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Comment réussir la simplification territoriale ?
Comment réussir la simplification territoriale ?
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Nouvelle donne

Le seul espoir de réussir la simplification territoriale est-il de couper la tête des barons locaux ?

Les prévisions formulées par François Hollande mardi, à l'occasion de sa conférence de presse, concernant la restructuration du mille-feuille territorial, ont déjà entraîné une levée de boucliers de la part de certains élus locaux.

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Les prévisions formulées par François Hollande mardi, à l'occasion de sa conférence de presse, concernant la restructuration du mille-feuille territorial, ont déjà entraîné une levée de boucliers de la part de certains élus locaux. Le seul espoir de réussir la simplification territoriale est-il de couper la tête des barons locaux ?

Eric Verhaeghe :Je suis plutôt partisan de donner une autre lecture de la décentralisation pour éclairer la position de François Hollande aujourd'hui. Concernant la décentralisation, il y a un discours officiel de bisounours, qui laisse croire que celle-ci était indispensable, absolument obligée, et qu'elle donnait enfin de l'air aux collectivités étouffées par Paris.

Je nuancerais volontiers ce point de vue en rappelant le contexte dans lequel cette décentralisation s'est faite. François Mitterrand arrive au pouvoir en 1981, dans un climat de clivage fort. Il sait qu'une grande partie de l'appareil d'Etat lui échappe, car il est contrôlé par les gaullistes historiques. Ceux-ci ont placé leurs hommes partout: dans les administrations centrales et dans les services déconcentrés de l'Etat. Mitterrand ne dispose évidemment pas d'une réserve d'hommes et de femmes suffisants pour prendre la relève d'un coup.

Il va donc utiliser une stratégie en trois axes pour prendre la main sur la machine étatique, qui va se révéler d'une intelligence redoutable. Tout d'abord (et il faut sans doute voir là une réminiscence de son expérience vichyste), il constitue une élite jeune, corvéable, et qui n'a pas encore été corrompue par l'exercice du pouvoir. Cette élite s'appelle la promotion Voltaire, dont François Hollande est issu. Ensuite, Mitterrand décide de couper les têtes les plus résistantes en abaissant l'âge de la retraite à 60 ans. Ce choix que nous payons encore financièrement, lui permet d'écarter les plus anciens, les plus têtus, et de faire "monter" des gens qui allaient devenir les meilleurs alliés du régime tout en passant pour un promoteur d'acquis sociaux. Enfin, il pratique une décentralisation de guingois, qui ne vise pas à donner de l'air aux collectivités, comme on le croit souvent, mais à créer une caste d'élus locaux capables de tenir tête aux préfets gaullistes.

Je dis que la décentralisation fut de guingois car elle n'a pas un seul instant cherché à rationaliser les processus de décision publique. Pas de fusion de communes comme en Allemagne ou en Belgique. Pas de création de régions à taille critique suffisante comme en Allemagne. L'objectif est autre : il faut vite transférer en l'état les compétences (en réalité une partie seulement de celles-ci) à des élus locaux dont la nature même de la mission est d'affaiblir l'Etat. Très vite, cette nouvelle caste de barons, comme vous dites, va vouloir encore plus de fromages : on va donc multiplier les loufoques intercommunalités et autres usines à gaz totalement opaques pour se verser plus d'indemnités, brasser encore plus d'air dans des conseils et des instances où pas un citoyen ne comprend ce qui se passe, et où l'on discute pendant des heures de micro-problèmes pour justifier les émoluments que l'on reçoit.

François Hollande, qui faisait partie de la petite élite dont Mitterrand s'est servi pour asseoir son autorité, sait très bien que la décentralisation telle qu'elle fut pratiquée n'est rien d'autre qu'une imposture et une astuce machiavélique tout à fait clairvoyante pour tenir l'administration de l'Etat. Et il sait très bien que les barons qu'il a face à lui ou contre lui sur le chemin de la simplification administrative furent des instruments (souvent inconscients) entre les mains du gourou Mitterrand pour "casser" la machine administrative gaulliste. Lui-même a profité à plein du système puisqu'il s'est fait élire en Corrèze grâce à cet ingénieux mécanisme.

