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Le maître du « je »

A l’occasion des 25 ans de la mort de Jean-Patrick Manchette, les éditions de Table Ronde publient le 28 mai «Lettres du Mauvais temps » et « Play it again Dupont ». Intelligence, méchancetés amusantes. Du cœur, une âme, un style : « la manière manchettienne ». Plaisir garanti

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Il existe en France aujourd’hui un proche de Jean-Patrick Manchette qui ne manque ni de culture, ni de bagout .J’ai contacté ce grand témoin afin de le faire réagir face au succès obtenu par Manchette-romancier- scénariste –traducteur, vingt- cinq ans après sa mort. Le « paradoxe Manchette » : son  œuvre est chérie des amateurs de littérature, alors qu’elle aurait pu être plombée par ce gauchisme d’un autre temps. Au contraire, elle scintille au firmament de notre hypermodernité.

Lorsque j’ai évoqué « Atlantico », l’ancien compagnon de route de Manchette(1942-1995), a disparu des écrans-radars. L’ami d’hier m’a déçue non pas en refusant « Atlantico »- qu’il n’avait sans doute jamais lu, ce grand titre étant devenu, grâce à sa direction et à l’expertise de ses contributeurs et leur vision à 360 degrés de l’époque, l’un des tous premiers médias français . Pointu, quoique « mainstream ». Je n’avais pas vu ce proche de Manchette depuis des siècles et n’allais sans doute jamais le revoir, mais je me souvenais de ce côté« branché » qu’il avait sur la scène médiatique, jadis et naguère. L’aventurier d’hier semblait victime du syndrome de l’horloge arrêtée. Le « camp du bien », pourquoi pas, mais jusqu’au défaut de vision ?Au compas brisé ? Comme si ce que nous étions hier -ou avant-hier- devait demeurer pour le reste de nos jours, quitte à fausser la donne. Comme si le fait de changer d’avis sur les autres et soi-même était une sorte de reniement, alors qu’au contraire ne pas changer, demeurer toujours le même me semble, avec le recul et l’expérience, le signe d’un défaut d’intelligence. Il faut lire ou relire Darwin et savoir évoluer. Tous les « engagés » de la terre qui apprécient le medium à l’aune de sa charge idéologique comme nous le faisions hier semblent un tantinet dépassés. En ce drôle de printemps 2020, l’on a tendance à penser la presse, écrite ou en ligne, télévisée ou sur papier- comme on pense la littérature et les arts et lettres en général- eu égard à leurs qualités intrinsèques, et non plus par leur « engagement ». Proust est- il de gauche ou de droite n’est plus la question à l’ère de la Covid et de la demande d’une autre mondialisation. Nous voulons savoir si le livre est bon, point.

Quoi qu’il en soit, l’ancien complice de Manchette disparut, plus royaliste dans le genre «  politiquement correct » que le roi de ces items Bernard- Henri Levy, interviewé voici peu dans «Atlantico ». Le titre ne « collait » pas- croyait le complice de Manchette -avec l’idée qu’il se faisait de l’ auteur de « Morgue pleine » (1973) et du fameux «  La position du tireur couché » ( 1982),  qu’apprécièrent également et qu’apprécient -encore et toujours- de dangereux situationnistes révolutionnaires, tels Alain Delon et Philippe Labro. Ah ! s’il s’était agi de « Libé », l’ancien complice de Manchette eût sans doute répondu à mes questions. Ecoutons cependant ce que disait Manchette -imprévisible en toutes choses, ce qui le rend d’autant plus moderne–de « Libération » : «Libé est le quotidien du matin des yuppies français et des étudiants de premier cycle  (…)Comme les yuppies ne savent pas lire, ils seront impressionnés par la longueur de l’article et achèteront mon livre, du moins je l’espère, sans parler des gens qui savent lire, car eux n’achètent pas ce journal (…) »…

Je me passerai donc de cet « ami » exigeant une vie conforme à ce qu’elle était durant les septennats de François Mitterrand et la suite, alors que nous vivons aujourd’hui une époque inédite. Manchette étant extrêmement intelligent et une véritable éponge concernant l’air du temps, serait- il d’ailleurs aujourd’hui ce qu’il incarnait dans les années soixante- dix/ /quatre-vingt-dix  ? On peut s’interroger. Au sujet de Jean Echenoz (Prix Médicis 83 pour « Cherokee », Prix Goncourt 1999 pour « Je m’en vais », et autres magnifiques lauriers (Minuit), romancier postmoderne dont la littérature semble s’inspirer de celle de Manchette par son « minimalisme » (cf. lire au sujet de la filiation « Manchette-Echenoz » Christine Jérusalem, maître de conférences en littérature contemporaine à l'IUFM de Lyon, auteure de nombreux essais sur l’œuvre d’Echenoz).

Et apprécier ensuite, ci-dessous, la lettre –inédite- de Manchette à l’auteur de « L’occupation des sols » (Minuit ), ainsi que le commentaire hyper- futé de l’essayiste Gaspard Turin, enseignant à l’Université de Lausanne : « Le roman échenozien apparaît comme un roman de gauche qui aurait muté pour s’adapter. Et qui, aussi bien constamment que discrètement, signale qu’on ne peut être politique aujourd’hui que si l’on s’abstient de faire de l’idéologie. ».

Le seul« engagement «  qui tienne en juin 2020 est un impératif catégorique. Il faut et il suffit que l’artiste ait du talent. Or, c’est la seule chose que l’on n’apprend nulle part : l’ on a -ou pas- ce talent, les ateliers d’écriture n’y peuvent rien. «  Par leurs écrits comme par leurs propos certaines œuvres constituent un défi à la stabilité rassurante et dangereuse des convictions définitives et une offense au militantisme. Ce n'est donc pas par hasard que surgissent régulièrement ces noms, ces lumières dans l'espace intellectuel et politique : ils sont au sens propre inépuisables » constate d’ailleurs Philippe Bilger,essayiste et magistrat.

