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Le jeu trouble du Pakistan : Ben Laden aurait-il pu être remis aux Américains juste après le 11 Septembre ?
©ADEK BERRY / AFP

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Le jeu trouble du Pakistan : Ben Laden aurait-il pu être remis aux Américains juste après le 11 Septembre ?

Comment al-Qaida et Daesh son fils naturel se sont-ils développés ? Quels sont les gouvernements impliqués dans le développement et le financement du djihadisme moderne ? L’histoire, les secrets d’Oussama Ben Laden et d’al-Qaida ainsi que leurs relations avec certains acteurs sont ici dévoilés. Extrait de "L'Histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem aux éditions Flammarion (2/2).

Lemine Ould M. Salem

Lemine Ould M. Salem

Lemine Ould M. Salem, journaliste mauritanien et spécialiste des mouvements djihadistes au Sahel, a recueilli la parole d’Abou Hafs. Il a réalisé le film Salafistes (2016).

"L'histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem

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Au lendemain du 11 Septembre, pour les ÉtatsUnis, la responsabilité d’Oussama Ben Laden ne fait aucun doute : l’émir d’al-Qaida se garde pourtant de toute revendication officielle, mais il va tout de même s’en féliciter à plusieurs reprises dans des messages vidéo. Le président américain George Bush le réclame « mort ou vif ».

Ben Laden ordonne aux membres d’al-Qaida d’évacuer les camps et tous les bâtiments appartenant à l’organisation, en prenant soin d’effacer toute trace importante de leur séjour : documents, fichiers informatiques, etc. L’urgence est d’éloigner les familles de toutes les zones sensibles, y compris des villes et des villages susceptibles d’être les cibles de frappes militaires américaines.

Par l’intermédiaire du correspondant d’al-Jazira au Pakistan, le patron d’al-Qaida fait ensuite parvenir un message préenregistré au siège de la chaîne qatarie, à Doha. Al-Jazira est la chaîne la plus suivie dans le monde arabe, son influence est inégalable. Cette vidéo est destinée à marquer l’esprit des musulmans, et le Saoudien va soigner sa mise en scène : elle sera très symbolique. Il existe dans l’histoire de l’islam un épisode majeur : le prophète Mohamed, accompagné de son fidèle lieutenant Abou Bakr, fuit ses ennemis mecquois de la puissante tribu des Quraysh. Sur la route de Médine, il trouve refuge dans la grotte de Thawr au sud de La Mecque.

L’émir d’al-Qaida va donc, lui aussi, s’adresser à « son peuple » depuis une grotte, dans son fief de Tora Bora. Il est flanqué de son adjoint égyptien Ayman al-Zawahiri, et du responsable médias et porte-parole d’al-Qaida, le Koweïtien Souleyman Abou Ghaith (ce dernier est également l’époux de Fatima, la fille aînée de Ben Laden). Dans cette vidéo, le Saoudien alterne menaces contre ses ennemis et promesses de victoire pour ses partisans.

Un mois et demi plus tard, début novembre, les rodomontades semblent bien fantaisistes lorsque la campagne militaire américaine, soutenue par une vaste coalition de plusieurs pays, et appuyée par les combattants de l’Alliance du Nord de feu le commandant Massoud, entreprend de pourchasser les talibans et leurs alliés djihadistes jusque dans leurs fiefs. Dans sa fuite, le chef d’al-Qaida n’a cette fois pas d’autre choix que de se terrer au fond des grottes de Tora Bora. Seule une petite poignée de fidèles l’entoure. Ils doivent affronter le froid, le dénuement et la peur. Ben Laden, qui connaît bien l’âme humaine, craint la corruption, dans un pays où cette pratique est monnaie courante. Mais il espère malgré tout que ce mal qui gangrène effectivement toutes les couches de la société afghane ne sera jamais aussi puissant que la sunna, la tradition et les enseignements du Prophète. Car la sunna veut que « le musulman soit le frère du musulman et, de ce fait, il ne doit ni être injuste envers lui, ni le trahir ». Pour Ben Laden, comme pour tout musulman pieux, cela signifie qu’un musulman ne doit pas trahir un autre musulman, encore moins au bénéfice d’un non-musulman, autant dire d’un mécréant. Il a raison d’avoir confiance : c’est bien le pouvoir de la religion qui va lui permettre d’échapper aux Américains.

Et voilà qu’Abou Hafs me donne un véritable scoop : le chef d’al-Qaida aurait pu être remis aux Américains juste après le 11 Septembre, grâce à l’intervention du Pakistan. L’allié américain a finalement été trahi. C’est une histoire étonnante que me conte l’ancien mufti d’al-Qaida.

Au lendemain du 11 Septembre, les Américains et le reste du monde savent que Ben Laden se cache en Afghanistan, chez les talibans. Si le mollah Omar lui retirait sa protection, il serait à la merci des ÉtatsUnis. Il s’agit donc pour Washington de convaincre le mollah de l’intérêt qu’il pourrait avoir à rendre cet énorme service aux Américains. Pas question bien entendu de pourparlers directs. Les États-Unis font appel à leur allié majeur dans la région : le Pakistan. Le chef des services de sécurité pakistanais lui-même va venir plaider la cause américaine auprès du mollah Omar. « J’ai moi-même assisté à cet entretien », assure Abou Hafs. Et voici selon lui comment la rencontre s’est déroulée.

Le Pakistanais est reçu avec égard par le mollah Omar, qui l’écoute attentivement. Le chef des services secrets expose tranquillement la requête américaine : le mollah Omar est instamment prié de « lâcher » Ben Laden, afin qu’il puisse être capturé et extradé vers Washington. Sans doute le Pakistanais évoque-t‑il aussi la contrepartie offerte aux talibans par les Américains, mais de cela Abou Hafs ne dit mot… C’est alors qu’a lieu un incroyable retournement de situation : immédiatement après avoir délivré son message, le Pakistanais termine son discours avec cette conclusion : « Mollah Omar, voilà ce que les Américains te demandent. Maintenant, si tu le permets, je vais te donner mon avis personnel sur cette requête : je te conseille de ne pas l’accepter ! ».

Ainsi donc, l’émissaire pakistanais des Américains a rempli sa mission… avant d’aussitôt après la saboter ! « Comme convenu avec l’allié américain, il a servi d’intermédiaire pour demander aux talibans l’exfiltration de Ben Laden, puis il a totalement changé de discours, et ce, en toute tranquillité », affirme Abou Hafs.

J’observe attentivement l’ancien mufti d’al-Qaida. Ce qu’il vient de me raconter, je ne l’ai jamais lu ni entendu ailleurs. Il ne semble pas se rendre compte de l’importance de cette information. Pour lui, c’est très simple : il n’était tout naturellement pas envisageable que deux musulmans, deux sunnites, un Afghan et un Pakistanais, trahissent un autre musulman, en l’occurrence Ben Laden, au profit de mécréants américains ! Et ce, quand bien même le mollah Omar craignait la riposte américaine… Voilà qui prouverait en tout cas magistralement l’implication du Pakistan dans la protection du leader d’al-Qaida après le 11 Septembre.

Extrait de "L'Histoire secrète du djihad" de Lemine Ould M. Salem, aux éditions Flammarion. Pour acheter ce livre, cliquez sur l'image ci-dessous.

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