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La révolution est-elle dans notre poche ? Et si la crise des migrants était en train de nous révéler que les smartphones étaient une invention aussi radicale pour le monde que l'imprimerie ?
©Atlantico - Reuters

Imprimerie 2.0

La révolution est-elle dans notre poche ? Et si la crise des migrants était en train de nous révéler que les smartphones étaient une invention aussi radicale pour le monde que l'imprimerie ?

La crise des migrants a révélé l'importance des smartphones dans l'organisation et le déplacement de ces flux. Outil permettant la diffusion des connaissances, l'impact politique et économique de son utilisation n'a cessé de gagner en importance, notamment depuis les printemps arabes.

Francis  Balle

Francis Balle

Par Francis Balle, professeur de sciences politiques à l’université Paris II Panthéon-Assas.

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Gilles Babinet

Gilles Babinet

Gilles Babinet est entrepreneur, co-président du Conseil national du numérique et conseiller à l’Institut Montaigne sur les questions numériques. Son dernier ouvrage est « Refonder les politiques publiques avec le numérique » . 



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François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Pierre Jova

Pierre Jova

Diplômé de l’IEP Paris, Pierre Jova est journaliste au Figaro puis au service politique et international du magazine Famille Chrétienne.

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Atlantico : De nombreux médias font état de l'utilisation de smartphones par les migrants qui cherchent à gagner l'Europe. Concrètement, qu'est-ce que cela apporte aux migrants de disposer d'un tel appareil ? Comment s'en servent-ils ?

Pierre Jova : Contrairement aux clichés qui peuvent circuler sur eux, la plupart des migrants qui cherchent à gagner l'Europe ne sont pas pauvres. Ils appartiennent aux classes moyennes de leurs pays, surtout les Syriens et les Irakiens. Ils disposent donc des appareils les plus modernes, d'autant plus que, dans la culture du Moyen-Orient, il est important de posséder des objets de ce type, pour afficher son aisance de vie. 

Concrètement, les smartphones et l'application Whatsapp servent à deux choses: d'abord, communiquer avec leurs familles restées au pays, comme le montrent les "journaux de bord" que découvrent nos grands médias. Ensuite, et c'est essentiel, ils servent à transférer des informations sur le voyage: s'échanger des cartes, indiquer les points de passage, les prix des passeurs ou des transports, annoncer que telle frontière s'ouvre ou se ferme... Il y a un flux énorme qui circule de smartphone en smartphone, en amplifiant les informations, parfois en les déformant. Certains passeurs font circuler des rumeurs contradictoires. J'ai moi-même été témoin du "smartphone arabe" cet été dans les Balkans, lorsque les groupes de migrants faisaient passer le mot que l'Allemagne leur ouvrait ses portes, et que la Hongrie achevait de clôturer sa frontière. J'ai également vu des cartes fournies par les passeurs ou par des ONG, sur les points de passage et les chemins à prendre, qui passaient d'appareil en appareil.

Tout cela pose la question du rechargement des batteries... Le fait est que les migrants s'arrêtent dans les villes pour cette raison, ainsi que pour se ravitailler. Il y a des trafics de chargeurs, de batteries et de prises électriques dans toutes les villes de la "route" des Balkans empruntée par les migrants.

Les reportages sur la crise des migrants montrent que le smartphone est devenu un outil indispensable. Dans quelle mesure vit-on, aujourd'hui, avec le smartphone une révolution de même ampleur que celle qu'a vécue l'humanité avec Gutenberg et l'imprimerie ?

Francis Balle :Le smartphone est une véritable révolution dès lors que l'on quitte le monde occidental. Gutemberg et son imprimerie avait permis de rendre la lecture accessible au plus grand nombre. Avant lui, les livres ne s'adressaient qu'aux classes les plus aisées, en revanche une fois l'imprimerie développée tous ceux qui savaient lire y ont eu accès. Il a donc démocratisé l'accès à la lecture à moindre coût.

De nos jours, l'impact du smartphone est similaire à celui de l'imprimerie dans les pays pauvres où les populations qui ne disposent pas toujours de l'électricité ou de l'eau courante ont désormais accès à Internet et à tous ses contenus. Le rapprochement entre le smartphone et l'imprimerie s'entend donc dans le sens de l'accessibilité d'un média. L'aura du smartphone s'étend à des populations dispersées autour du monde, qui jusqu'à alors n'avaient accès au Net que si elles possédaient un ordinateur et un réseau télécom. Il s'agit d'une vraie révolution, le smartphone se répand dans le monde entier et permet à des populations aux moyens financiers moins vastes de se rendre sur Internet. Il est devenu un symbole de modernité.

