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Les Français sont majoritairement favorables à une remise en cause de l'espace Schengen.
Les Français sont majoritairement favorables à une remise en cause de l'espace Schengen.
©Reuters

Halte-là !

Le camouflet anti-Europe : et maintenant les Français veulent refermer les frontières aux autres citoyens de l'Union... à qui la faute ?

Selon un sondage Ifop pour Atlantico, 59 % des français se disent favorables à une limitation du nombre d'immigrés européens en France, donc à une remise en cause des accords de Schengen. Comment l'Europe en est-elle arrivée là ?

Atlantico : Selon un sondage Ifop pour Atlantico, 59 % des Français sont favorables à une limitation du nombre d'immigrés européens en France, donc à une remise en cause des accords de Schengen. Comment interpréter ce chiffre qui, nous précise Jérôme Fourquet, directeur du département opinion publique, est sans précédent ?

Gérard-François Dumont : Ce résultat est effectivement a priori surprenant, car la présence en France d’immigrants issus d’autres pays de l’Union européenne pose peu de problèmes. Certes, on peut trouver, dans certaines campagnes, parmi des dizaines de milliers d’Anglais, une infime minorité qui demeure en France pour bénéficier de notre système social. Certes, on peut, ci et là, déplorer l’attitude de ceux des Néerlandais qui résident en France sans guère y faire vivre le commerce local. Mais les immigrés européens, qui relèvent essentiellement de ce que j’appelle les « migrations entrepreneuriales », bénéficient largement à la France, par les richesses qu’ils y créent et par leurs consommations et investissements. Si la France est confrontée à une difficulté, c’est non du fait des immigrés européens, mais de l’émigration de jeunes Français, notamment en Angleterre, où ils sont attirés par de meilleures opportunités de travail et de revenus. Sans doute faut-il interpréter le résultat de ce sondage comme lié essentiellement au sixième élargissement de l’Union européenne à la Roumanie et la Bulgarie, pays comptant d’importantes minorités Roms dont l’arrivée en France a souvent fait l’actualité ces dernières années.  

Lire le sondage : 59 % des Français favorables à une restriction des conditions de circulation et d’installation des Européens dans le cadre des accords de Schengen

Christophe Bouillaud : Doit-on vraiment s'étonner de ce chiffre ? Ne se rappelle-t-on pas qu'une bonne partie de la campagne référendaire de 2005 sur le Traité constitutionnel européen s'est jouée sur la thématique du "plombier polonais" ? Sur ces européens de l'est qui viendraient prendre nos postes de travail ? L'hostilité à l'immigration de main d’œuvre, d'où qu'elle vienne, dans une bonne part de l'opinion publique française, n'est pas une nouveauté. Le très haut niveau de chômage que nous connaissons n'arrange rien sans doute. J'attire par contre votre attention sur le fait que cela n'est pas similaire à la simple remise en cause des accords de Schengen (1985), ces derniers ne portent en fait que sur l'abolition des frontières physiques entre pays européens de cet espace, ne sont en fait qu'une question policière et douanière; ici, c'est à une remise en question de la liberté d'installation des travailleurs des autres pays européens dans notre pays, principe remontant au Traité de Rome (1957), dont il est question. Or la liberté des travailleurs d'aller prêter leur concours à la production des biens et des services dans toute la Communauté européenne, puis dans toute l'Union européenne, soit la libre circulation des travailleurs, constitue l'un des principes fondateurs de l'Europe contemporaine. Il serait intéressant de poser aussi la question suivante à nos concitoyens : êtes-vous d'accord pour que désormais tous les autres pays européens refusent d’accueillir tout Français désirant venir travailler chez eux, ou mettent des quotas à cette invasion de travailleurs français?

A quels autres moments et dans quels autres pays a-t-on connu une situation similaire ? S'agit-il d'un passage à vide comme l'Europe en a déjà connu ou d'une aggravation préoccupante, voire d'un point de non-retour ?

