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Le Front national et comment s'en débarrasser

Pour démoder le FN, remplaçons les petits villages assoupis par les gratte-ciel de La Défense sur les affiches électorales (et dans les têtes).

Hugues Serraf

Hugues Serraf

Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Son dernier roman : Deuxième mi-temps, Intervalles, 2019

 

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J’ai longtemps fait comme Sophia Aram, la chroniqueuse un peu lourdingue de France Inter qui remplace le chroniqueur carrément pesant d’autrefois : j’ai longtemps asséné que les électeurs du FN étaient des « gros cons », point à la ligne.

Mais aujourd’hui, j’avoue que je ne sais plus. Enfin, disons que je sais au moins que je ne me contenterai plus de les insulter avant de passer à autre chose, persuadé d’avoir dressé une barrière infranchissable entre ces brutes crétines et racistes et le merveilleux spécimen de tolérance et d’humanisme que je suis ― un Edwy Plenel sans cheveux ni moustache, quoi.

Le Front national, c’est une évidence, n’est plus l’assemblage hétéroclite d’intégristes cathos, de néo-nazis, d’adorateurs de Bélénos et de nostalgiques de l’OAS de l’ère Le Pen senior. Non, sous Marine (ha, c’est malin…), le FN est toujours aussi hétéroclite mais le meccano est différent : exit les lefebvristes et leurs slogans anti-IVG en latin, intrare les défenseurs de l’ultra-laïcité qui se goinfrent de saucisson en chantant des chansons paillardes ; fini les petits commerçants poujadistes et égoïstes des romans de Jean Dutourd, place aux ouvriers et aux RMIstes de Hénin-Beaumont…

D’accord, c’est toujours n’importe quoi, le gloubi-boulga idéologique qui sert de programme aux pourfendeurs de « l’establishment », mais même Casimir reconnaitrait que la recette a changé. La xénophobie est encore là, bien sûr, comme un fond de sauce à la tomate incontournable, mais pour le reste, l’extrême-droite est presque devenue d’extrême-gauche, avec son ouvriérisme démago, son protectionnisme frileux, sa haine des idées, de la complexité et du compromis démocratique.

Et franchement, au lieu de se demander sans cesse s’il est légitime de comparer le Front de gauche mélenchoniste au Front de droite lepéniste, on ferait peut-être bien de regarder le problème à l’envers à l’occasion.

Parapluies, parachutes et paravents

Si le FN a raison sur un point, avec son concept d’UMPS, c’est quand il affirme que droite et gauche disent « la même chose depuis trente ans ». Oh, pas parce qu’elles seraient identiquement « libérales » (si seulement !), mais bien parce qu’elles vont radotant que le monde est dangereux et que les Français ont surtout besoin d’être « protégés ». Protégés contre le réchauffement climatique, protégés contre les étrangers de l’extérieur, protégés contre les étrangers de l’intérieur, protégés contre l’Europe, protégés contre Internet, protégés contre les maladies, les cigarettes, les idées pernicieuses, la pédophilie, le nucléaire, les tremblements de terre, Alzheimer, l’islam, la burqa, les patrons, les banques, le textile chinois, les vaches britanniques…

Résultat, les Français réussissent le tour de force de vivre dans le pays qui redistribue et sécurise le plus au monde, tout en étant le peuple le plus flippé de la planète. Et lorsque débarque un parti ― judicieusement débarrassé de son folklore à base de rangers et de casques à pointe ― proclamant qu’il apporte la protection ultime, qu’il va fermer les frontières, virer les fauteurs de trouble et nous ramener la France des verts pâturages et des petits clochers proprets, ben ça marche

Cette France-là, incidemment, n’était certainement pas plus prospère ou plus sympa pour les pauvres que la France contemporaine. Mais bon, la querelle des anciens et des modernes et le « c’était mieux avant », ça nous ramène carrément au XVIIe, alors hein…

Depuis dimanche, et ce n’est pas fini, PS et UMP se déchirent sur l’air du « Bien sûr que j’ai dit qu’il ne fallait pas voter pour le FN, et plus fort que toi d’ailleurs ! ». Hum, c’est vraiment nous, ça, comme on dirait chez Téléphone… Tiens, n’avons-nous pas passé les premières semaines du « printemps arabe » à disserter sur les vacances de Noël de MAM pendant qu'on se battait dans les rues de Tunis ?

La parabole du sage, du doigt et de la lune a beau être d'origine chinoise, comme nos T-shirts, on croirait qu'elle a été inventée pour nous !

Le monde bouge et la France avec

Le monde bouge et change et la France avec. C’est comme ça, on n’y peut rien. On a le droit de trouver que c’est formidable ou, au contraire, que c’est affreux, mais c’est juste un point de vue, pas un projet politique. La population française se transforme dans la foulée, c’est une évidence. Enfin, pas pour la gauche qui se débrouille pour expliquer simultanément que ce n’est pas vrai mais que c'est une chance, ni pour la droite qui affirme que l’islam est le bienvenu mais qu’il doit d’abord essuyer ses babouches crottées à l’entrée.

Pas pour les « progressistes » qui affirment que la France, c’est juste une collection de services publics sans âme née en 1789. Par pour les « conservateurs » qui prétendent qu'elle est, au contraire, un objet fini, normalisé et codifié depuis Clovis.

Mais dans le monde qui vient, la France est bien mieux placée que 95% de ses concurrents : un pays riche, technologique, intelligent, en phase avec les grandes sphères culturelles qui comptent ou qui compteront. De ces atouts, on s’obstine pourtant à faire des handicaps, à pleurnicher sans cesse que tout est foutu, que nous n’arriverons plus à rien, que la situation est désespérée. Que si les autres s'enrichissent, c'est forcément à notre détriment et qu'il ne nous reste plus qu'à nous enfermer pour rationner les quelques heures de fabrication de seaux en plastique que l'Asie a oublié de nous faucher !

Las, le désespoir, c’est précisément le deuxième ingrédient du fonds de sauce lepéniste après la xénophobie. Et les désespérés, je ne crois pas qu’ils soient nécessairement des « gros cons ». Ou alors pas tous puisque l’on peut évidemment être l’un et l’autre. L’arme anti-Front national, c’est l’optimisme et la confiance en soi. C’est la foi en l’avenir et le refus du misérabilisme chronique sans renoncement à l’équité et à la justice. Le remplacement des petits villages endormis par les gratte-ciel de La Défense sur les affiches électorales.

Comme quoi, pour se débarrasser du FN, on est vraiment très loin d’avoir tout essayé.

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