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Les complotistes et autres trumpistes ou Gilets jaunes radicalisés, enfants monstrueux de la déconstruction, de la cancel culture et des guérilleros de la justice sociale

Pour qu’une démocratie fonctionne, encore faut-il que les perdants n’aient pas l’impression de tout perdre face à une nouvelle majorité qui nie leur dignité, sape leur capital culturel et entreprend de détruire, plus ou moins volontairement leur mode de vie ou même leurs revenus.

Atlantico : Les référents intellectuels et philosophiques qui organisaient l’unité de la nation américaine ont-ils été peu à peu dissolus par une éducation et de nouvelles valeurs dictées par les démocrates qui laissent certains Américains sans repère ?

Guillaume Bigot : Assurément. Derrière ce qu'on appelle la Cancel culture, on trouve la French Theory, et derrière la French theory, une série de philosophies et d'intellectuels qui sont apparus dans les années 1960 et 1970 et sont les héritiers des "maîtres du soupçon" qu'étaient Freud, Marx et Nietzsche.

Ce qui est caractéristique de ces penseurs des années 1960 et 1970, c'est leur volonté de déconstruire le socle intellectuel et philosophique des droits de l'Homme - l'universalisme républicain en France, l'idéal démocratique aux Etats-Unis - mais pas seulement. Il ont aussi déconstruit l'idéal du progrès, technique, mais aussi moral.

Ils ont détruit l'idée même de progrès - c'est-à-dire l'idée d'émancipation individuelle et collective et de progrès moral, social et intellectuel - en attaquant à la racine l'idée que l'individu est un individu, qui a une conscience et une maîtrise sur lui-même et sur son destin individuel et collectif. Ils ont aussi détruit l'idée que la science, la technique, etc., seraient porteurs de promesses. Ils ont enfin détruit l'idée de la démocratie comme émancipateur de l'homme. Ce progressisme américain, la cancel culture, c'est quoi ? C'est dire que tout se vaut, que les individus ont le droit de faire comme bon leur semble, et que l'individu est la fin de lui-même.

Cette pensée des années 1960 et 1970, elle ne veut pas émanciper l'homme. Elle le réduit en miettes.

Bertrand Vergely : L’Amérique est fondée sur un mythe qui est celui du Nouveau Monde et, derrière lui, de la Terre Promise. Fondé sur l’espace, la volonté et la jeunesse, ce mythe peut se résumer ainsi : si tu es prête à vouloir et à t’investir, il y a de l’espace pour toi, un espace dans lequel tout sera possible. Ce mythe du Nouveau Monde est tellement ancré dans la mentalité américaine que, toute l’Amérique y communiant, ce n’est pas demain que ce référent risque de disparaître. Les républicains et les démocrates ont beau s’opposer, C’est parce qu’ils croient au Nouveau Monde qu’ils sont ce qu’ils sont, les républicains promettant d’être le nouveau monde de l’Amérique, les démocrates promettant également d’être le nouveau monde de l’Amérique.

Il y a par ailleurs une chose qu’il faut bien comprendre. Notre mentalité européenne ne s’applique pas à l’Amérique. En Europe et en France particulièrement, nous avons la passion de l’objectivité et de l’unité. Pour nous, il faut être un. Quand l’unité n’est pas réalisée, nous faisons immédiatement une analyse sociologique objective. Immédiatement, nous désignons un coupable responsable du manque d’unité : la gauche, la droite, l’extrême gauche, l’extrême droite, les élites, le populisme, les médias etc… En Amérique, l’important n’est pas d’être un, mais de penser ce que l’on veut en étant soi. Ce qui débouche sur deux Amériques : celle des républicains et celle des démocrates.

Pour les républicains, penser ce que l’on veut réside dans une vision carrée, sans nuances, purement pragmatique. Pour les démocrates, penser ce que l’on veut réside dans le politiquement correct. Avec notre vision européenne, nous avons tendance à penser que si les républicains sont ce qu’ils sont devenus, les démocrates en sont responsables. Pour les Américains, pas du tout. Depuis longtemps déjà, ces deux visions cohabitent ensemble. La raison en est simple. Elles sont toutes les deux carrées et correctes à leur manière en mariant de façon différente l’amoralisme et la morale, le cynisme et le moralisme. Dans le côté carré, amoral et cynique des républicains, il y a beaucoup de correct et de moralisme. Dans la vision correcte des démocrates, il y a beaucoup de carré et de cynisme amoral. On croit l’Amérique unie parce qu’elle se reconnaît dans le mythe fondateur du Nouveau Monde et de la Terre Promise. On oublie que l’Amérique se fonde aussi sur des fractures, le Sud et le Nord, l’Est et l’Ouest, le centre et les côtes. Ces fractures existent parce qu’à la base il y a le mythe fondateur du Nouveau Monde et de la Terre Promise. Quand on croit dans ce mythe, la question se pose toujours de savoir qui va l’incarner. Le Sud ? Le Nord ? L’Est ? L’Ouest ? Les républicains ? Les démocrates ? Comme l’Amérique est une s’agissant du mythe américain, elle est double dans l’incarnation de ce mythe.

