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"Gare aux indisciplinés et aux tire-au-flanc. A la 10e compagnie, on ne plaisante pas avec le règlement. Le capitaine multiplie les rappels à l'ordre."
"Gare aux indisciplinés et aux tire-au-flanc. A la 10e compagnie, on ne plaisante pas avec le règlement. Le capitaine multiplie les rappels à l'ordre."
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Gaaaarde à vous !

Le capitaine de Gaulle : un officier exigeant, cassant mais profondément humain

Un militaire ne plaisante pas avec le règlement. Michel Tauriac raconte que le capitaine de Gaulle n'hésitait pas à multiplier les rappels à l'ordre lorsqu'il était à la tête de la 10e compagnie. Extrait de "De Gaulle avant de Gaulle" (2/2).

Michel  Tauriac

Michel Tauriac

Michel Tauriac est écrivain et journaliste. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont De Gaulle, mon père avec l'Amiral de Gaulle (Plon, 2003-2004), Vivre avec de Gaulle (Plon, 2008) et Le dictionnaire amoureux de De Gaulle (Plon, 2010).

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Pendant deux mois, nerfs à vif, il va falloir lutter contre la lassitude due à l’immobilité de la ligne de front. Trois obus par-ci, quatre rafales de mitrailleuse par-là, puis le silence. Ceux qui n’ont pas fait la guerre ne savent pas que l’absence de bruit est parfois pire que le fracas des combats. Lui-même ne la craint pas. En dehors de son commandement, il se distrait comme il peut « puisque, note-t-il sur son carnet, toujours rien de saillant ne se passe ». Il annonce à sa mère qu’il joue de l’harmonium et de la mandoline. Se souvenant du peu d’intérêt qu’il a toujours manifesté pour la musique, il est vraisemblable qu’elle a dû en rire. Il l’a quand même qualifiée un jour de « sublime entremetteuse ». Malgré tout, on le voit mieux en train de rédiger cette satire amusante et instructive, intitulée L’Artilleur, critiquant les « planqués à l’arrière ». On voit là l’opinion péjorative que les « biffins », toujours en première ligne, peuvent avoir de cette arme qui fait souvent défaut au moment où l’on compte sur elle. C’est bien la première fois qu’il se veut pamphlétaire : « L’artilleur est un malin. L’artilleur ne porte rien sur son dos. Il a pour lui force chevaux et voitures. Aussi peut-il y installer bien des choses : mobilier, vaisselle, bibliothèque. Ainsi l’artilleur ne s’ennuie pas bien qu’il n’ait que si peu de choses à faire ! Il dit volontiers : “Cette guerre est une guerre d’usure”, et comme il ne faut pas s’user, l’artilleur s’occupe avant tout de manger, boire et dormir. Sortant de table et bien disposé, il va faire un tour de ses pièces. Il envoie quelques rafales sur les fantassins ennemis, rend compte qu’il a bombardé des tranchées et détruit un blockhaus. Puis il va faire un bridge. Car l’artilleur ne perd pas son temps. Il n’est pas comme ces sauvages de fantassins qui dorment dès qu’ils ont une minute. » Ses trois frères artilleurs ont dû apprécier après la guerre !

Dans leur trou, les hommes aussi bien que leurs cadres ont tendance à s’encroûter, et l’impatient que nous connaissons n’accepte de leur part « aucune défaillance, si minime soit-elle, dans leur tenue, leur service, leur comportement dans les tranchées ». Instructions et injonctions s’empilent : travaux de renforcement des ouvrages (si perfectionnés que l’on a vite fait de les baptiser « ouvrages de Gaulle »), réfection des tranchées, creusement de nouveaux boyaux de raccordement. Et, quand on en a terminé, d’autres occupations viennent bousculer les moments où l’on espérait pouvoir dormir au soleil. Demain, revue des armes, des équipements et des outils par le capitaine. Tout le monde y assistera, « cuisiniers employés compris ». Dans l’après-midi, fabrication de tables en claies pour le déjeuner dans les tranchées. Le confort de ses hommes est également son souci permanent. Leur habillement a le droit à tout un passage. Les chefs de section sont invités à tenir un carnet sur lequel chacun doit indiquer le nombre des effets qu’il possède et leur état. Un tailleur et un cordonnier sont à la disposition de tous de 7 heures à 17 heures. Demain, justement, la compagnie devra se rendre à l’arrière et il faudra veiller à la tenue. « Tous les hommes auront avant 16 heures les cheveux coupés court et la barbe rasée. » Recoudre les boutons qui manquent aux capotes. « Ne pas tolérer qu’un homme marche demain sans cravate ou sans l’avoir lavée. » Lui-même, tout le monde le sait, lave la sienne et ses gants blancs avec le même soin que ses dents. On se doit d’être propre pour mourir.

Gare aux indisciplinés et aux tire-au-flanc. A la 10e compagnie, on ne plaisante pas avec le règlement. Le capitaine multiplie les rappels à l’ordre. Demande, par exemple, que soit puni un cycliste d’une autre compagnie qui l’a croisé « sans se déranger, avec une désinvolture sans limite et ne saluant pas, bien entendu ». Sermonne les guetteurs qui ne font pas correctement ce qu’ils ont à faire. Ils doivent « guetter et non pas lire ou manger à côté de leur créneau ». Ne veut plus voir les grenades traîner un peu partout sur les parapets, sous la pluie. Commande de les entreposer dans de petites niches imperméables taillées dans le contrefort de la tranchée. Houspille un lieutenant de la 12e compagnie qui ne répond pas à ses demandes, fulmine contre le mauvais entretien des armes… Il stipulera dans Le Fil de l’épée : « L’obéissance ne serait point tolérable si celui qui l’exige n’en devait rien tirer d’effectif. Et qu’en tirera-t-il, s’il n’ose, ne décide et n’entreprend ? »

Exigeant, cassant, le capitaine. Oui, mais humain, disent bien d’autres. Plaidant la cause des hommes dont la hardiesse attend toujours d’être honorée, veillant à ce que le ravitaillement en vivres soit bien arrivé et que l’on mange à des heures régulières, organisant des cours pour sous-officiers, une séance récréative avec chanteurs et danseurs à Ventelay, un village voisin, sur une idée du lieutenant de transmissions Etienne Repessé, afin d’accroître le moral de la troupe.

Il souligne : « Rien n’est donc plus directement utile au but que tout chef doit se proposer à la guerre. » Humain et protestataire. Il ne décolère pas contre certains officiers supérieurs qu’il juge sans qualité. « Nous sommes commandés par des épiciers », glisse-t-il à l’un de ses camarades. Fustige les dirigeants politiques du pays, en particulier Aristide Briand dont il dit dans une lettre à sa mère qu’il doit avoir « le nez dans ses souliers, maintenant qu’il en a », mais il ne souhaite aucunement son départ. « A quoi bon ? », ajoute-t-il. Quant au Parlement, il devient « de plus en plus odieux et bête ». Il termine ses récriminations par ce factum implacable : « Nous serons vainqueurs, dès que nous aurons balayé cette racaille, il n’y a pas un Français qui n’en hurlerait de joie, les combattants en particulier. Du reste l’idée est en marche, et je serais fort surpris que ce régime survive à la guerre. »

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De Gaulle avant de Gaulle (21 janvier 2013), Ed. Plon
 

 

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