Gérard-François Dumont : Dans un contexte de paix ou d’absence de déploiement par les gouvernants d’arguments pouvant engendrer le résultat d’un tel sondage, aucune situation antérieure n’apparaît similaire. Certes, il a pu exister quelques événements douloureux montrant localement une aversion pour des immigrés européens, comme le massacre d’immigrés italiens à Aigues-Mortes en 1893. Mais cet épisode violent se présente comme une exception dans une France qui, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, a été un grand pays d’immigration européenne, accueillant massivement belges, polonais, italiens, espagnols, portugais… Ce sondage témoigne donc d’une réalité nouvelle.   

Christophe Bouillaud : Du point de vue de l'état des opinions publiques vis-à-vis de l'Union européenne, il faut bien avouer qu'on a sans doute rarement vu pire. Là encore, l'économie reste la raison principale à évoquer. Je ne crois pourtant pas qu'il s'agisse d'un point de non-retour : l'opinion publique peut être très désenchantée sur l'Union, mais, d'une part, dans la plupart des  pays européens concernés, elle ne trouve pas nécessairement une offre politique qui corresponde exactement à ce désenchantement, et d'autre part, partout, sur un point ou un autre, les Européens restent finalement attachés à l'Union. Ainsi, si une majorité de  Français ne veut plus voir de nouveaux immigrés européens sur leur sol selon votre sondage, dans d'autres sondages une majorité des Français répond vouloir conserver l'euro comme monnaie. Il n'existe pas un rejet unilatéral et universel de l'Europe en général sur tous les sujets.

A qui revient la responsabilité de cette évolution ? Comment cette responsabilité se répartit-elle entre dirigeants politiques, fonctionnement des institutions européennes, et effets de la crise ?

Gérard-François Dumont : Il ne s’agit pas de trouver de bouc-émissaires, car tout le monde est soumis au risque de xénophobie. Toutefois, le message est clair : l’élargissement de l’Union européenne à la Roumanie et à la Bulgarie, comme l’ouverture des négociations d’adhésion à de nouveaux pays, démontre que les instances de l’Union – Conseil européen, Parlement européen, Commission européenne – n’ont pas décidé quelles étaient les limites du territoire de l’UE, donc son identité géographique. Autrement dit, les européens ont l’impression d’être dans un bâtiment dont l’architecte n’a pas encore décidé combien il aura d’étages, quelle sera la largeur des nouveaux étages et donc si ceux-ci feront ou non de l’ombre aux précédents. Or les peuples ont besoin de repères. Face à l’incertitude, ils veulent exprimer une demande de pause. Très certainement, ce résultat signifie que l’UE devrait annoncer clairement la suspension de tout élargissement de l’espace Schengen à la Roumanie et à la Bulgarie. En réalité, il était incohérent à la fois d’élargir et de repousser le droit à entrer dans l’espace Schengen ; il fallait décider tout de suite les deux ou aucun des deux.  

Christophe Bouillaud : L'effet de la crise économique me paraît primordial à la fois parce que la stagnation économique elle-même entraine du mécontentement comme lors des crises économiques précédentes depuis les années 1970, et parce que les institutions européennes ont répondu de manière très inadéquate à la crise, surtout à compter du printemps 2010. Face à la "crise des dettes souveraines" déclenchée par le cas grec, la réponse a été d'opposer des "Etats cigales" et des "Etats fourmis", des mauvais et des bons élèves, en insistant sur les finances publiques de chacun, au lieu de partir d'une pensée globale de la situation qui s'était créée depuis la création de l'euro. L'endettement, privé et public, des Grecs, ce fut aussi des achats massifs aux entreprises allemandes et donc aux travailleurs allemands. La spéculation immobilière en Espagne et en Irlande, c'est aussi la conséquence  de l'esprit de lucre des banquiers allemands et des excès d'épargne dans une Allemagne préparant ses vieux jours.

La position de force de certains pays a permis de désigner d'autres comme coupables exclusifs de la crise, alors que tous les pays étaient en fait responsables de cette machinerie nouvelle et mal comprise qu'était devenue la zone euro. Or, comme on le sait, la réponse a été essentiellement intergouvernementale, avec un poids excessif des Etats "créanciers" (Allemagne, Finlande, Pays-Bas, Autriche, etc.) dans les décisions prises, avec une prise en compte des opinons publiques et des Parlements dans ces seuls Etats "créanciers",  avec un souci presque exclusif du sort des grandes institutions financières au détriment des contribuables, salariés, retraités, de toute l'Europe, et surtout avec un mépris total de l'idée même d'une "Europe sociale" qu'on affirme hautement par ailleurs. La Commission européenne aurait pu mettre en avant l'intérêt général européen, elle s'est contentée jusqu'à très récemment d'appuyer les Etats créanciers dans leur croisade contre les "cigales".