Dans ce contexte, la défaite de Trump a-t-elle été vécue par une partie de la population comme la perte de tout espoir d’être considéré socialement et économiquement par le pouvoir, chose qu'ils semblaient avoir retrouvé avec lui ?

Guillaume Bigot : Il y a deux choses. D'abord, Trump lui-même qui a préparé le terrain de ce que l'on voit aujourd'hui, puisque depuis plusieurs mois il explique à ses partisans qu'il y aura des fraudes massives. Il a ainsi créé une prophétie autoréalisatrice. De ce fait, je pense qu'il est profondément faux de voir ses partisans comme des putschistes ou des factieux, car ils croient profondément à la démocratie et sont persuadés d'avoir été volés. Pourquoi ce sentiment de vol ? La première raison, c'est cette prophétie auto-réalisatrice de Trump. La deuxième, c'est parce que précisément, les démocrates relativisent considérablement la démocratie, relativisent le poids de l'Etat-nation, le civisme, l'intérêt général, l'idée que le politique doit dominer l'économique, etc. Les démocrates relativisent la cohésion nationale en exaltant le communautarisme. Les partisans de Trump, à l'inverse, ont l'impression de représenter le civisme. D'ailleurs, beaucoup n'utilisaient pas des hashtags fascistes, mais le terme "We The People" qui renvoie aux idéaux fondateurs de la démocratie américaine. La situation actuelle vient en bonne partie du fait que beaucoup de gens qui se réclament du progressisme et de la démocratie, en réalité, pilonnent la démocratie et l'idée de progrès, d'intérêt général et de bien commun. Les partisans de Donald Trump se sentent évidemment regardés de très haut, méprisés, et derrière le mépris des petites gens, décernent le mépris du suffrage universel.

C'est pour cela que l'argumentaire de Trump a porté. C'est pour ça qu'ils le croient. Et c'est pour cela aussi que les théories du complot fonctionnent, parce que ces dernières trouvent dans l'actualité et dans le comportement des élites libérales des penchants et des tentations autoritaires de défiance à l'égard du peuple et de volonté de dépasser le suffrage universel.

Bertrand Vergely : La défaite de Trump n’a pas été vécue comme une humiliation sociale ainsi que comme une perte de confiance dans les canaux habituels de la reconnaissance sociale et économique. Les Américains ne sont pas les Français. La France est marquée par la révolte du peuple contre la noblesse. Quand il y a révolte, celle-ci se fait toujours contre les aristocraties au pouvoir et en définitive contre le pouvoir lequel demeure indéfectiblement monarchique. Ce qui s’est passé au Capitole ne relève pas d’une humiliation ancienne que l’on cherche à réparer, mais d’un problème totalement terre à terre à savoir le vol.

