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La sortie d'un livre prônant une réforme des banques fait trembler Wall Street
La sortie d'un livre prônant une réforme des banques fait trembler Wall Street
©REUTERS/Carlo Allegri

Bouleversement à tous les étages ?

Réforme des banques : le livre qui fait trembler Wall Street

Faire en sorte que les banques aient plus de fonds propres, seul moyen d'absorber les pertes éventuelles, tel est l'objectif annoncé par Anat Admati et Martin Hellwig dans leur livre "The Banker's New Clothes : What's Wrong With Banking and What to Do About It", une oeuvre qui divise l'Amérique.

Jézabel  Couppey-Soubeyran

Jézabel Couppey-Soubeyran

Jézabel Couppey-Soubeyran, est économiste, maître de conférences à l'université de Paris-I-Sorbonne, membre associé à l'École d'économie de Paris et conseillère scientifique auprès du Conseil d’analyse économique. Elle est l'auteure de plusieurs ouvrages d'économie académiques et grand public. Elle a notamment écrit "L'économie pour toutes" avec Marianne Rubinstein et "Parlons banque" avec Christophe Nijdam. 

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Atlantico : Dans leur dernier livre ("The Banker's New Clothes: What's Wrong With Banking and What to Do About It"), Anat Admati et Martin Hellwig plaident pour que soit drastiquement élevé le ratio de fonds propres que doivent détenir les banques. Une proposition qui aurait pu se fondre dans la masse si elle n'avait retenu l'attention de Barack Obama qui a invité les deux économistes à lui exposer leur théorie. De quoi mettre Wall Street en émoi. Avec environ 90% de dettes en moyenne à leur bilan, les banques détiennent au mieux 10% de fonds propres (en pourcentage de leurs actifs) – et souvent 5%, voire moins. En quoi cela pose-t-il concrètement problème ? En quoi cela encourage-t-il des comportements trop risqués ?

Jezabel Couppey-Soubeyran : Dans leur ouvrage aussi passionnant qu’accessible, Anat Admati et Martin Hellwig montrent à quel point il est important que les banques détiennent assez de fonds propres. C’est la seule ressource non remboursable à leur bilan et c’est donc ce qui leur permet d’absorber des pertes éventuelles. Quand une banque a 15% de fonds propres, concrètement cela signifie qu’elle peut faire face jusqu’à 15% de pertes. Avec 5% de fonds propres, le bilan ne peut absorber que 5% de pertes ; au-delà ce sont les actionnaires, les créanciers … ou l’Etat, c’est-à-dire les contribuables qui sont mis à contribution. Le point crucial, me semble-t-il, dans la démonstration des deux économistes est que plus le coussin de fonds propres est fin (trop peu épais) et plus il est difficile de le reconstituer quand une perte vient le réduire.

En cas de perte, en effet, la banque, pour reconstituer ses fonds propres, doit se désendetter en vendant des actifs et il lui faudra en vendre d’autant plus qu’elle avait peu de fonds propres initialement. Et si le choc touche plusieurs banques à la fois, alors c’est un cercle vicieux amplifiant le désastre qui peut s’enclencher : les ventes d’actifs font baisser le prix des actifs, ces baisses de prix réduisent la valeur des actifs que les banques détiennent et les pertes s’accumulent à leur bilan ; il leur faut alors liquider davantage d’actifs, ce qui amplifie la baisse des prix d’actifs, etc. Or comme le soulignent Anat Admati et Martin Hellwig, la part des fonds propres au bilan des banques a dangereusement diminué tout au long du XXème siècle : au début du XXème siècle, les banques avaient à leur bilan entre 30% et 40% de fonds propres. Aujourd’hui, elles ont entre 5 et 10% de fonds propres. Ce qui signifie que 90 à 95% de leur activité est financé par de la dette.

Comment élever le ratio de détention de fonds propres permettrait-il de résoudre ces problèmes ?

Contraindre les banques à détenir plus de fonds propres, c’est accroître leur capacité à faire face en cas de perte. C’est rendre les bilans bancaires plus solides. Les accords de Bâle 3 ont renforcé les exigences de fonds propres. En qualité car les banques devront d’ici 2019 détenir au moins 7% de vrais fonds propres (actions + bénéfices mis en réserves). En quantité aussi car à l’exigence globale de 8% de fonds propres viennent s’ajouter un coussin supplémentaire de 2,5% et un éventuel coussin contracyclique (compris entre 0 et 2,5%) qui sera exigé lorsque le crédit s’emballera. Cela va dans la bonne direction mais cela reste insuffisant.

Le problème est que l’exigence reste calculée en proportion des actifs pondérés par les risques. Evidemment tous les actifs n’ont pas le même risque et cela semble frappé au coin du bon sens que de pondérer par le risque les fonds propres requis. Sauf que les pondérations sont en partie calculées par les banques elles-mêmes ! Il serait bien irrationnel de leur part de ne pas chercher à les réduire autant que possible pour optimiser la contrainte réglementaire et maximiser leur rentabilité. Résultat, les actifs pondérés par les risques ont très peu augmenté au cours des années 2000, alors même que les actifs bancaires explosaient ! De manière générale, nous préviennent Anat Admati et Martin Hellwig, quand une banque européenne déclare avoir 10% de fonds propres durs (en proportion de leurs actifs pondérés par les risques), on peut parier que ses fonds propres représentent moins de 5% de son actif total, voire seulement 2 à 3%. C’est pourquoi, ils préconisent une exigence simple et stricte de 20% de fonds propres en proportion du total des actifs.

