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"Hitler, mon voisin", le témoignage qui devrait faire parler
"Hitler, mon voisin", le témoignage qui devrait faire parler
©Flickr - Recuerdos de Pandora

Bonnes feuilles

Le Führer ne savait pas qu'en face de chez lui grandissait un enfant qui un jour témoignerait

Neveu du célèbre écrivain juif Lion Feuchtwanger, Edgar était aussi le voisin d'Adolf Hitler, en face duquel il a grandi, au premier rang des aléas politiques qui virent ses propres parents privés de leurs droits. Extrait de "Hitler, mon voisin" (2/2).

Edgar  Feuchtwanger

Edgar Feuchtwanger

Edgar Feuchtwanger est historien. Il a vécu en face de chez Adolf Hitler de 1929 à 1939, de ses 5 à ses 14 ans.

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1939

En me défendant contre le Juif, je combats pour défendre l’oeuvre du Seigneur.

Adolf Hitler, Mein Kampf

J’aurai bientôt quinze ans et cela fait dix ans qu’il habite en face de chez nous. Maman m’a raconté que lorsque j’étais petit il était moins célèbre qu’oncle Lion. Il l’avait même aidé à enfiler son manteau, lui donnant du "Herr Feuchtwanger" sur la terrasse du café Heck où mon père me commandait des citronnades. Dans ces jardins aujourd’hui interdits aux Juifs, je jouais au cerceau et je courais derrière les pigeons. J’aime quand ma mère me rappelle mon enfance au temps de la république de Weimar, avant les nazis, avant qu’Adolf Hitler devienne chancelier.

L’Allemagne était une démocratie, nous étions libres. À l’époque de la grande crise, alors que Munich était si pauvre et que l’on risquait de s’y faire partout détrousser, les mendiants nous saluaient dans la rue car ils connaissaient les œuvres de mon oncle. Ils venaient à la maison et nous partagions avec eux mon repas favori : des saucisses chaudes et croquantes. Mon père était éditeur. Nous partions ensemble le matin, avec Rosie, une jeune fille qui vivait à la maison et m’aimait comme une mère. Les souvenirs me reviennent… Rosie a dû nous quitter quand les lois raciales ont été décrétées. Ma mère allait souvent jouer au tennis sur les terrains derrière la maison. Mon père travaillait parfois au salon.

Des écrivains lui rendaient visite, et c’est moi qui leur servais le thé. L’été, il m’envoyait porter des ouvrages à ses amis écrivains. J’allais chez Thomas Mann avec Rosie, et mettais un point d’honneur à tenir moi-même les livres précieux, empaquetés et ficelés, qu’avec mon père ils échangeaient. Nous partions le week-end sur des lacs merveilleux où nous louions des villas, nous y passions l’été en famille avec des amis. Oui, je me souviens de mon enfance… Souvent j’étais invité à des goûters d’anniversaire chez des camarades aryens. On ne disait pas "aryen" autrefois. On ne disait rien. Il n’y avait pas de différence. Comme nous ne sortons plus, ma mère me raconte des histoires toute la journée. Elle me dépeint sa jeunesse et mon enfance. C’était gai, me dit-elle. Quand elle parle de ces années-là, elle sourit à nouveau, et je l’écoute longuement. J’oublie les rideaux tirés, le ciel gris et les SS qui arpentent les trottoirs. Avec mon père, ils se rendaient à des fêtes qui duraient toute la nuit et rentraient chancelants et souriants. C’étaient les années folles. C’étaient de belles années, me dit-elle.

– La Bavière est un magnifique pays, mon chéri, avec ses clochers en forme de bulbes, ses champs verts et fleuris. Un jour ce sera comme avant.

[...]

Depuis que nous avons reçu la confirmation de notre départ pour Londres, je ne peux m’empêcher de sourire lorsque le soir j’aperçois la fenêtre allumée du Führer. Il ne sait pas que je le regarde, que je suis là, il ne se doute pas que, juste en face de chez lui, pendant dix ans a grandi un enfant qui un jour témoignera. Mon coeur bat fort lorsque je passe devant la fenêtre. Je sursaute encore quand un moteur démarre dans la nuit ou qu’un pas résonne au petit matin dans l’escalier. Je regarde les meubles de la maison, les poignées des portes que plus jamais je ne tiendrai entre mes doigts, les moulures au plafond, les ombres au sol lorsque le soleil éclaire le salon.

 

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Extrait de Hitler, mon voisin, de Edgar Feuchtwanger, aux éditions Michel Lafon, 2013, pp. 271-275


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