La Banque centrale européenne a appelé à des "réformes structurelles" de la part des "cigales" pour prix de son aide, sans prendre en compte réellement les nécessités sociales de ces sociétés, et sans être capable de mener une politique d'easy money semblable à celle de la Banque d'Angleterre ou de la Fed américaine pour lutter contre le chômage de masse. Entre les égoïsmes des Etats nationaux et l'incapacité de la Commission et de la BCE de défendre les droits de tous les Européens à une vie digne (comme en principe les Traités le demandent), on ne peut pas dire que les Européens aient tort de se plaindre. Il aurait été difficile à la veille de la crise (en 2006) d'imaginer une gestion plus cruelle pour les populations que celle qui a été mise en place.

Dans quelle mesure ce chiffre est-il la marque d'un rejet et d'un échec de la construction européenne ? Comment faire la part des choses entre rejet de Bruxelles et rejet de l'immigration ?

Gérard-François Dumont : Ce résultat est clairement l’échec des deux dernières décennies de  la construction européenne. Plusieurs peuples européens n’ont nullement vu les promesses économiques faites pour leur faire accepter le marché unique ou la monnaie unique. Ils subissent les effets des mécanismes inadaptés de la mise en place de l’euro, du laxisme sur le pacte de stabilité décidé au milieu des années 2000, dont les dirigeants sont responsables. Ne voir dans ce sondage qu’un rejet de l'immigration, c’est ne rien comprendre à ce qu’il exprime.

Christophe Bouillaud : Ce n'est pas tant un rejet de la construction européenne en elle-même, de l'idée d'Europe qu'en fait même les partis les plus à droite acceptent, que d'un refus montant de l'état présent de l'Union européenne, de ce qu'elle apporte ou non aux uns et aux autres. En France, tous les sondages montrent qu'il existe une forte différence dans l'appréciation de l'Union européenne selon qu'on est, si j'ose dire, "puissant ou misérable". Les puissants l'apprécient, les misérables la maudissent. Un premier point à souligner est que l'économie européenne, telle qu'elle fonctionne, ne donne pas en effet une grande place aux gens peu ou pas qualifiés, ne parlant que leur langue maternelle, et voulant rester "vivre et travailler au pays". Pour résumer crûment les choses, le monde auquel semble se préparer l'Union européenne par ses politiques publiques ne fait pas de place aux idiots à tous les sens de ce terme. L'économie de la connaissance, de l'innovation, de la mobilité veut dire aussi que beaucoup vont être mis sur le côté, comme des machines obsolètes de l'ère industrielle. Cela peut inquiéter beaucoup de gens,  à tort ou à raison d'ailleurs. Les discours sur la modernité nécessaire sont peut-être pires que la réalité des efforts à faire. A l'échelle européenne, la peur de l'immigration s'articule bien avec cette peur d'une Union européenne, finalement trop moderne pour qu'on arrive à la suivre, puisque l'immigration introduit en plus une concurrence supplémentaire sur le marché du travail qui vise surtout les moins qualifiés des natifs.

A-t-on échoué à créer une réelle solidarité européenne ? Quels autres données, signes, permettent d'en attester ?

Gérard-François Dumont : Bien sûr, la solidarité européenne est insuffisante. Les gouvernements des pays membres ont trop tendance à accuser Bruxelles de maux dont ils sont les premiers responsables, soit en raison de leur mauvaise gouvernance dans leur pays, soit parce qu’ils ont participé aux décisions qu’ils viennent ensuite reprocher à Bruxelles. Il en résulte naturellement le réflexe courant de faire de Bruxelles un bouc-émissaire, alors que les premiers responsables sont nos gouvernants qui, par exemple, continuent de négocier l’adhésion de la Turquie alors que ce pays ne respecte pas un principe essentiel de l’UE, la liberté de la presse, puisqu’il compte un nombre considérable de journalistes emprisonnés.