En Occident,  l'impact du smartphone se rapproche de celui du transistor sur la radio.  Avant 1960, la radio était un "meuble" que l'on écoutait en famille ; le transistor a permis de la rendre accessible à tous, de lui offrir une plus grande autonomie et d'en accroître la mobilité. Tout ceci a modifié considérablement et durablement ses programmes : l'information est devenue plus abordable par le biais des flash infos notamment, et les programmes se sont diversifiés ciblant désormais tous les âges (on note, par exemple, l'apparition de Salut les copains).  Avec les smartphones, on se retrouve dans une situation similaire, tous les contenus Internet sont disponibles à un moindre coût, accessibles partout et à travers n'importe quel terminal (les téléphones mais aussi les tablettes).

Gilles Babinet : La société romaine n'a pas perduré car elle n'est pas parvenue à diffuser ses découvertes et ses connaissances. Une société qui ne parvient pas à assurer des modes de distribution des connaissances efficaces disparaît.

Or, dans ce sens l'imprimerie et le smartphone sont deux révolutions comparables puisqu'elles ont chacune permis de pérenniser et diffuser des connaissances à travers le monde.  A titre d'exemple, on peut mesurer l'impact que peut avoir le smartphone, si l'on s'intéresse au Kenya : grâce à M-Pesa - un système de micro-financement et de transfert d'argent par le biais de son smartphone - il a vu sa croissance augmenter de 30%.

François-Bernard Huygue : L'imprimerie a permis une démocratisation de l'accès aux œuvres de l'esprit, mais aussi une diffusion des idées rationnelles, nationales, individualistes sans prédédent : c'était en soi un formidable bouleversement. Le portable prolonge la technologie numérique et une pratique sociale (le réseau en échange perpétuel), certes pour donner la capacité de dire et d'agir en commun, mais aussi pour accentuer des tendances typiques de nos sociétés au repli sur soi et sa tribu.

Cela dit, un smartphone, par définition, constitue un atout stratégique. Il est à la fois un outil pour parler "un vers un" de n'importe où et permet d'avoir sur soi l'équivalent d'un terminal informatique relié aux ressources du Web pour toucher des gens avec qui vous pourriez  avoir des affinités que ce soit pour draguer, choisir un  restaurant, faire une revue de presse entre experts ou faire la Révolution. Donc on peut :

  • s'exprimer (envoyer un message ou une photo qui pourraient être repris par les agences de presse du monde entier). Cette expression peut aussi être insignifiante ou narcissique comme le selfie ;
  • Créer des liens à distance avec une communauté  (manifestants, partisans d'une marque, d'une personnalité ou d'une cause) ;
  • Attirer l'attention vers un document, une personne, une nouvelle, un produit et rendre un avis contagieux, donc, d'une certaine façon, voter, rendre populaire ;
  • Collaborer de façon non hiérarchique et non institutionnelle, prendre une décision en commun, se documenter ensemble à des sources très riches, faire remonter de l'information de multiples origines vers un centre de décision, voire même effectuer des opérations ou transactions comme payer ou commander.

Et, n'oublions pas que le portable sait où vous êtes et vous donne des informations de proximité. 

Pour les Occidentaux, ce qui n'est souvent considéré comme étant qu'un simple gadget est-il de nature - dans d'autres régions, pour d'autres personnes - à changer la donne politique en profondeur ?

Francis Balle : Oui bien entendu. Désormais l'accès à Internet est étendu à des populations qui, jusque-là, étaient dépourvues de tout. L'accès à l'information - rendue possible par le smartphone- a court-circuité les médias historiques (la presse écrite, la radio conventionnelle et la télévision).

Dans le cadre des mouvements sociaux, cette circulation plus fluide de l'information en direct a représenté un appel à manifester. Néanmoins, c'est une arme à double tranchant,: certes elle peut donner lieu à la libération de populations opprimées  mais lorsqu'elle tombe entre de mauvaises mains, elle peut être un outil de répression pour les gouvernements.