Si l’électeur de base de Trump est indigné cela vient de ce que, ayant voté et son candidat ayant selon lui gagné, son vote n’a pas été respecté. Le résultat de l’élection a été inversé, le gagnant devenant le perdant et le perdant le gagnant. Attention, aux États Unis il ne faut pas toucher au gagnant. L’Amérique est un pays qui adore les gagnants, les champions, les stars, les numéros 1, ceux qui sont au sommet. Le langage américain qui est devenu le langage mondial ne cesse de parler de winners, de success story, de number one, de top guy etc. Que tout d’un coup le citoyen américain s’aperçoive que le gagnant devient un perdant. C’est tout son système de valeurs qui s’écroule. S’il n’est plus possible de croire dans le mythe du gagnant, le sens même de l’Amérique disparaît. Trump a gagné son élection présidentielle parce qu’il s’est présenté comme le gagnant. Il s’est identifié à ce mythe. Il a voulu être ce mythe vivant. Toute une Amérique a voté pour lui parce qu’elle a voulu qu’il soit ce mythe. Aujourd’hui, la colère vient de ce que le mythe du gagnant a été bafoué. Du moins, c’est ce que Trump s’efforce de faire croire. S’il a perdu, ce n’est pas qu’il a perdu. C’est que ses adversaires n’aiment pas le gagnant. Ce sont des faux Américains. Ils n’aiment pas l’Amérique. Pour gagner son élection Trump a appuyé sur la corde ultra-sensible du mythe du gagnant. À l’occasion de l’élection qui vient d’avoir lieu, il a utilisé cette corde ultrasensible en se présentant comme victime afin de rester le gagnant. Cela a commencé avant l’élection quand il a prévenu les Américains. « Attention, je ne vais pas perdre. On va m’empêcher de gagner. Et en m’empêchant de gagner, ce n’est pas moi que l’on va toucher mais l’Amérique ». Quand il a été battu, il a continué à appuyer sur la corde sensible du gagnant. « Vous voyez. Je vous l’avais dit. Je n’ai pas perdu. On m’a empêché de gagner. Et en m’empêchant de gagner, ce n’est pas moi que l’on a empêché de gagner. C’est vous que l’on a empêché de gagner et que l’on empêche de gagner. On vous a volé. On vous vole ». En ne reconnaissant pas sa défaite, il continue d’être le gagnant. Il perd ? C’est bien le signe qu’il a gagné, le gagnant qu’il est ne pouvant pas perdre. La preuve qu’il a gagné : il refuse de reconnaître qu’il a perdu. Le procédé est machiavélique. Il met à genoux tout le système démocratique ainsi que toute l’Amérique. Il n’empêche qu’il marche. Jamais le mythe du gagnant n’a été aussi fort, le gagnant absolu étant non plus celui qui gagne mais le perdant qui refuse de reconnaître qu’il a perdu. Quand Bush a été élu, alors que son l’élection était très certainement due à une tricherie, pour sauver l’Amérique Al Gore a préféré concéder sa défaite et jeter l’éponge. Les temps ont changé, comme le chante Bob Dylan. Trump n’est pas Al Gore.

La radicalité des supporters de Trump trouve-t-elle ses origines dans la manière dont les élites démocrates n’ont de cesse de les traiter et dénigrer voire de les exclure du champ démocratique ? Est-ce le même ressort qui a pu entretenir la virulence de certains gilets jaunes ou de groupes complotistes ?

Guillaume Bigot : En fait, c'est plus complexe que cela. Ces gens-là, même si beaucoup ne sont simplement que de sinistres imbéciles, surtout les complotistes de Qanon, pensaient de bonne foi que le formalisme juridique de l'élection avait été trafiqué et court-circuité par les tenants de ce qu'ils appellent le "système". Mais il n'y a pas que du formalisme dans une démocratie. Dans la démocratie, il y a de l'affectio societatis, la volonté de s'associer. Une démocratie ne fonctionne que si ceux qui ont été mis en minorité sentent quand même qu'il y a suffisamment de biens communs, "d'amitié politique" comme dirait Aristote, qui les réunit avec ceux qui ont la majorité pour que cela l'emporte sur les divisions.

Le comportement des partisans de Trump révèle une rage, la rage d'avoir été volés. Mais si cette rage d'avoir été volée est apparue, s'ils ont cru Trump, c'est parce que finalement, ils sont aussi enragés d'avoir été paupérisés par 30 ou 40 ans de globalisation. Ils sont enragés d'être méprisés, d'être traités d'imbéciles en permanence par une élite dirigeante extrêmement dédaigneuse, hautaine et, pour couronner le tout, complètement nulle. Cet aspect de vengeance est tout à fait comparable à ce qu'on a connu avec les Gilets jaunes qui, après avoir occupé les ronds-points, ce qui était très symbolique, sont montés à Paris pour reprendre possession du sol, des institutions.

Par ailleurs, je pense qu'une partie du problème - les Qanons, etc., reflète l'effondrement du niveau scolaire en Occident. La chute du quotient intellectuel et la chute du niveau culturel fait qu'on peut très facilement bourrer des gens avec des théories du complot, voire, avec Internet, ils se créent eux-même leur propre vérité. Et là, on revient sur la théorie de la déconstruction dont on parlait plus haut. Ces gens sont face à une élite qui dit : "finalement, 2+2=4 est un point de vue très relatif". Alors ils répondent : "si 2+2 n'égale plus 4, alors on ne croit plus à votre vérité et on crée notre propre alternative". Or, pour qu'il y ait une autorité, il faut qu'il y ait une échelle commune. Et pour qu'il y ait une échelle commune, il faut qu'il y ait au moins la croyance dans ce qui est vrai et ce qui est faux.

