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Le président américain Joe Biden lors d'une allocution à Washington en avril 2021.
©ALEX WONG / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Démocratie défaillante ?

Les Etats-Unis sont-ils encore le phare du monde libre ?

Selon le dernier rapport de l'ONG Freedom House, après une décennie de déclin des droits politiques et des libertés civiques, les Etats-Unis font aujourd'hui face à une véritable crise démocratique.

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani

Ardavan Amir-Aslani est avocat et essayiste, spécialiste du Moyen-Orient. Il tient par ailleurs un blog www.amir-aslani.com, et alimente régulièrement son compte Twitter: @a_amir_aslani.

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L'étoile de la démocratie américaine est-elle en train de pâlir ? C'est du moins ce que le dernier rapport de l'ONG Freedom House semble établir. Globalement, la situation dans le monde est particulièrement mauvaise puisque seuls 20% de la population mondiale vivent dans un pays libre. L'Inde, qui se vante d'être la plus grande démocratie du monde, paie la politique répressive de Narendra Modi à l'égard des opposants politiques et des musulmans : elle n'est désormais qu'un pays « partiellement libre ».

Mais ce sont surtout les Etats-Unis qui accusent un déclin manifeste de leur prestige en 2020. Freedom House juge qu'après une décennie de déclin des droits politiques et des libertés civiques, les Etats-Unis font aujourd'hui face à une véritable crise démocratique. Le rapport note ainsi une corruption dévastatrice, notamment par l'argent, une vie politique fortement polarisée, des répressions policières de plus en plus violentes, et n'omet pas la tentative de Donald Trump d'invalider le scrutin présidentiel de novembre 2020. Toujours « libres », les Etats-Unis ont néanmoins hérité d'une note de 83/100, soit une baisse de 3 points sur l'échelle d'estimation de l'ONG pour la seule année 2020. En dix ans, c'est près de 11 points de perdus, ce qui constitue la baisse la plus importante observée à l'échelle mondiale. L'Argentine, la Mongolie ou même la Slovaquie – qui a récemment fait l'actualité avec le limogeage de son Premier ministre, jugé trop proche de Moscou, et donné la preuve de sa vitalité démocratique - sont aujourd'hui des Etats plus respectueux des libertés que l'Amérique. D'autres ONG d'observation de la situation démocratique se montrent encore plus sévères que Freedom House : l'indice Polity, plus académique, a accusé entre 2006 et 2020 une chute vertigineuse, classant les Etats-Unis « sous le seuil de démocratie », quand l'Economist Intelligence Unit jugeait pour sa part leur démocratie « défaillante ».

Plus que défaillante, la démocratie américaine est surtout dysfonctionnelle. Face à de tels résultats, peut-on encore la considérer comme un modèle pour les nations aspirant à la démocratie ? Tombée de son piédestal, ne serait-elle plus qu'une nation malade de ses excès, ayant perdu tout attrait ?

Le fait que l'hyperpuissance américaine ait incarné durant toute la seconde moitié du XXème siècle un modèle à la fois politique, économique et culturel a, semble-t-il, occulté de nombreuses faiblesses structurelles. Les profondes inégalités, sur lesquelles les Etats-Unis ont été fondés il y a plus de deux siècles, n'ont jamais été réglées malgré les combats sociaux des années 1950-1960. Elles ont au contraire perduré dans le traitement réservé aux minorités et l'accroissement des inégalités sociales. Les émeutes qui ont suivi le meurtre de George Floyd en mai 2020, considérées comme les plus graves jamais observées aux Etats-Unis depuis la guerre de Sécession, ont confirmé l'image que l'Amérique, patrie auto-proclamée de la liberté, renvoie désormais au monde : celle d'une nation violente, raciste et sexiste, en un mot inquiétante. Cette fracture sociale se manifeste aussi dans les différences de niveau de revenus et de patrimoine, dans l'accès aux soins et à l'éducation ainsi qu'aux hautes responsabilités. Dans ce pays qui revendique et défend sa place de première puissance mondiale, l'espérance de vie y est l'une des plus basses des pays développés, et a connu une nette dégradation en cinq ans.

La pratique du pouvoir de Donald Trump, délibérément clivante, usant sans modération de la violence verbale, a considérablement exacerbé ces tensions dormantes au sein de la société américaine, dont l'apogée fut la « prise » du Capitole, alors même qu'il n'était déjà plus officiellement en exercice. Cadeau d'adieu d'une présidence qui aura donné le ton depuis les émeutes de Charlottesville en 2017, cet événement illustre le discrédit d'une démocratie où près de 70 millions d'électeurs, sensibles aux théories complotistes, restent convaincus que l'élection présidentielle a été entachée de fraudes et doutent de la validité, voire de la valeur, du processus démocratique.

Révélée par le mandat de Donald Trump et par la crise engendrée par l'épidémie de Covid-19, la crise existentielle américaine est avant tout celle d'un modèle politique exsangue. Si les institutions ont pu démontrer leur solidité face à l'autoritarisme de l'ancien président (durant l'épisode du shutdown entre fin décembre 2018 et janvier 2019, ou encore lorsque les gouverneurs des Etats ont pallié à la défaillance de l'Etat central au début de l'épidémie de Covid-19), le débat public américain reste tiraillé entre la défense des libertés individuelles et des aspirations de plus en plus fortes envers un Etat-providence plus interventionniste, notamment en matière de protection sociale. Cette dialectique ne parvient pas à être résolue dans le cadre d'une vie politique dominée par le bipartisme, et sans surprise, le rapport de Freedom House souligne à quel point celle-ci s'est polarisée à l'extrême.

Longtemps critiquée pour sa politique étrangère, l'Amérique l'est donc désormais pour sa situation domestique, et c'est là un phénomène nouveau, qui délégitime sa prétention à mener les autres nations. Ses rivaux, la Chine et la Russie, l'ont parfaitement compris et n'ont pas manqué de le souligner en janvier 2021 après les émeutes du Capitole, à l'instar de Konstantin Kosatchev, président de la Commission des Affaires étrangères du Sénat russe : « L'Amérique a perdu le Nord, elle n'a plus aucun droit de donner un cap et encore moins de l'imposer aux autres ».

En dépit du contrôle du Congrès par les Démocrates, qui doit lui donner les marges de manœuvre politique et budgétaires suffisantes, l'administration Biden arrivera-t-elle à mettre en œuvre les profondes réformes structurelles dont la démocratie américaine a besoin ? Dans ce pays profondément déchiré, la guérison ne pourra se faire en un mandat. Et le danger guette. Car si Joe Biden échouait à atteindre ses objectifs, un retour de Donald Trump, de facto chef du Parti Républicain, est une probabilité qu'on ne peut encore tout à fait écarter. Pour les démocraties du monde entier, les Etats-Unis n'incarnent plus un modèle, mais bien une préfiguration de leurs craintes les plus profondes quant à l'avenir de leur système politique.

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