Stendhal était-il assez « engagé » ? Qui aime la littérature s’en moque. Nous nous passerons donc du témoignage de l’ami de Manchette pour aller sans passeur, éclairé de nos seules lectures, visiter le musée intime du grand rénovateur du polar français ( « Nada » 1974, «  Le Petit Bleu de la Côte Ouest » -1977, «  Trois hommes à abattre » -1980, « La position du tireur couché » – 1981), en écoutant ce que dit l’auteur de ce qui lui semble le sel de la vie : l’écriture ; presque toutes les lettres de cette « Correspondance » sont dévolues à la structure romanesque, la composition, la forme, cette « manière behavioriste » empruntée aux maîtres du hard-boiled américains, tel Dashiell Hammett (1894-1961), ainsi qu’ aux théories formelles des écrivains, cinéastes ou scénaristes, tous interlocuteurs de Manchette, sans oublier les questions que se pose le locuteur sur la forme, le rythme, le style : «  La beauté d’un texte- existe principalement contre le dictionnaire, par ce qui échappe au dictionnaire : l’équivocité des énoncés et des mots, leur sonorité.(…). La beauté, la poésie, sont dans l’ambiguïté ».

Manchette : l’un des écrivains français les plus importants de cette seconde moitié du XXème siècle dit son préfacier, le romancier Richard Morgiève ; Manchette, l’enfant terrible de la Série Noire, le fondateur mythique du néo-polar : « Avec le néo-polar, la littérature policière va s’ancrer dans une vision sociale et politique très critique de la réalité française ». Une écriture « behavioriste », donc, centrée sur les comportements des protagonistes et non sur leurs états d’âme. Ce qu’en dit Manchette : «  Comme j’étais totalement nourri de polars américains, pas du tout d’auteurs français, il me paraissait tout naturel, automatique, de suivre la voie des « réalistes-critiques ». De nombreux « écrivants » ( par opposition à « écrivains ») crurent du vivant de Manchette qu’il suffisait de distiller un peu de politique dans l’intrigue pour faire de l’art. Seul Manchette fit de ces Série Noire d’un genre nouveau des classiques, tels : « Laissez bronzer les cadavres » (1982)/ Série Noire/Folio, « Nada » ( 1972), Série noire/Folio, « Ô dingos ô châteaux ! » (1972), Série Noire/Folio -Grand Prix de Littérature Policière 1973.

Il suffit de lire trois phrases de ces « Lettres du mauvais temps » ( « Correspondance 1977- 1995 ») pour percevoir la singularité de leur signataire, son caractère, donc son style. « Les gugusses modernistes ne font que réchauffer les restes de Céline, Joyce, de sorte que c’est nous qui tenons le bon bout, nous qui pouvons nous permettre d’utiliser et de mélanger toutes les formes pour raconter nos petites fables. »Manchette respire autrement que la plupart de ses contemporains. Ces deux cents lettres -presque toutes inédites- écrites sur une période de vingt ans, furent conservées et offertes à la BN par son fils, Doug Headline (né en 1962, de son vrai nom :Tristan- Jean Manchette),journaliste et scénariste. Cette correspondance affirme d’abord chez Manchette ce que René Girard défend dans « Mensonge romantique et vérité romanesque »(Grasset/ Le Livre de Poche) : la suprématie du roman, de l’art, donc qui, par sa vérité magnifique, détruit le mensonge des « mythologies romantiques ». 

Les très nombreux destinataires de ces lettres sont français ou anglo-saxons, auteurs, cinéastes, éditeurs, associations, les romanciers Ross Thomas (1926-1995), 

Donald Westlake, Serge Quadruppani, James Ellroy mais aussi Antoine Gallimard. Cependant,

le correspondant privilégié de l’auteur, son confident, c’est l’ami de toujours, Pierre Siniac ( 1928-2002), auteur lui aussi de la Série Noire (« Illégitime Défense » (1958), « Bonjour cauchemar » (1959), «  « Monsieur Cauchemar » (1960)- roman auquel Signac donne trois fins différentes etc.). L’affection liant les deux écrivains nous vaut les meilleures pages du livre : « Ca m’intéresserait de savoir ce que tu en penses parce que j’essaie de cerner ta personnalité, écrit Manchette « ( mains en l’air vous êtes cerné !) ; vu que d’un côté je me sens complètement en famille à bavarder comme nous faisons dans ces lettres, et d’un autre côté, tes bouquins me donnent une impression d’originalité totale ( c’est- à- dire, louange mise à part) que je n’ai jamais devant eux la sensation que j’ai presque toujours devant d’autres bouquins, que j’aurais pu les écrire, mais mieux ».

Il sera beaucoup pardonné à Manchette par la splendeur de ses trouvailles. Ainsi, la dernière phrase de son (court) roman « Fatale : «  Femmes voluptueuses et philosophes, c’est à vous que je m’adresse ». Le narrateur surgit de nulle part, et le rideau se ferme. Du féminisme au masculin, qui n’a rien à voir avec la bien- pensance, et tout avec une délicatesse baudelairienne

Du pur Manchette. Eternel et brillant tel le diamant.

« Lettres du mauvais temps » /Jean-Patrick Manchette / Correspondance 1977-1995 537 pages/ 27 euros et 20 cents.



«Play it again dupont » ( Chroniques ludiques/1978/1980/ La Table Ronde 150 pages/23 euros 50 cents. 

 

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