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euro dollar investissements marchés financiers
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©Daniel SORABJI / AFP

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Les Européens sont-ils en train de se laisser piéger par le miroir aux alouettes des investissements aux États-Unis ?

Alors que le vieux continent s’enfonce dans l’univers déflationniste des taux d’intérêt négatifs et de la croissance anémique, l’argent européen prend la direction de l’Amérique du Nord. Au risque d’arriver en retard sur des marchés où les bonnes affaires ne sont plus à faire.

Pierre  Bentata

Pierre Bentata

Pierre Bentata, Fondateur de Rinzen, cabinet de conseil en économie, il enseigne également à l'ESC Troyes et intervient régulièrement dans la presse économique.

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Atlantico.fr : Il semblerait que les européennes investissent massivement sur le marché états-unien. Est-ce une réalité ? Sur quelles valeurs investissent-ils, et pourquoi ?

Pierre Bentata : C’est une réalité, oui, qui s’est surtout précisée au cours de la pandémie. Sur la question des valeurs, c’est assez intuitif. Quand vous êtes investisseur, que vous avez une économie en crise et que vous avez quelques secteurs qui surnagent et qui sont les grands gagnants de la pandémie avec tout ce qui touche à la technologie et au numérique, les investissements se reportent dessus. Que les investissements européens se retrouvent réorientés en grande partie vers Etats-Unis est de ce fait logique, puisque les géants de ces secteurs là se trouvent aux Etats-Unis. Si à cela vous ajoutez la légitime crainte qui pèse sur la véritable santé de l’ensemble des marchés financiers, la pandémie ayant mis des économies entières à l’arrêt, des Etats qui sont surendettés, il existe alors de la méfiance et tous les investisseurs, que ce soient les gros ou les petits, se mettent à investir dans les mêmes domaines. On voit alors à la fois ceux qui paraissent être sûrs car ils ont bénéficié de la crise, et les secteurs qui aujourd'hui semblent être très profitables par rapport au reste du marché, à savoir notamment les cryptomonnaies. L’investissement est alors très fort, mais comme la majeure partie des cryptomonnaies est états-unienne, nécessairement les flux d’investissements se dirigent vers les Etats-Unis.

Un sondage estime qu’un Français sur sept est prêt à investir dans les cryptomonnaies, alors même que l’investissement ne semble pas être stable ? Y a-t-il un risque de créer une bulle qui pourrait éclater ?

C’est déjà une bulle, mais ça ne veut pas dire que les cryptomonnaies ne servent à rien, pas plus que les technologies qui les soutiennent ; je suis par exemple convaincu que la blockchain est quelque chose qui va être très utilisé dans de nombreux secteurs en offrant des solutions très innovantes. En l’occurrence on assiste à un engouement qui est très fort et même avant la crise il y avait un phénomène de bulle. Aujourd’hui ce qui accentue cet effet bulle est que l’on a des gens qui ne s’y connaissent pas du tout qui vont vers ce genre de marché en se disant que c’est un marché rentable alors que c’est un marché de niche, dans lequel il ne faudrait pas investir si l’on ne comprend pas son fonctionnement. C’est un marché très volatile, concernant un nombre de transaction très limité, très peu de personnes et beaucoup de gens qui veulent acheter parce que c’est beaucoup plus simple de le faire : c’est beaucoup plus facile aujourd'hui qu’il y a dix ans d’acheter des cryptomonnaies et de les sécuriser. Tout cela fait que la personne qui a un peu d’épargne, qui ne voit pas trop où investir aujourd'hui se dit que lorsque des cryptomonnaies peuvent prendre 400% en un mois, ce qui était le cas au mois de janvier pour huit d’entre elles, il y a un appât du gain qui favorise effectivement un effet bulle.

Le marché américain offre-t-il un meilleur retour que le marché européen ? Pourquoi ne font-ils pas confiance sur le marché européen ? 

Il y a plusieurs raisons à ça. La première est que le marché états-unien est celui qui est le plus dynamique, mais également le plus résilient aujourd'hui : en France, on a tellement tendance à dénigrer les Etats-Unis qu’on perd de vue que ça reste la première puissance mondiale, de manière indéniable. Quand on a ainsi une économie dont on connait la capacité de rebond, et on a pu voir sous Trump des rebonds très importants, quand on a une économie particulièrement résiliente alors que la vôtre est un vrai marasme et qu’on n’a aucune idée de comment sortir de la crise européenne, c’est un marché qui parait plus sûr. On pourrait opposer à ça l’idée selon laquelle la Chine également est dynamique, mais c’est un système qui rend complètement flou et opaque les gains que l’on peut y faire. Donc on a un marché, le marché états-unien qui culturellement est très proche du notre, dont on comprend bien le fonctionnement, qui est régi à peu près par les mêmes règles de droit et qui en même temps est bien plus dynamique. La seconde raison est que l’investissement ne se fait pas spécifiquement vers les Etats-Unis, mais vers les entreprises qui fonctionnent, or les entreprises qui fonctionnes sont des entreprises états-uniennes : l’objectif de l’investisseur n’est pas tant d’investir aux Etats-Unis ou de faire fuir des capitaux, c’est simplement d’investir dans des entreprises qui survivent et bénéficient de la crise, qu’elles soient américaines ou non.

Au-delà de ça, cela pose la question de la faiblesse de l’Europe, de concurrents européens, car il est quasiment certain, en lisant les enquêtes sur la volonté de l’épargnant lambda ou des investiseurs, qu’ils préfèrent favoriser l’Europe dans leurs investissements ; s’ils investissent d’avantage aux Etats-Unis c’est vraiment faute de mieux. Ça pose la question de notre incapacité en Europe à avoir des arguments crédibles, mais lorsqu’on voit que l’Europe est le fer de lance de la régulation anti-GAFA, des taxes GAFA, du DMA et DSA qui essaient de limiter ou de démanteler les grandes plateformes. Quand on affirme qu’Amazon n’est pas bien et qu’on essaye déjà, avant d’observer leurs effets, de réguler les cryptomonnaies ou d’empêcher leur achat, il existe une atmosphère et un écosystème qui empêchent l’évolution de grosses entreprises ou de solutions techniques à même de concurrencer les Etats-Unis.

Y aurait-il des solutions pour pallier cela ?

Sur un plan purement économique, on connait les solutions : il s’agit de changer vraiment la façon de penser le marché. Là où les états-uniens favorisent des grosses entreprises, nous cherchons à empêcher les gros de devenir encore plus gros mais on sait qu’en faisant cela on empêche les entreprises européennes de se développer. Il y a une logique, avec nos règlementations aussi bien sur la taille que sur les technologies, et une manière de toujours voir le risque qui peut exister avec ces technologies plutôt que le bénéfice, ce qui fait que cela n’est pas du tout propice au développement de concurrents pour les Etats-Unis. Il faut simplement jouer le jeu de la concurrence et comme le font les Américains, mettre le paquet sur des entreprises destinées à devenir grosses en Europe : ce n’est pas ce qu’on fait, ni au niveau européen, ni au niveau français. Le dernier exemple en date est l’utilisation que l’on fait de l’épargne qui a été accumulée et qui augmente en France en proposant de la taxer, au lieu d’inciter à l’investissement dans des entreprises européennes destinées à devenir concurrentes d’Amazon ou Google, auquel cas on aurait plus de chances d’avoir des grandes entreprises. En taxant l’épargne qui sert à investir, on se prive nécessairement du carburant pour avoir des grosses entreprises.

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