Bertrand Vergely : La radicalité des électeurs de Trump se nourrit d’elle-même et non de l’attitude des démocrates. Ne croyons pas qu’ils souffrent de ne pas être reconnus par eux. Les démocrates, ils s’en moquent. Ils les ignorent. Ils ne veulent surtout pas en entendre parler. Ce comportement s’explique. Il vient de la culture de l’électorat de Trump qui est une culture de western reposant sur l’homme fort qui n’a pas froid aux yeux et qui dit ce qu’il pense en ayant une vision carrée de l’existence. Trump s’est fait élire sur ces valeurs : être fort, dire ce que l’on pense, être carré. Quand on a cette approche des choses, ne transigeant pas et n’ayant aucun sens de la nuance, de fait on est radical. À partir de ce socle, il y a des variantes. On peut être radical sans être violent. On peut aussi être radical en étant violent. On peut enfin être non seulement violent mais une brute se complaisant dans la régression pure et simple à une brutalité sauvage voire barbare. Lors des événements du Capitole, c’est ce à quoi on assisté. Soudain les couloirs et les salles du temple de la démocratie ont été envahis par une horde sauvage, une tribu barbare, ivre de violence par goût pour la violence, la sauvagerie et la barbarie. Les Gilets Jaunes donnent l’impression de ressembler à l’électorat de Trump. Ce n’est qu’une impression. Alors que les Trumpistes ne sont pas motivés par la réparation d’une blessure sociale, pour le coup les Gilets Jaunes sont, eux, dans la réparation d’une blessure sociale. Si les Trumpistes vient pour le mythe du gagnant contre le vol, les Gilets Jaunes vivent pour la revanche sociale.

Les élites qui dénoncent ces mouvements n'ont-elles pas trop tendance à oublier qu’ils sont les produits du système éducatif et social dont-elles ont en partie les rennes ?

Guillaume Bigot : Complètement. En France, on dirait de ces gens qu'ils sont des enfants de Mérieux, de Bill Gates, de Cohn-Bendit, etc. C'est l'idéologie libérale libertaire, défendue sous forme de progressiste de gauche, qui a abouti à l'affaissement du niveau scolaire et intellectuel et qui a finalement engendré la fleuraison des théories du complot. Et c'est la populophobie, c'est-à-dire le dédain pour le peuple, qui a engendré le populisme.

Il faut bien comprendre que le complotisme, le populisme, le Qanonisme, sont des effets secondaires, qui viennent après 30 ou 40 ans de passages à tabac des classes moyennes et populaires.

Ce fameux progressisme déconstructionnisme a, en outre, contaminé les conservateurs. En 1989, on imaginait les Chinois comme animés par les idéaux démocratiques que l'on voyait comme universels. On était sûr que les Chinois, les musulmans, etc., mettraient un jour à bas leurs dictatures et s'émanciperaient. C'est là que l'on voit que la cancel culture a triomphé, car les gens qui combattent le progressisme sont aujourd'hui tout aussi relativistes que les progressistes. Ils ne disent plus « nous croyons dans des valeurs universelles et universalisables », ils disent « eh bien, si tout est relatif, si tous les peuples ont le droit de défendre leur culture, alors nous aussi voulons défendre notre culture et nos cathédrales ». C'est une capitulation en rase-campagne, car si on pense que ses valeurs ne sont des valeurs que pour soi, ce ne sont plus des valeurs. Les Chinois, eux, ne pensent pas que ce que vivent les Chinois ne doit s'appliquer qu'aux Chinois. Les musulmans n'ont plus.

Bertrand Vergely : Dans ce qui se passe aux États-Unis, il y a un phénomène profond qui dépasse la simple question des élites. Il existe aujourd’hui un divorce entre la démocratie et le peuple, le peuple et la démocratie. Le peuple ne se reconnaît plus dans la démocratie et la démocratie ne se reconnaît plus dans le peuple. Ce qui est un comble. Alors que la démocratie se définit comme le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, il existe depuis une vingtaine d’années une scission dans la démocratie. Les démocrates n’aiment pas le peuple qu’ils ne connaissent pas et qui leur fait peur. À l’inverse, le peuple n’aime plus la démocratie qu’il assimile à un luxe intellectuel pour nantis décadents. Pour les démocrates, parler de peuple, c’est être populiste. Pour le peuple, parler de démocratie, c‘est être élitiste. Dans ce contexte, on ne peut pas rendre les démocrates totalement responsables de l’attitude populiste du peuple. Si le peuple est de plus en plus populiste, c’est parce qu’il aime l’être. Cela dit, il faudra qu’un jour les démocrates se regardent en face et qu’ils prennent conscience de leur responsabilité dans la crise que connaît aujourd’hui la démocratie. Plus ils ont peur du peuple, moins ils le connaissent, plus ils traitent avec mépris le peuple de populisme, plus le peuple file à l’extrême droite.

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