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Le grand paradoxe de l’épidémie qui en dit long sur nos sociétés
©DAMIEN MEYER / AFP

Paradoxe

Le grand paradoxe de l’épidémie qui en dit long sur nos sociétés

Le confinement et les restrictions des libertés de tous ont pourtant été acceptés au nom de la protection des plus vulnérables. Tout le monde a néanmoins fermé les yeux sur les ravages du virus chez les personnes âgées. Qu'est-ce que le confinement nous a appris sur notre société ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico.fr : Le confinement a été présenté comme un moment sans précédent dans l’histoire avec comme sens  de préserver avant tout les plus vulnérables en imposant des règles sanitaires strictes. Or, les choses se sont déroulées autrement que ce que l’on avait escompté puisque l’on a observé un taux élevé de mortalité chez les personnes âgées. Alors qu’il s’agissait de protéger ces dernières, on a l’impression qu’elles ont été abandonnées. 

Qu’est-ce que cette expérience de confinement nous apprend de nous mêmes, de la nature morale et de la solidarité effective à l’œuvre de notre société ?

Bertrand Vergely : La période que nous venons de passer montre, me semble-t-il, deux choses. 

En premier lieu, les Français sont apparus comme étant bien plus vertueux qu’on aurait pu l’imaginer. Il y a en France, ce que l’on peut appeler une tendance « Astérix », à savoir un vieux fond d’irréductible Gaulois. Ce qui a fait dire à Emmanuel Macron qu’ils sont des « Gaulois réfractaires ». Or, durant le confinement, pas du tout. Les Français ont été étonnamment vertueux, étonnamment patients, étonnamment disciplinés.  Qui plus est, ils ont fait preuve d’une solidarité touchante en allant, sur leurs balcons à 20h, ovationner le personnel soignant. Enfin, il y a eu beaucoup d’humour, de créativité, de sens du beau ainsi qu’une intelligente distanciation face à l’événement. Néanmoins, la pandémie a aussi fait apparaître un effet pervers de cette dimension vertueuse. 

Le pouvoir politique s’est révélé être étonnamment autoritaire. En étant étonnamment autoritaire, il a réveillé le fond archaïque de la mémoire politique et morale de notre pays reposant sur le couple surveiller et punir. 
À propos des règles sanitaires, on n’a pas été dans la règle. On a été dans le zèle de la règle soit pour édicter et contraindre soit pour pinailler et contester sournoisement.

Il existe en France une tendance jacobine, centralisatrice, administratrice et procédurière débouchant sur un ordre insidieusement autoritaire. À l’occasion du confinement, cette tendance a profité du comportement vertueux des Français pour opérer une surenchère en matière d’ordre et de discipline. 

Ainsi, on a pu voir de bonnes âmes devenir spontanément policières en se mettant à surveiller et parfois à dénoncer. De sorte que, s’il y a eu de la vertu, de l’obéissance, de la responsabilité et de la solidarité il y a  eu aussi la mise en place d’un ordre sanitaire hygiéniste faisant régner un intégrisme médical à la fois puritain et intégriste. 

Dans le cas des personnes âgées, cela explique le paradoxe auquel on a abouti. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, celles-ci n’ont pas été abandonnées. Elles ont au contraire été surprotégées. Elles l’ont tellement été que cette surprotection tournant à l’incarcération, les a fait mourir, non pas à cause du Covid, mais de chagrin  à cause de leur solitude.

Ceci est particulièrement vrai pour les personnes âgées vivant seules à domicile. N’ayant personne à qui parler durant des jours, le confinement est devenu pour elles un enfer provoquant chez certaines des AVC en cascades. 

En cherchant à bien agir pour servir autrui et lui venir en aide, on peut faire du mal sans s’en apercevoir. C’est ce qui, semble-t-il, s’est passé. Par peur de ne pas respecter les règles sanitaires, un certain nombre d’acteurs du soin et de la solidarité ont tellement pensé à obéir aux lois qu’ils en ont oublié les personnes à qui le soin et la solidarité étaient destinés. 

Ce paradoxe vient de ce que nous sommes encore dans l’enfance de la morale comme de la politique. Nous attendons tout de la loi comme du pouvoir sans avoir une véritable vie morale. Quand on aura un peu plus de vraie vie morale, on fera un peu moins de lois. On attendra un peu moins du pouvoir. Et on cessera d’avoir un rapport absurde à la règle qui aboutit au contraire du résultat escompté. 

