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Le voyage en Asie de Donald Trump. Ne pas se fier aux apparences
©JIM WATSON / AFP

Disraeli Scanner

Le voyage en Asie de Donald Trump. Ne pas se fier aux apparences

Lettre de Londres mise en forme par Edouard Husson. Nous recevons régulièrement des textes rédigés par un certain Benjamin Disraeli, homonyme du grand homme politique britannique du XIXè siècle.

Disraeli Scanner

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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de Londres" signées par un homonyme du grand homme d'Etat.  L'intérêt des informations et des analyses a néanmoins convaincus  l'historien Edouard Husson de publier les textes reçus au moment où se dessine, en France et dans le monde, un nouveau clivage politique, entre "conservateurs" et "libéraux". Peut être suivi aussi sur @Disraeli1874

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Londres, 

Le 12 novembre 2017

Mon cher ami, 

Le démocrate et le bureaucrate

Avez-vous regardé les vidéos déjà disponibles du sommet de l’APEC, le sommet économique de l’Asie et du Pacifique ? C’est le miracle d’internet: nous pouvons nous passer des médias et aller directement à la source. Regardez les discours respectifs prononcés par le président américain et le président chinois.  Ce que n’ont pas fait la plupart des commentateurs des grands médias traditionnels, visiblement.  Imaginez que vous ne connaissiez rien de Monsieur Xi ni de Monsieur Trump; que vos médias nationaux n’aient pas, selon une bonne vieille attitude parisienne, entamé récemment des hymnes à la gloire du successeur de Mao; et qu’ils n’aient pas non plus, selon un bon vieil anti-américanisme français, passé la dernière année à dénigrer le président des Etats-Unis. Imaginons-même que vous débarquiez de Sirius, en ayant un peu de mal à vous y retrouver en termes de calendriers et que, pour vous, passer de 1970 à 2020 soit un détail. Eh bien! Vous allez être frappé de voir le contraste entre un homme qui a dû briguer le suffrage de son peuple pour être élu. Et un pur produit de la bureaucratie du Parti Communiste Chinois. 

Je ne doute pas que le président Xi soit un redoutable homme d’appareil. Et je comprends suffisamment leur langue pour saisir, lorsque mes amis ou connaissances chinois de Londres s’entretiennent entre eux, qu’une atmosphère assez lourde s’est abattue sur la communauté des Chinois expatriés. Ils sont régulièrement invités pour des réunions de travail à l’ambassade. S’il leur arrivait de décliner trop souvent les invitations, ils se sentiraient progressivement exclus de leur propre pays. Certains, cependant, ne peuvent s’empêcher de rechigner devant cette mobilisation des Chinois de l’étranger. Je pensais à ce que me disait l’une de mes connaissances chinoises des mots d’ordre très stéréotypés qu’on leur inculque aux réunions sur la thématique digitale à laquelle elle est régulièrement conviée, en écoutant le puissant chef de l’Etat chinois. Aucune émotion dans son débit, un discours prononcé sur un ton ennuyeux, sans jamais vraiment s’adresser à son auditoire, sans improvisation. 

En face, Donald Trump se comportait en homme politique d’un pays démocratique. Le représentant d’un peuple s’adressait aux représentants d’autres peuples. Ce n’est pas son homologue chinois mais lui, l’affreux populiste, qui a eu des mots sentis pour la société vietnamienne, choquée voici quelques jours par le typhon Damrey, qui a fait une centaine de victimes. C’est Donald Trump qui a pris le temps de rendre hommage aux génie inventif des différents pays dont les dirigeants étaient réunis dans la salle. Ecoutez son discours et vous remarquerez comment il met en valeur les deux plus grandes grandes démocraties d’Asie, démographiquement parlant: l’Inde et l’Indonésie. Vous remarquerez aussi que lorsqu’il parle de la Corée du Sud, c’est d’abord la réussite démocratique qu’il loue. 

La génération de 1968 finit là où elle a commencé

Le président Xi, nous dit-on, est apparu comme le plus farouche défenseur de l’ouverture commerciale et de la mondialisation. Si les sujets concernés n’étaient pas aussi graves, on ne pourrait que sourire. La génération de 1968 n’avait d’yeux que pour Trotski, Mao et Ho-Chi-Minh; elle s’est ensuite abandonnée aux délices de la mondialisation et de son déterminisme post-marxiste; et voici qu’arrivés dans le dernier quart de leur vie, les mêmes réconcilient Mao et l’Organisation Mondiale du Commerce grâce au président Xi. Oui, j’entends bien, le président chinois va dans le sens de l’Histoire. Il a repris le flambeau d’un capitalisme mondial enfin unifié sous la conduite des héritiers de la dictature du prolétariat. Fidèle à des générations de bureaucrates du PCC, il ne veut que le bien de l’humanité, il prpmet des investissements gigantesques à tous ceux qui adhéreront au « One Belt. One Road », OBOR, le nouvel horizon indépassable de notre temps. Et j’entends bien la presse éclairée et les intellectuels d’avant-garde n’avoir que commisération pour un président américain qui abandonne le multilatéralisme et ne croit qu’aux accords commerciaux bilatéraux. Mais sommes-nous vraiement sortis de la structuration du monde selon ces « nouveaux philosophes » des années 1970 et 1980, qui se moquaient de Reagan, détestaient la Russie (soviétique) et adulaient le pragmatisme des successurs de Mao? 

