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De nombreux conservateurs annoncent la mort de l'exceptionnalisme américain.
De nombreux conservateurs annoncent la mort de l'exceptionnalisme américain.
©Reuters

La mort de l'oncle Sam

Les Etats-Unis en plein doute existentiel : l'exceptionnalisme américain est-il mort ?

Le National Journal titre dramatiquement "The End of American Exceptionalism", concept selon lequel les États-Unis seraient une nation unique. Vraiment mort, l'exceptionnalisme américain...? Pas sûr !

André Kaspi

André Kaspi

André Kaspi, est agrégé d'histoire, spécialiste de l'histoire des États-Unis. Il a été professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur du Centre de recherches d'histoire nord-américaine (CRHNA). Il a présidé notamment le comité pour l'histoire du CNRS.

 

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Atlantico : Comment définir l'exceptionnalisme américain ? Ce phénomène propre aux Etats-Unis et qu'on ne trouve nulle part ailleurs, d'où tire-t-il ses origines ?

André Kaspi : Les Etats-Unis ont été fondés à la suite d'une révolution contre l'Angleterre. Mais ils ne se sont pas contentés de dire qu'ils étaient hostiles à leur métropole : ils ont défini un certain nombre de principes, dans la déclaration d'indépendance de 1776 et dans leur Constitution, de 1787, qui est toujours en vigueur. Ces principes s'appliquent à l'ensemble de l'humanité. Ils considèrent être porteurs de valeurs universelles ; valeurs qui ont été reprises, ou en tout cas défendues, par la Révolution française. Il y a donc un exceptionnalisme américain ; complété (ou concurrencé) par un exceptionnalisme français.

Les Américains considèrent qu'ils ont une mission universelle à remplir ; qui correspond aux principes énoncés tant dans la Déclaration d'indépendance que dans la Constitution.

Désormais de nombreux conservateurs annoncent la mort de cet exceptionnalisme et font porter la faute à Barack Obama. En quoi l'exceptionnalisme américain est-il menacé ?

L'exceptionnalisme n'est pas menacé, je ne le crois pas. Je pense d'ailleurs que les conservateurs continuent à défendre les valeurs universelles qu'il représente. Simplement, ils estiment que Barack Obama va au-delà de ces principes. Il est, à leurs yeux, un homme qui trahit les idéaux américains, une sorte de socialiste, qui plutôt que de défendre la liberté individuelle s'orienterait vers un Etat collectiviste. Ce qui peut paraître surprenant, vu d'Europe, signifie quelque chose vu des Etats-Unis.

L'Amérique, aujourd'hui, est profondément divisée. Pas sur la défense des valeurs contenues dans les deux documents que j'ai mentionnés auparavant, mais sur l'application de ces valeurs. Sur la manière dont Barrack Obama pourrait s'en servir et transformer, somme toute, l'idéologie américaine en une sorte d'idéologie plus moderne et donc plus contestable aux yeux des conservateurs.

L'exceptionnalisme a-t-il perdu de sa justification, est-il devenu anachronique ?

Il n'y a pas de déclin de l'exceptionnalisme, il y a deux possibilités. Ou bien, il est limité aux frontières des Etats-Unis, ou bien cet exceptionnalisme est exportable. Soit il est réservé aux Américains, et les autres nations du monde se débrouillent comme elles peuvent ; soit les Américains sont porteurs d'une mission universelle et doivent faire partager aux autres les valeurs qu'ils défendent eux même. La vraie césure est là. Il y a, aujourd'hui, une réflexion nouvelle sur la portée de cet exceptionnalisme.  Est-il uniquement américain ou a-t-il vocation à être universel ?

Que signifierait la mort de cet exceptionnalisme ? Pour les États-Unis et pour le monde ?

Ce serait une perte énorme. Cela voudrait dire que les Américains se replient entièrement sur eux même, avec tout ce que cela signifie. Cela signifierait que les Etats-Unis se désintéressent de la défense des valeurs essentielles telles que la liberté de presse, d'opinion, de culte ; de la nécessité d'une justice indépendante du pouvoir politique et même de la démocratie. Cela signifierait une remise en question des fondements même de la démocratie occidentale. Tout cela n'affecterait pas que les USA, mais toutes les démocraties occidentales, y compris la nôtre. Ce compagnonnage que j'évoquais plus tôt disparaîtrait. La Révolution française et la Révolution américaine sont au pire des cousines germaines, au mieux des sœurs, mais dans tous les cas elles sont de la même famille. Et comme dans toute les familles, la perte d'un des membres principaux est une mutilation très difficile à supporter ; avec les conséquences désastreuses qu'on peut imaginer.

D'avantage que de poser Barrack Obama en responsable, le National Journal préfère accuser les conservateurs. Qu'elle est la part de responsabilité de tout un chacun dans ces évènements ?

Il y a actuellement une division profonde dans la société américaine. Un fossé entre deux Amériques, qui s'opposent sur des questions concernant aussi bien les armes à feu, que les droits des homosexuels ou les dépenses publiques. Ces deux Amériques se font face, et font appel aux mêmes valeurs universelles.

Prenons l'exemple de la religion. Le conservateur se dira fidèle à la liberté de culte ; et Barack Obama en dira autant. La différence réside en l'interprétation que se font les conservateurs, et les libéraux (au sens américain du terme). Si les conservateurs appliquent ce principe de fidélité à la religion en rejetant la contraception ou l'avortement, les libéraux en tirent d'autres conséquences. Eux aussi favorables à la liberté de culte, ils estiment néanmoins que la religion doit s'adapter aux évolutions de la société.

Pour autant, tout est toujours référence aux valeurs universelles.

Propos recueillis par Vincent Nahan

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