Il suffit de mettre les pieds en province pour s'en rendre compte : cette caste d'élus locaux s'est inventée une légitimité et un rôle historique qu'elle n'a pas. Les élus locaux ont un objectif premier : contrôler le maximum de décisions possibles, en rendant celles-ci les plus opaques possible et en évitant au maximum l'immixtion de citoyens dans leur cour de jeu. Regardez Notre-Dame-des-Landes et son aéroport: aucun Nantais, à mon avis, à part deux ou trois élus, n'a une vision claire de ce dossier.

En annonçant la simplification du mille-feuilles, François Hollande comme toujours au fond, a l'audace d'entrebâiller une porte nécessaire: celle de la clôture de la succession de 1981. La France doit tourner la page de l'épisode Mitterrand. Elle a commencé cette démarche en remettant en cause la retraite à 60 ans. Elle pourrait continuer en remettant sur les rails la décision locale. Pour ce faire, chacun sait depuis longtemps les mesures qu'il faut prendre: moins de 10 régions, moins de 5.000 communes, et une suppression des départements.

L'enjeu n'est pas ici, comprenez-moi, de couper la tête aux barons locaux, mais de revenir sur un choix politique et stratégique fait en 1981 pour des raisons circonstancielles - et dont les inconvénients sont de moins en moins gérables.

Hollande a gagné l'élection présidentielle grâce à ces barons locaux. Ceux-ci, oubliés du gouvernement, ont déjà été lésés une fois. Est-ce que Hollande s'apprête à les trahir une seconde fois ?

En fait, on prête à François Hollande des propos qu'il n'a pas tenus. Il a évoqué la diminution du nombre de régions, dont là encore on connaît tous la trame : fusion des deux Normandie, fusion de l'Alsace et de la Lorraine, fusion du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie, fusion de la Bourgogne et de la Franche-Comté, fusion des Pays-de-Loire avec l'une de ses voisines. Il faudra voir ce qu'il propose pour le Limousin, qui est sa terre d'adoption.

Il n'a rien dit sur les communes, qui sont pourtant un enjeu majeur aujourd'hui : la profusion et l'empilement de structures au niveau communal sont un désastre économique pour le pays. L'engorgement de l'Ile-de-France, et notamment la fragilité des radiales RER B et RER A, s'explique par le sous-investissement dans les zones prospères pendant que l'on s'occupe de bien desservir des trous perdus au PIB déficient. Des petits maires puissants sont capables de capter au profit de leur commune microscopique des investissements publics cruciaux pour la prospérité du pays. La puissance des petits maires tient généralement au rôle-clé qu'ils jouent dans des structures intercommunales ubuesques, dont l'obsession est de construire des ronds-points tous les cent mètres pendant que l'état des routes en Seine-Saint-Denis est totalement lamentable.

Sur tous ces points, je puis abonder en exemples multiples, pris chaque jour dans l'actualité. Passons en revue les incidents survenus dans de petits hôpitaux de proximité que l'on maintient debout au mépris de la sécurité des patients, simplement pour faire plaisir aux maires locaux. Passons en revue l'insécurité en France, qui s'explique largement par le plan imposé dans les années 90 par les élus locaux qui exigeaient d'avoir un commissariat ouvert 24h sur 24 dans toutes les communes de plus de 20.000 habitants. Pour mettre ce plan en place, on a dégarni les zones les plus criminogènes, où, en 10 ans, la violence a explosé. Parlons des collèges ruraux qui comptent moins de 100 élèves, que l'on garde ouverts sous la pression des élus communaux, mais qui occupent des moyens bien plus utiles dans des zones urbaines en sous-effectifs. Visitez l'aéroport de Brive-la-Gaillarde, création totalement surréaliste qui illustre bien la mégalomanie des élus communaux et départementaux.

Précisément, François Hollande n'a rien dit des départements. Et cet ancien président de conseil général a très vite marqué son attentisme sur la question des départements. C'est le paradoxe Hollande ! Il a beau occuper l'Elysée, il est resté dans sa tête président de la Corrèze, et gère les affaires avec cette ligne d'horizon. Cette duplicité en lui: l'intuition des réformes à mener, et l'incapacité à les habiter paralyse complètement le circuit de décision.

Hollande le velléitaire: c'est aussi son drame. Je suis convaincu que tous les élus de département soupçonneront le président de vouloir les faire disparaître, alors que profondément Hollande veut les préserver, de façon presque affective. Hollande doit considérer qu'il fut un bon président de conseil général, il a dû y vivre du bonheur, et il n'a surtout pas envie de flétrir ces moments heureux de sa vie par une trahison posthume.

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