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La tête des candidats FN aux départementales est-elle un handicap... ou un avantage ?
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La tête des candidats FN aux départementales est-elle un handicap... ou un avantage ?

"Le kiosque aux canards", un blog qui existe depuis 2011 et dont l'ambition est de lutter contre le FN, s'est lancé dans un recensement des candidats FN dont le physique prêterait à rire. Un exemple parmi d'autres des moqueries et du dédain dont font l'objet les candidats et électeurs FN, qui ne peut qu'être contre-productif.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Cette attitude à l'égard des candidats FN aux départementales peut-elle, contrairement à l'ambition de départ, faire le jeu du parti de Marine Le Pen ?

Vincent Tournier : Ce site est étonnant à plusieurs titres. D’abord parce qu’il systématise une attitude qui est devenue aujourd’hui totalement illégitime, à savoir le délit de faciès ou de sale gueule : s’en prendre au physique des gens, c’est quand même tomber en-dessous du degré zéro de la politique.

Ensuite et surtout parce qu’on ne voit aucune réaction, aucune condamnation, aucune polémique. On imagine pourtant très bien ce qui se passerait si un site d’extrême-droite faisait un panorama des portraits de l’UMP et du PS ou, pire, des candidats issus de l’immigration.

Ce manque de réaction interroge sur les paradoxes de l’idéologie contemporaine. L’existence d’une telle porosité en dit long sur l’hypocrisie ambiante. Manifestement, les cris d’orfraie sont à sens unique : que valent les proclamations grandiloquentes sur l’humanisme, la tolérance, le respect ? Le moins que l’on puisse dire est que les interdits ne valent pas pour tout le monde.

Le problème est que plusieurs décisions de justice donnent le sentiment d’aller dans le sens de cette hémiplégie idéologique. La cour d’appel de Paris vient récemment de dire qu’il est permis de traiter Marine Le Pen de « salope fascisante ». De son côté, le tribunal correctionnel de Paris a décrété que « les Français blancs dits de souche ne constituent pas un 'groupe de personnes' » car cette catégorie « ne recouvre aucune réalité ». C’est un argumentaire rocambolesque. Le tribunal semble dire que toutes les races existent, sauf la race blanche, ou que tous les racismes sont condamnables, sauf le racisme envers les Blancs. Il soutient que les Français de souche ne peuvent être des victimes puisqu’ils n’existent pas, sauf éventuellement lorsqu’il s’agit de les dénoncer comme l’a fait récemment François Hollande. L’injure raciale est interdite, mais on a quand même le droit de clamer « nique la France » ou de brocarder « la France rance », selon la formule utilisée par Manuel Valls à propos de l’affaire de Bézier. Cette situation  est quand même problématique.

Lassés de leurs élites traditionnelles, les électeurs Français sont-ils davantage tentés de voter pour des gens "comme eux", avec toutes les imperfections "normales" que cela implique ? Dans quelle mesure cela peut-il contribuer, entre autres facteurs, à la montée du FN ?

Une partie de l’électorat a la ferme intention de voter pour le Front national, quels que soient les candidats qui lui seront proposés. De son côté, le FN espère créer un choc à l’occasion de ces élections locales en obtenant un score inégalé jusqu’à présent. Il espère ainsi enclencher une dynamique favorable pour les futurs scrutins, mais aussi attirer dans son giron quelques cadres de la droite traditionnelle en leur montrant qu’il peut lui aussi attribuer des places.

Mais en présentant le maximum de candidats, le FN s’interdit d’être très regardant sur la qualité du produit : il doit forcément se contenter de candidats qui n’ont été ni sélectionnés, ni formés. Cette stratégie n’est pas sans risque. A court terme, il va certes engranger un beau score au premier tout, mais à plus long terme, les conséquences négatives ne sont pas négligeables puisque sa stratégie de respectabilité va en prendre un coup. Les « dérapages » accréditent en effet l’idée que le FN est toujours un parti différent, voire dangereux. Les anti-FN se font d’ailleurs un plaisir de pointer toutes les déclarations problématiques.

Cela dit, cette dénonciation pose aussi un problème car, paradoxalement, elle banalise la situation. Au fond, pour les opposants du FN, l’argument est que ces dérapages étaient tout à fait prévisibles et qu’ils sont la preuve que le FN n’a pas changé. Mais n’a-t-on pas au contraire affaire à une situation relativement inédite ? Ces dérapages ne doivent-ils alerter sur les tensions et les haines qui se diffusent aujourd’hui dans la société française ? De deux choses l’une : soit ces haines sont en hausse, soit elles osent s’afficher plus facilement qu’autrefois, mais dans tous les cas, il y a une évolution qui est inquiétante.

