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Le Dr. Jean-Michel Cohen signe un ouvrage sur "Les nouvelles religions alimentaires".
Le Dr. Jean-Michel Cohen signe un ouvrage sur "Les nouvelles religions alimentaires".
©Reuters

L’esprit sain a encore frappé

Le poison des nouvelles religions alimentaires

Le Dr Jean-Michel Cohen signe un ouvrage sur "Les nouvelles religions alimentaires" aux éditions Flammarion. Il y analyse les atouts et les dangers de ces nouvelles pratiques aux rituels quasi religieux.

Jean-Michel  Cohen

Jean-Michel Cohen

Jean-Michel Cohen est nutritionniste. il intervient régulièrement sur la question des régime et de l'obésité. Il a publié notamment Savoir Maigrir (2002), Bien Manger en famille (2005). Son dernier ouvrage en date est Le savoir manger - la vérité sur nos aliments publié en 2011 aux éditions Flammarion en collaboration avec Patrick Serog.

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Atlantico : Pourquoi ce livre ? Quelles sont les nouvelles "religions alimentaires" abordées ?

Jean-Michel Cohen : Je m'interrogeais sur ce phénomène que je constatais, pas seulement en France, mais également à l'étranger. J'ai été marqué par ces magasins où l'on trouve des produits sans gluten, sans lactose, on peut trouver des burgers végétariens, etc.

J'ai de plus en plus de patients qui vont voir des pratiquants de médecines parallèles. Je me suis intéressé à cette pratique de l'exclusion alimentaire. Je me suis rendu compte qu'il y avait un aspect religieux dans ces comportements. Déjà parce que les gens se réunissent : les végétariens se regroupent entre eux, les gens qui mangent sans lait sont animés par un esprit d'épanouissement ensemble, c'est une pratique qui a lieu trois fois par jour à la manière d'une prière. Ils se regroupent autour d'un interdit et arrivent à former une communauté. Des pratiques qui occupent particulièrement la vie de ces gens parce que c'est quand même assez difficile à faire. On s'est également aperçu que ce sont des gens qui vont faire en sorte de convaincre leur entourage proche des bienfaits de leur alimentation. Qu'on le veuille ou non c'est une forme d'exclusion de la société : quand on mange vénérien, sans gluten ou sans lait, on ne peut pas manger avec tout le monde et n'importe où. 

Qu'en avez-vous déduit quant à l'évolution de nos comportements ? Quelles sont vos conclusions ?

Je voulais d'abord savoir d'où venait ces pratiques. Parfois de très loin car cela consistait à ressusciter de vieilles idées ou de vieilles théories. Par exemple, les pratiques bio viennent d'un médecin allemand, le Dr Steiner, qui dans les années 1900 expliquait qu'il fallait manger bio et se méfier de tout ce qu'on utilise. Il faut quand même rappeler que les engrais et les pesticides étaient utilisées au démarrage pour éviter les pollutions naturelles. Après cela a dérapé, on les a utilisé pour en faire un système de productivité accéléré. De la même façon, en 1760, le Dr Ducret déclare qu'il faut inventer une police médicale pour surveiller la qualité des aliments et la qualité de l'air. Donc je me suis rendu compte que ces communautés sont des héritages de phénomènes anciens, mais marginaux à ce leur époque.

Mon deuxième objectif était de comprendre comment cela se pratique, et de l'évaluer sur le plan nutritionnel. La plupart des médecins sont assez négatifs vis-à-vis de ces comportements, mais les végétariens avaient réellement des arguments scientifiques qui montraient qu"ils avaient une espérance de vie prolongée. Mais lorsqu'ils observent une spécificité alimentaire, ils deviennent observants de tout :  il est rare de trouver un végétarien fumeur ou buveur. Ils n'ont pas forcément une meilleure de vie seulement grâce à leur alimentation. Mais, ils éliminent une grande partie des acides gras saturés, ce qui leur permet vraiment cette meilleure longévité. En ce qui concerne les "sans gluten", ils ne risquent pas de carences alimentaires, contrairement aux végétariens, donc c'est leur problème de manger du pain fait avec de la farine de maïs. Pour le lait, c'est un phénomène tout nouveau, qui lui repose sur des faux arguments scientifiques. C'est une mode qui présente réellement un danger, particulièrement chez les femmes et les enfants.  