Christophe Bouillaud : Il faut bien avouer que les engueulades par médias interposés entre ressortissants des pays créanciers et des pays débiteurs prouvent par "a+b" qu'il n'existe pas une grande solidarité européenne au-delà des discours officiels sur le sujet. Le plan d'aide à Chypre a illustré jusqu'à la caricature cette vision : puisque les banques chypriotes sont, paraît-il, des lessiveuses d'argent sale russe, on n'a pas hésité à tailler dans les économies de tous les gros épargnants de l'île, et on accepté que ce pays plonge durablement dans la récession. Une sorte de punition collective en somme ! Au Royaume-Uni, David Cameron promet de priver d'aide sociale les immigrés européens le plus longtemps possible après leur arrivée sur le sol britannique. La Belgique renvoie en France les "assistés" de nationalité française qui traînent trop longtemps sur son sol. On pourrait multiplier les exemples. Plus symboliquement, le Traité de Lisbonne (2007) a gommé l'existence du drapeau, de l'hymne et de la devise européens, sur la demande expresse  des Britanniques. On a ainsi officialisé que certains pays ne se sentent pas vraiment membres d'une Europe ayant une vocation à devenir une fédération. Plus simplement encore, les Jeux olympiques nous rappellent chaque jour que nous n'avons pas non plus de représentation sportive unifiée de l'Union européenne dans les grandes compétitions internationales, ce qui changerait bien des choses évidemment.

A quelles conditions la tendance pourrait-elle s'inverser ?

Gérard-François Dumont : Pour inverser la tendance, il faut que les dirigeants fassent leur autocritique, écoutent et prennent de fortes décisions permettant de substituer au juridisme bruxellois des positions politiques claires dans lesquelles les citoyens peuvent se reconnaître. En particulier, il faut aussi un mécanisme préventif empêchant la Commission d’instruire et le Parlement européen de mettre à l’ordre du jour toute question qui ne respecte pas le principe de subsidiarité selon lequel l’Union européenne est faite pour résoudre les questions communes à ses différents pays membres et non les questions qui peuvent être traitées dans chacun des pays en fonction de leurs spécificités propres.

Christophe Bouillaud : A mon sens, il aurait fallu que la création d'une solidarité européenne soit un objectif de la construction européenne dès les années 1950. Il aurait fallu vouloir par l'école, les médias, les symboles, etc. vouloir vraiment créer une loyauté européenne chez les citoyens. Or tout montre que les Etats n'ont jamais voulu que leurs citoyens deviennent loyaux à l'Europe, ils ont simplement voulu avoir les avantages économiques de la CECA (1951), du Marché commun (1957), du Marché Unique (1993), de l'euro (1998), pour développer leur propre économie nationale. Jusqu'aux années 1990, cela a plutôt bien marché. Ce fut le "sauvetage européen des Etats nationaux", comme l'a dit l'historien britannique Alan Milward dans un libre célèbre qui vient d'ailleurs d'être enfin traduit en français. Du coup, en réalité, tout reste à faire pour donner le sens de la solidarité européenne à chaque européen.

Rappelons qu'Arte, la chaine franco-allemande, est regardée par une petite minorité de téléspectateurs des deux côtés du Rhin, et que cette chaîne vient d'abandonner pour augmenter son audience ses journaux d'information à présentation bilingue. De fait, le peuple européen n'existe pas, parce que personne n'a voulu sérieusement le faire, ce qui aurait supposé par exemple d'imposer à tous les Etats membres des programmes scolaires identiques dans leurs grandes lignes.  Si un tel projet de "faire les citoyens" s'imposait, il  portera peut-être ses fruits en terme de solidarité réelle dans un demi-siècle, il ne sert donc plus à grand chose pour ce qui nous concerne. A court/moyen terme, le seul espoir de redonner de la confiance dans l'Union européenne est de trouver des politiques publiques qui n'opposent pas les Européens les uns contre les autres, qui ne fassent pas visiblement des gagnants et des perdants.Les Européens du nord ne veulent pas payer pour les fainéants du sud, les Européens du sud en ont un peu marre de prendre des leçons de maintien de la part de leurs voisins du nord, il faut sortir de ce genre d'impasse délétère, en trouvant des politiques publiques européennes qui servent visiblement à tout le monde.

Propos recueillis par Marianne Murat

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