Je ne voudrais pas pousser le parallèle trop loin ni me laisser aller aux délices de la polémique. Il y toute une partie de ma conscience historique qui admire le redressement chinois et qui voudrait rendre justice à ce peuple fier et qui a survécu à tous les écrasements de l’époque coloniale. La vision d’OBOR est grandiose. Et l’Europe, à commencer par mon pays, doit trouver la bonne façon d’y répondre. Mais, précisément, je suis fasciné de constater que le président Xi, dans tout son discours, n’a parlé que de la Chine. Il est au fond bien plus nationaliste que le populiste Trump. Le président américain, lui, a quelques principes simples, qu’il ne cesse de marteler: les Etats-Unis doivent reprendre la maîtrise de leur production industrielle, ne plus signer que des accords bilatéraux en matière commerciale et obtenir de leurs partenaires un équilibre des échanges. Ce programme est au fond bien moins nationaliste que le mondialisme de ses prédécesseurs ou que la volonté du président Xi d’établir une large clientèle de la Chine dans le monde. Ecoutez-le, loin de tout a priori: Trump n’est pas très différent de ses prédécesseurs lorsqu’il exalte la démocratie américaine. Et il ne fait qu’exprimer un néo-protectionnisme dont Obama avait déjà posé des jalons. 

Je remarque que Trump tient le même discours partout, au risque de déplaire à un allié fidèle comme le Japon: dans la grande tradition d’Adam Smith, il veut, universellement, des règlements commerciaux équilibrés. Il le dit avec le même aplomb à la Chine, à l’Allemagne ou au Japon. Il en appelle aux autres dirigeants pour faire passer, partout, les intérêts de leur société avant des arrangements imaginés par le despotisme éclairé des grands forums de concertation internationale. Est-ce vraiment un hasard si, sur Facebook, les Vietnamiens ont cinq fois plus « liké » le discours de Trump que celui du président chinois? Apparemment, la majorité des dirigeants d’Asie préfèrent le multilatéralisme de Xi au bilatéralisme de Trump. Mais leurs peuples? ? Trump ne fait-il pas un investissement de long terme? Les peuples finissent toujours par rejeter les ordres supranationaux. Je préfèrerais un nouveau de Gaulle ou une nouvelle Margaret Thatcher à Donald Trump, pour nous le dire. Mais je remarque que le populiste Trump est capable, en politique étrangère, de se hisser à une hauteur de vues très gaullienne. 

China First

Mon cher ami, vous serez d’accord avec moi que le communisme, régime économique le plus absurde jamais sorti de cerveaux humains, n’a réussi à survivre que dans la mesure où il s’est coulé dans un cadre national. Staline l’a emporté sur Trotski parce qu’il ne croyait qu’au « socialisme dans un seul pays ». Mao a pu dissimuler les désastres humains de son ingénierie sociale mortifère que parce qu’il a réussi à incarner une sorte de renouveau de l’Empire chinois. Son successeur Xi a certes abandonné l’économie maoïste mais cela ne le rend pas moins redoutable pour faire avancer un programme « China First » qui se drape dans la toge de la mondialisation. 

Regardons bien, encore une fois, les photos et les vidéos du sommet de l’APEC. Nous autres Européens devrions nous réjouir que les présidents américain et russe s’y soient trouvés. Quelque chose devrait nous dire que l’avenir est dans une coopération entre les Etats-Unis et la grande Europe (de Londres à Athènes et de Lisbonne à Moscou) pour non seulement établir un équilibre avec la Chine mais aussi apparaître comme un élément d’alternative crédible à tous ces pays d’Asie qui redoutent la bienveillance éclairée des nouveaux empereurs chinois. Quelque chose me dit que les génies conjugués de l’Europe et de sa fille l’Amérique, comme aurait dit le Général, ont de quoi  parlé profondément au coeur et à la conscience de tous ces peuples d’Asie, y compris les Chinois, qui cherchent leur voie dans le monde de la révolution de l’information. 

Je vous souhaite une bonne soirée et un bon voyage - je crois me souvenir que vous passez la semaine prochaine à Berlin

Votre très dévoué et très fidèle 

Benjamin Disraëli

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