Les deux auteurs estiment que le modèle économique des banques doit davantage se rapprocher de celui des entreprises. Cela a-t-il du sens ?

Une banque n’est certes pas une entreprise comme les autres. Son métier consiste à emprunter de l’argent auprès de ses clients (notamment à ses déposants) pour le prêter sous forme de crédits ou l’investir sur les marchés de titre. Donc, par nature, une banque est plus endettée que n’importe quelle autre entreprise. Mais précisément parce que son activité l’expose au risque de défaut de ses emprunteurs, à des risques de moins values sur les marchés, il lui faut une structure financière suffisamment solide. Une banque, aussi spéciale que soit son activité, ne devrait pas pouvoir financer ses activités à 97% par de la dette ! Or c’est ce que permet encore le régulateur. Se rapprocher du modèle économique des entreprises signifie pour A. Admati et M. Hellwig moins de dette et plus de fonds propres au bilan des banques. C’est la sécurité du secteur bancaire qui est en jeu ici.

Les uns, dont un journaliste du New York Times, clament que ces idées sont mauvaises pour l'économie, d'autres, Stanley Fisher, gouverneur de la banque d’Israël et ancien premier directeur adjoint du FMI, saluent ces idées louables, possibles en théorie mais inapplicables en pratique. Pourquoi la suggestion d'Admati et Hellwig émeut-elle autant ?

On a là deux exemples intéressants des arguments typiques mobilisés par ceux qui s’opposent aux réformes financières et les empêchent de progresser en bloquant le débat. Dans le premier cas, c’est l’argument de mise en péril de l’économie : renforcer la sécurité financière se paierait en termes de croissance. C’est ignorer que la finance a tellement débordé qu’elle n’est plus un moteur de la croissance. Au contraire, cette finance hypertrophiée plombe l’économie réelle. Le problème de financement des entreprises ne vient pas du renforcement de la réglementation mais de la crise financière qui a sapé le potentiel de croissance de l’économie et des banques qui se sont détournées depuis un bon nombre d’années du financement des entreprises pour réaliser des activités plus rentables sur les marchés d’actifs et les marchés dérivés. Quant à l’argument de Stanley Fisher, plus mesuré en apparence, il est en fait très pernicieux : c’est l’argument d’inanité qui enracine le statu quo : "c’est faisable en théorie, mais impossible en pratique, bref cela ne sert à rien !". Or, en pratique justement, un ratio de levier à 20% a existé jusqu’au début du XXème siècle, donc c’est faisable et cela serait très utile pour restaurer la stabilité financière !

Les banques expliquent leur mécontentement en disant qu'une réglementation plus stricte qui augmenterait la quantité de fonds propres disponibles les obligeront à accorder moins de prêts, les rendront moins compétitives sur la scène internationale et freineront la croissance économique du pays. Sur quoi se basent-elles pour exprimer ces réserves ? Ces arguments sont-ils crédibles ?

Après avoir lu le livre d’A. Admati et M. Hellwig, chacun(e) saura évaluer le poids de ces arguments. Ces arguments ne pèsent pas lourd. Les banques ou leurs représentants aiment bien laisser penser que les fonds propres sont des sommes immobilisées et que si on les oblige à en détenir davantage, elles devront réduire leur activité. Or 1°/ les fonds propres ne sont pas des sommes immobilisées mais des ressources que les banques peuvent investir comme bon leur semble 2°/ les banques peuvent émettre de nouvelles actions ou mettre en réserve une plus grande part de leurs bénéfices pour accroître leurs fonds propres 3°/ si elles ne veulent pas émettre de nouvelles actions et préfèrent verser des dividendes à leurs actionnaires plutôt que constituer des réserves, il leur appartient de décider quel pan d’activité réduire : pourquoi le crédit plutôt que les activités de marché ?

Quelles sont les limites au raisonnement des deux économistes ?

La proposition d’A. Admati et M. Hellwig d’exiger des banques qu’elles financent leurs activités avec 20% de fonds propres (en pourcentage du total de leur bilan) a beau sembler radicale, elle l’est moins que la crise qu’on est en train de subir ! Elle n’est ni irréaliste, ni impraticable. C’est une mesure nécessaire. Mais non suffisante ! La forte capitalisation des banques ne les a pas empêchées de tomber les unes après les autres aux Etats-Unis au début des années 1930. Car il y a deux risques majeurs au bilan d’une banque : le risque d’insolvabilité qu’un bon niveau de fonds propres permet de réduire et le risque d’illiquidité qui peut se produire envers et contre tout lorsque la confiance s’évanouit. Pour parer à ce risque d’illiquidité, il faut des ressources stables et suffisamment d’actifs liquides. Les deux ratios de liquidité recommandés dans le cadre des accords de Bâle 3 vont dans ce sens. Les banques n’ont eu de cesse de s’y opposer. Elles ont déjà obtenu un assouplissement de l’un des deux (ratio LCR) et feront tout pour faire raboter le second (ratio NSFR). Il faut donc rester vigilant et ne plus se laisser impressionner par les faux arguments des lobbies bancaires qui sont du même acabit que les habits neufs de l’empereur !

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