Ensuite, je me suis demandé pourquoi. Il y a des raisons humanistes compréhensibles chez les végétariens (la souffrance animale). Et les raisons psychologiques : des comportements de névroses collectives en relation avec la peur, notamment la peur de mourir. Nous vivons dans une société où les gens ont beaucoup plus peur de mourir qu'avant, où l'on veut absolument rester jeune longtemps, avec le culte de la performance. Mais comme personne n'a la recette de l'immortalité, les gens vont se fixer sur un élément qu'ils pensent maîtriser, c'est à dire la nourriture. Quand on interdit de façon religieuse, c'est pour promettre quelque chose, et la promesse c'est le paradis.

Quel est l'impact des différents scandales alimentaires ?

Nous parlons beaucoup de "malbouffe" mais nous n'avons jamais eu une telle abondance de nourriture. Cette notion nous l'avons affectée aux fast food, mais la malbouffe concerne aussi les gens qui font des exclusions alimentaires. L'homme est un omnivore. Quelqu'un qui décide d'arrêter le fromage ou les yaourts est dans la malbouffe, au sens de l'équilibre humain. Parce que quand on arrête un aliment, on en augmente un autre. 

La caisse de résonance médiatique a amplifié les peurs. Si un homme mange un steak pourri dans un fast food et meurt, l'information fera le tour du monde, alors que le seuil épidémique n'est absolument pas atteint, c'est seulement un accident. Les peurs sont d'autant plus fortes qu'on a rompu le lien entre le producteur et le consommateur. Mais c'est aussi le fait de la multitude de nouveaux produits dont on ignore les compositions, ce qui créé une espèce de néophobie. 

L'exemple typique, c'est l'histoire du reportage sur le saumon sur France 2. Le lendemain les gens concluaient qu'il ne fallait pas manger de saumon. En réalité, oui le saumon sauvage peut être pollué par les métaux lourds, mais surtout les poissons qui sont pêchés dans les mers fermées, à l'inverse des autres qui ont un renouvellement de l'eau. Le saumon d'élevage est alimenté avec des farines animales qui sont des déchets de poissons, c'est à dire la même nourriture que les saumons dans la mer, sauf que là ils en ont plus et plus rapidement dans un endroit comme les poulets en batteries. Pourtant, les Français ont eu tellement peur qu'ils ont arrêté de manger du saumon, alors qu'on peut manger du saumon sauvage en provenance de mers ouvertes sans en abuser non plus. 

Pour le bio, j'estime que une "connerie utile". Car nous sommes dans un monde de surproductivité, et cette résistance a permis de nous éviter des tomates de la taille des melons ! C'est bien pour la planète. Mais c'est aussi une connerie parce que pour faire manger bio aux gens on a raconté qu'il y avait un avantage santé, c'est archi faux ! Les aliments bio n'ont pas d'avantage nutritionnels par rapport aux autres. Quant aux engrais et aux pesticides, nous ne connaissons pas en France de cas d'intoxications, sauf chez les agriculteurs qui y sont largement plus exposés. 

Il faut avoir en tête que c'est aussi une question de marketing. Beaucoup plus pervers qui agit sur le psychisme des gens. On se retrouve à manger bio grâce à l'industrie alimentaire qui a beaucoup plus intérêt à ce qu'on mange de façon catégorielle, parce que c'est plus cher.

Peut-on parler de volonté de différenciation contante ?

Dans une société de jouissance et d'abondance, où malgré les extrêmismes religieux, il y a quand même une perte de la pratique religieuse, les gens sont en train de rétablir des interdits alimentaires pour se donner un cadre. 

Propos recueillis par Marie Deghetto

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