, ému du rapprochement de Cuba avec l’URSS concrétisé par la visite du vice‑Premier ministre soviétique, Anastase Mikoyan. Auteur d’une biographie laudative de Fidel, Luis compte récidiver, ce qui est beaucoup plus dangereux potentiellement pour le régime, avec un livre sur Camilo Cienfuegos, dont la disparition mystérieuse aux commandes de son Cessna l’année précédente fait beaucoup jaser. Or lors d’un de ces longs discours qu’il affectionne, Castro se livre à une attaque en règle contre Conte Agüro. Sur le conseil de Juanita, celui‑ci se réfugie alors à l’ambassade d’Argentine. 

Juanita propose à sa mère, Lina Ruz Castro, de quitter l’île caraïbe. Mais, trop âgée, cette dernière refuse le projet d’expatriation. De plus en plus amère, Juanita ne repousse pas l’offre de la femme de l’ambassadeur du Brésil à La Havane : se mettre clandestinement au service de la CIA, l’ennemie jurée, celle dont tout bon Cubain sait qu’il n’est de pire horreur au monde ! Choquée dans un premier temps, elle se fait peu à peu à cette idée, de sorte qu’à partir de 1961 la sœur du dictateur sera immatriculée à Langley, le siège tout neuf de l’Agence en Virginie, sous le nom de code de « Donna ». 

Mue elle aussi par le sens de la famille quoique de manière fort différente, Juanita n’a posé qu’une seule condition : pas question de lui demander d’attenter à la vie de ses frères. Ni de quiconque d’ailleurs, car elle est plus soucieuse de la vie des gens que Fidel. Mais des liaisons, du renseignement, ça elle veut bien. Sa première mission : transbahuter des boîtes de conserve bourrées soit de messages, soit d’argent à destination des rares agents clandestins de la CIA encore en activité dans l’île caraïbe, répression d’« El Apparato » oblige. Assez facile quand on est la sœur bien‑aimée du dictateur. 

Aider à l’exfiltration d’opposants, cette tâche politico‑humanitaire plus délicate lui convient encore mieux. Jusqu’en juin 1964 où craignant d’être repérée par le KGB de son frère elle met à profit un voyage au Mexique pour s’exfiltrer elle‑même. « Je romps avec la révolution », annonce‑t‑elle. 

Colère noire de Fidel. Bon prince ou tout simplement fataliste – le mal est déjà fait –, Raúl accepte de fournir à sa sœur les documents d’identité dont elle était démunie. Ils lui permettront de s’installer chez le diable nord‑américain. Toujours patron de la CIA, McCone peut se frotter les mains. Même si elle n’est pas pour grand‑chose dans cette défection spectaculaire, l’Agence aura justifié son important budget aux yeux de la Chambre des représentants et du Sénat. Belle réussite en effet : un membre d’un clan familial marxiste‑léniniste au pouvoir répudie publiquement le système. De fait, c’est avec vigueur que Juanita Castro prend à partie la dictature de son frère. En mars 1967, nouveau choc dans le monde marxiste‑léniniste : ayant arraché au politburo du PC soviétique l’autorisation d’accompagner la dépouille de l’homme qu’elle aimait, le communiste Brajesh Singh, afin que ses cendres soient jetées dans le Gange selon la tradition, Svetlana Allilouïeva, la fille de Staline, demande à son tour l’asile politique à l’ambassade des États‑Unis ! Une fois encore, la CIA justifiera les crédits abondants qui lui sont alloués en acheminant sans anicroche la fugitive au pays de l’Oncle Sam après deux détours par l’Italie et la Suisse. 

Svetlana deviendra citoyenne des États‑Unis bien avant Juanita. Naturalisée en 1984 seulement, cette dernière gère une pharmacie à Miami, là où les exilés cubains rêvent de revenir un jour dans l’île caraïbe. Le coup de théâtre intervient en 2009, quand, du vivant de son frère, la sœur du dictateur Fidel reconnaît dans un livre avoir travaillé contre son régime avec la CIA. Contrairement à Marita, aux deux Ouhria et à l’infortunée « Roza », Juanita Castro aura du moins agi en pleine connaissance de cause…

Extraits du livre de Rémi Kauffer, "Les femmes de l’ombre, l'histoire occultée des espionnes", aux éditions Perrin

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