Le gouvernement devrait réfléchir sérieusement à cette situation. La stratégie qu’il a suivie depuis les attentats de janvier dernier a-t-elle été la bonne ? Cette stratégie a été d’ailleurs en partie contradictoire puisqu’elle a consisté, d’un côté, à tenir un discours de dédramatisation concernant l’islam (c’est la thèse du « pas d’amalgame » et « cela n’a rien à voir avec l’islam ») et, de l’autre, à mettre en place une politique de réforme et d’encadrement du culte musulman qui laisse entendre que le problème est plus global. En réalité, le gouvernement est aujourd’hui contraint de naviguer entre deux écueils. Le premier est celui d’une radicalisation chez les musulmans, avec le risque d’avoir de nouveaux attentats, mais aussi de nouvelles émeutes urbaines, lesquelles seraient probablement moins faciles à contrôler que celles de 2005. Mais il existe un autre écueil, tout aussi explosif, qui est de radicaliser certains secteurs de l’opinion publique dans la mesure où le discours victimaire et compassionnel à l’égard des musulmans risque de ne pas passer. On va peut-être réaliser que, jusqu’à présent, nous avons eu la chance d’avoir une extrême-droite légaliste et pacifique, qui a été suffisamment puissante pour canaliser les débordements. Mais rien ne dit que cette situation va durer.

Jusqu'où les citoyens sont-ils prêts à aller dans la recherche de candidats qui leur ressemblent ? Dès lors que l'enjeu est national, les Français ont-ils malgré tout tendance à revenir au mythe de l'homme ou de la femme providentiel ?

Je ne suis pas sûr que les électeurs privilégient les candidats qui leur ressemblent. Sur le plan sociologique, c’est même plutôt le contraire. Par exemple, les élus sont structurellement plus masculins, plus âgés et plus diplômés que le reste de la population. C’est tout le paradoxe de la démocratie représentative : les électeurs reprochent volontiers aux élus de ne pas être comme eux, mais en même temps, ils préfèrent élire des candidats qui correspondent à un certain standard, notamment par leur expérience et leur diplôme, deux critères qui restent rassurants. De leur côté, les élus sont confrontés à une crise de la représentation, ils ont donc tendance à jouer la carte de la proximité, mais cela sonne forcément faux. Il faut dire aussi que les élites sont hypocrites car elles rejettent les candidats qui ne sont pas jugés à la hauteur. On le voit bien avec les « dérapages » des candidats FN : tout le monde plaide pour une classe politique plus représentative de la population, mais en réalité, personne n’en veut car cela impliquerait d’avoir des élus moins « politiquement corrects ».

Quant à l’élection présidentielle, il y a un paradoxe : il s’agit d’une fonction qui nécessite d’avoir des personnalités hors du commun ; or le système politique semble de plus en plus en peine de mettre de telles personnalités sur le marché politique. La généralisation des primaires dans les grands partis en est un symptôme : les partis ont aujourd’hui bien du mal à trouver des leaders naturels. On le voit aussi dans les slogans de campagne : Nicolas Sarkozy voulait être un « président qui gouverne » et François Hollande un « président normal ». Ces deux formules témoignent à leur façon d’un déclin de la fonction présidentielle. La responsabilité de cette évolution n’incombe pas seulement aux responsables politiques : elle provient aussi d’une remise en cause plus générale de l’autorité à laquelle semble aspirer une partie de la société. En témoignent par exemple les revendications sur la « démocratie participative », qui montrent que chacun veut participer aux décisions.

Le problème est que cette demande  de participation est peut-être plus circonscrite qu’on le croit à certains segments de la société (disons les catégories aisées, diplômées, politisées). Le reste de la société demande surtout que la politique soit efficace, la participation étant perçue comme de la cosmétique. Or, si cette efficacité n’est pas au rendez-vous, le risque est de voir émerger une demande accrue d’autorité. C’est déjà ce qui transparaît dans les sondages. Il faut y prendre garde car rien n’est écrit à l’avance. La démocratie n’évolue pas forcément dans un sens unique. L’histoire nous a appris que les régimes politiques connaissent des cycles, avec des phases démocratiques et des phases autoritaires.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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