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La chute du prix du baril de pétrole brule les réserves de change de l'Arabie Saoudite.
La chute du prix du baril de pétrole brule les réserves de change de l'Arabie Saoudite.
©Reuters

Grignotage

Lendemains difficiles en vue : l’Arabie saoudite brûle ses réserves de change à vitesse grand V

Pour faire face à la hausse de ses dépenses militaires et à la baisse de ses revenus pétroliers, l'Arabie saoudite doit entamer ses réserves financières. Une politique qui sauve les meubles à court terme mais qui est intenable dans la durée dans un pays où le calme relatif repose sur de conséquents transferts sociaux.

Thierry Coville

Thierry Coville

Thierry Coville est chercheur à l’IRIS, spécialiste de l’Iran. Il est professeur à Novancia où il enseigne la macroéconomie, l’économie internationale et le risque-pays.
 
Docteur en sciences économiques, il effectue depuis près de 20 ans des recherches sur l’Iran contemporain et a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages sur ce sujet.
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Atlantico : En février et en mars 2015, l'Arabie saoudite a dépensé 36 milliards de dollars, pris sur les réserves de sa banque centrale soit 5% de l'ensemble de ses réserves. En cause, la chute du prix du baril, et les dépenses liées à sa politique de défense. De quoi cette spirale grignotant les réserves est-elle le signe concernant le pays ?

Thierry Coville : L'Arabie saoudite représente la quintessence de ce que l'on appelle une "économie pétrolière". Elle est totalement dépendante de sa matière première : les exportations de pétrole brut représente environ 90% des recettes en devises, et 90% des recettes budgétaires. Le reste des recettes est, de plus, en partie liée au domaine de la pétrochimie... Cette difficulté à faire rentrer des recettes est également le symptôme d'un système fiscal complètement sous-développé. Cela crée donc une vraie difficulté budgétaire : comment gérer les ressources pétrolières dans une optique de long terme ? A priori, la bonne méthode est d'utiliser les excédents et réserves et de les dépenser quand les choses tournent mal. Assez paradoxalement, on peut donc considérer que, malgré ses défauts, ces dépenses sont un signe, dans un sens, de bonne gestion : si l'Arabie saoudite peut injecter ainsi 36 milliards de dollars pour soutenir son économie, c'est parce qu'ils les avaient mis en réserve ! En Iran, par exemple, le fond créé en 2000 a été dépensé par l'ancien président Ahmadinejad pour des projets sans rapport, et quand la période des sanctions s'est abattue sur le pays, l'Iran n'avait rien pour se prémunir des effets provoquées. Ce n'est pas le cas de l'Arabie saoudite.  

Comme le prix du baril n'est pas certain de remonter rapidement, l'Arabie saoudite va-t-elle devoir réduire la voilure côté "défense" ? Est-elle finalement le pivot de stabilité dans la région que l'on présente souvent ?  

On peut effectivement, au rythme du grignotage des réserves, calculer assez rapidement le moment où les autorités saoudiennes ne pourront plus compter sur les fonds dont elles disposent, et seront amenées à devoir faire des arbitrages. De mon point de vue, et compte tenu des analyses indiquant que l'Arabie saoudite veut s'affirmer comme une puissance régionale indépendante des Etats-Unis, on peut imaginer que les coupes toucheront d'abord d'autres domaines, comme les transferts sociaux, avant de concerner la défense. Ce qui peut être une assez grave erreur : quand le pays avait du fortement augmenter son budget militaire pour financer la première guerre du Golfe, les prix de l'électricité avaient augmentés ce qui avait généré des troubles sociaux importants.      

L'Arabie saoudite souffre aussi du coût de son système social très avantageux, et de sa fonction publique pléthorique. Risque-t-elle de devoir y renoncer ? Cela pourrait-il amener des troubles sociaux dans un pays qui a largement échappé à la fièvre des "printemps arabes" ?

Effectivement, dès les débuts des printemps arabes, on a vu les transferts sociaux s'accélerer, avec déjà une partie de la réserve budgétaire du pays, pour financer cet effort. Assez typiquement, dans les économies pétrolières, même si le niveau de vie est élevé, losque l'on doit diminuer les transferts sociaux, ou augmente la facture de l'énergie pour les ménages, et les choses deviennent très difficiles à gérer sur le plan politique. D'ailleurs l'Arabie saoudite n'a jamais mis en  oeuvre de vraie réforme rationnelle des prix de l'énergie : il y a une crainte énorme de tensions sociales dans le pays. 

Un changement de la structure économique du pays est-il possible ? Certes, le pays est dépendant au pétrole, mais a-t-il intrinsèquement les moyens de pouvoir être autre chose, si la volonté politique ou l'obligation financière était là ?

Cela sera très compliqué. La dépendance pétrolière est très forte et s'auto-entretient. Le seul exemple qui existe, c'est l'Indonésie qui a réussi à diversifier son économie quand il apparaissait évident que ses réserves pétrolières diminuaient. Ils l'ont donc fait dans une position contrainte. Même un pays comme le Mexique, qui est une économie émergente qui exporte de nombreux biens, garde encore un tiers de ses recettes budgétaires liées aux revenus pétroliers. Et le niveau de formation et d'accoutumance des Saoudiens rend les choses complexes : le pays est très jeune et sa population a majoritairement toujours connu les avantages créés à la rente pétrolière, et la moitié des postes de cadres dans les entreprises du pays sont occupés par des étrangers, et l'esprit d'entreprise reste très lié à des logiques de rentes.

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