Le confinement a-t-il été un moment de solidarité ou d’hystérie collective ?

Le confinement a été un coup de tonnerre qui a assommé les esprits, lesquels, ne sachant pas trop quoi faire,  se sont rabattus sur les consignes de protection qui ont été données. 

Au début, le confinement a été vécu comme un jeu. Ensuite, il est devenu une épreuve à laquelle les Français ont essayé de faire face avec le maximum de responsabilité. D’où un esprit de solidarité qui s’est manifesté par de belles actions d’entraide et d’attention à l’autre. Enfin, il s’est achevé dans un certain climat de fatigue voire d’épuisement collectif. 

Si problème d’ « hystérie » il y a, pesons nos mots et mettons des guillemets : c’est aujourd’hui qu’il se pose. Il semble que bon nombre de gens ont du mal à arrêter le confinement et qu’une attitude de peur gagne du terrain. 

 Tout comme il y a du plaisir à faire du zèle à propos de la règle en édictant ou en pinaillant, il y a un certain plaisir à avoir peur et à faire peur. 

Le Français qui est rebelle ne supporte pas le pouvoir. En même temps, il l’adore. Il est ainsi double parce qu’il aime le pouvoir pour protéger le sien et contester celui de l’autre. 

Dans les comportements qui ont cours, on aperçoit le poids de ce paradoxe. On a du mal à ne pas exagérer les gestes barrière, les faire respecter donnant un certain pouvoir. D’où cet étrange climat que nous vivons actuellement. Bien que nous soyons déconfinés, le confinement n’a pas cessé. Il est même en train de s’installer sous la forme d’un compagnonnage avec la peur auquel on a pris goût et auquel on s’habitue, non sans un certain plaisir dissimulé. 

Quelles sont les questions non résolues ayant resurgi lors de cette période de confinement ? Quels problèmes structurels à ont été révélés au grand jour ?  

Les problèmes structurels que le confinement a fait apparaître sont d’abord ceux de notre système de santé. 

Nous avons été prévenus dès 2006 que s’il y avait une pandémie, nous n’étions absolument pas préparés pour y faire face. C’est ce qui s’est passé. Le gouvernement a pris la décision de confiner tout le pays. Il n’est pas le seul. Quasiment tous les gouvernements ont pris cette décision. Pourquoi ? Pour éviter un afflux massif de malades à l’hôpital, l’incapacité de faire face à cet afflux massif, la colère des malades et des familles, les critiques des medias et une crise sociale et politique à la suite de cette colère et de cette critique.  

Par ailleurs, puisque de médecine il s’agit, on ne peut pas ne pas mentionner l’affaire soulevée par Didier Raoult, celle-ci mettant en jeu une vision du monde, une vision de la politique, une vision de la médecine et une vision de la philosophie générale de la connaissance. 

 Didier Raoult est un médecin qui se veut pragmatique. Cherchant à soigner ses malades, il a constaté que la chloroquine prise dès le début de la maladie donnait des résultats positifs. Pas  sur tous les malades, mais sur un grand nombre d’entre eux, précise-t-il. 

Face à lui, on a vu s’opposer une logique politique et médicale disant que son comportement médical était dangereux, la chloroquine n’ayant pas été encore homologuée comme étant le médicament à utiliser. 

À travers Didier Raoult et l’autorité médicale officielle, il y a deux logiques qui s’affrontent, celle de Didier Raoult qui est pragmatique et celle de l’autorité médicale officielle qui se veut scientifique et homologuée. Il va falloir savoir demain quelle logique est la bonne et en définitive ce qu’est la médecine et ce qu’elle doit être. Est-elle un art ? ou est-elle une science ? On retiendra qu’en cette affaire Didier Raoult a fait l’objet d’une levée de boucliers confinant à la haine. On retiendra également que la revue Britannique Lancet, la référence en matière de publications scientifiques et médicales, s’est ridiculisée en publiant un article totalement faux afin de discréditer Didier Raoult. Erreur qu’elle a reconnu publiquement. 

Enfin, troisième problème en suspens. La pandémie a révélé que notre système mental et politique demeure sournoisement très autoritaire, très crispé, très apeuré et parfois très brutal. Manifestement nous vivons dans un monde qui n’a pas confiance en lui. Il n’a pas confiance en lui parce qu’il est déséquilibré. Croyant trop au pouvoir et à la technique il lui manque de croire un peu plus à la sagesse, à l’éthique fondamentale et à la connaissance qu’elle amène. 

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