Le smartphone joue aussi un rôle non négligeable dans le cadre de la crise des réfugiés actuelle : il leur permet de rester en contact avec leurs proches, de voyager avec légèrement moins de difficultés (via Whatsapp par exemple, ils peuvent entrer directement en contact avec les passeurs). L'envers du décor est que, naturellement, derrière ces facilitations logistiques se cache un trafic pour l'achat du smartphone, l'achat d'un abonnement…

François-Bernard Huygues : L'impact politique est évident pour des pays qui n'ont eu ni les mêmes infrastructures, ni la même pratique du multipartisme que nous : cela permet à l'individu de s'exprimer ou de porter témoignage ("un vers tous"), aux foules de s'auto-organiser en partageant instantanément des informations, des instructions, voire des décisions, et aux organisations de coordonner leurs partisans, éventuellement de recruter, souvent aussi de combattre un groupe adverse par des dénonciations, de la contre-information, etc.

Ceci vaut pour de sympathiques manifestants du printemps arabe ou des protestataires de Hong-Kong, mais aussi pour des terroristes qui peuvent utiliser l'arme d'une main et Tweeter de l'autre.

Dans la sphère économique également, l'accès à l'information, notamment pour le consommateur, est déterminant. En quoi l'économie s'en trouve-t-elle changée ? En quoi le smartphone peut-il changer les équilibres en faveur du consommateur ?

Francis Balle : Internet avait permis la naissance d'une nouvelle économie, la publicité était de plus en plus présente sur la Toile. Le même phénomène a vu le jour avec les smartphones. Aujourd'hui, le commerce électronique prend de plus en plus d'importance et se fait majoritairement depuis un smartphone. La destination des annonces publicitaires s'en trouve donc modifiée.

Peu importe le secteur, on consomme également plus facilement. Désormais, on achète de plus en plus par le biais de son téléphone.

Gilles Babinet :Le smartphone a permis un rééquilibrage en faveur du consommateur qui peut désormais exprimer son opinion sur les produits. D'une certaine façon les marques n'appartiennent plus aux marques, mais elles sont devenues la propriété des consommateurs. Ils peuvent rapidement les discréditer.

Ceci est fondamentalement différent de ce qui se faisait auparavant et permet des gains d'opportunité considérables. Le consommateur peut trouver plus aisément ce qu'il cherche, la vitesse économique s'en trouve naturellement accrue. En Afrique par exemple, des applications ayant pour but d'aiguiller le fermier sur l'endroit où il peut vendre son grain ont vu le jour. En optimisant le couple offre et demande, on se trouve ainsi face à un gain d'opportunité fondamentale.

François-Bernard Huygues : Le smart phone couplé aux bonnes plates-formes donne deux atouts au consommateur : recueillir l'opinion de la foule (les autres consommateurs) et approcher au plus près les conditions d'information du marché parfait au sens libéral- tout savoir sur toutes les offres- . La contrepartie est que "vous" êtes la marchandise, ou plutôt vos données. 

Les bénéfices du smartphone pour le consommateur peuvent lui faire oublier que ce terminal est aussi un outil de collecte d'informations sur lui. Quels sont les risques principaux selon vous ? Peut-on espérer y échapper ? A quel prix ?

Francis Balle : Globalement, les risques sont les mêmes que pour tous commerces électroniques, principalement celui d'être induit en erreur. La nouvelle donne, c'est la géocalisation qui permet aux annonceurs d'être plus proches des consommateurs et de leur envoyer de la publicité en fonction du lieu auquel ils se trouvent.

Le risque supplémentaire induit par cette géocalisation, c'est la probabilité d'une surveillance permanente. D'un côté, notre sécurité peut être assurée à tout moment (puisqu'il y a la possibilité de savoir constamment où quiconque se trouve) alors que de l'autre, cela peut donner place à des curiosités déplacées.  

Gilles Babinet : Le smartphone a permis un rééquilibrage des risques, en donnant d'une part le pouvoir aux consommateurs tout en facilitant les abus des annonceurs. On assiste donc à un rééquilibrage global des risques, une régulation qui accompagne leur évaluation.  

François-Bernard Huygues : Si vous gagnez de nouvelles possibilités de contact, connaissance et décision, vous courez aussi des risques en termes de surveillance et flicage (voir ce que fait la NSA) et vous révélez où vous êtes et quel est votre réseau amical, professionnel ou politique. Vous devenez prévisible par croisement de données.  Par ailleurs, vous pouvez être infiltrés ou abusés par de faux "amis", dont certains pourraient ne pas être des humains mais des logiciels "imitant" un interlocuteur (des "bots"). Et les possibilités d'infecter votre téléphone sont pires que pour un ordinateur. 

La réponse est d'utiliser des moyens de cryptologie, d'actions anonymes, d'aller sur le Web "noir" non traçage comme Tor. Ce qui demande du temps, de l'apprentissage et de la discipline.

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