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Jack Ma Chine Alibaba pouvoir Chine autorité Xi Jinping Mikhail Khodorkovsky Ioukos Russie disparition
©ROSLAN RAHMAN / AFP

Alerte milliardaire disparu

La punition de Jack Ma par Pékin aura-t-elle le même impact sur l’économie chinoise que celui provoqué par la colère de Poutine contre Ioukos en Russie ?

Jack Ma, fondateur du site Alibaba et 25e fortune mondiale, n'a plus été vu depuis fin octobre 2020 après un discours critique sur le régime de Pékin. Quelles vont être les répercussions économiques de la chute de Jack Ma ? Cela peut-il changer en profondeur le visage de l’économie chinoise ?

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Florent Parmentier

Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays entre Europe et Russie. Il est le créateur avec Cyrille Bret du blog Eurasia Prospective

Pour le suivre sur Twitter : @FlorentParmenti

 

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Atlantico.fr : Le milliardaire Chinois Jack Ma est porté disparu, qu’est-ce qui explique la disgrâce du fondateur d'AliBaba ?

Barthélémy Courmont : Selon le Financial Time, Jack Ma a disparu depuis le 24 octobre dernier.  Il avait au préalable prononcé un discours très critique des dirigeants chinois, appelant notamment à une réforme en profondeur du système financier, ce qu’ils avait valu une convocation. Dans les jours suivants, la Chine a suspendu l’entrée en bourse de Ant, la banque en ligne d’Alibaba, ce qui avait été perçu comme une mesure punitive en réaction aux propos de Ma. Puis, en décembre, Pékin a annoncé l’ouverture d’une enquête sur Alibaba, soupçonné de monopole. Ces mesures, spectaculaires, sont-elles la conséquence des propos de Ma, où le célèbre milliardaire était-il déjà menacé? Difficile d’y répondre de façon catégorique. Mais il est certain que étendant son contrôle sur Alibaba et en plaçant Ma sous contrôle, Pékin envoie un message très clair à ceux qui oseraient remettre en cause la politique économique du pays. Et en attendant, Ack Ma reste introuvable.

Quelles vont être les répercussions économiques de la chute de Jack Ma et du démantèlement de Ant Group ? Cela peut-il changer en profondeur le visage de l’économie chinoise ? 

Barthélémy Courmont : Ce n’est pas tant l'économie chinoise que l’attitude de ses représentants qui risque de changer. Alibaba est un symbole de réussite mais aussi une immense entreprise, dont l’activité se poursuivra, quel que soit le sort de son fondateur. Par contre, on voit que la marge de manœuvre et la liberté de ton des champions de l’économie chinoise est contrôlée.

En 2003, le milliardaire Russe Mikhail Khodorkovsky tombait en disgrace, quels en étaient les raisons et quel a été l’impact sur l’économie de la déroute de Ioukos ?

Florent Parmentier : En se replaçant dans le contexte de l’époque, il faut voir que nous ne sommes que 12 ans après la chute de l’URSS. La Russie doit donc trouver une voie spécifique de développement, tant sur le plan politique (quel régime ?), économique (quel régime d’accumulation ?) que géopolitique (quelle place stratégique pour la Russie dans le concert international ?).

La privatisation de l’économie ne s’est pas du tout prévue comme le prévoyait le « plan Chataline », qui imaginait une transition vers l’économie de marché en 500 jours. La période est marquée par une contraction des richesses, difficilement évitables, et la création de grandes fortunes proches du pouvoir, qui sont appelés « les oligarques ». Alors que Eltsine connaît un taux de confiance à un chiffre en janvier 1996, il réussit l’exploit d’obtenir un second mandat, de manière douteuse, et en s’appuyant sur un certain nombre de ces oligarques.

Mikhaïl Khodorkovski est l’un des plus brillants d’entre eux, ne se contentant pas de piller des ressources (hydrocarbures, minerai, etc.), mais développant une entreprise, Ioukos, prête à se confronter aux géants internationaux. Après tout, en 2003, on trouve deux entreprises du secteur de l’énergie (Exxon Mobil, Chevron Texaco) et aucune entreprise tech moderne parmi les 10 plus grandes entreprises du monde !

Choisissant un modèle de développement différent de celui qu’envisage Vladimir Poutine, au pouvoir depuis 2000, l’épreuve de force qui s’engage tourne à l’avantage du Président russe, avec l’assentiment de la population, qui voit d’un bon œil la chute de l’un de ces nouveaux riches semblant s’affranchir d’une certaine forme de décence et des règles communes. C’est une décision politique, mais qui a eu un impact économique certain : refroidir les investisseurs étrangers, qui se disent qu’en dehors de règles du jeu claires, les risques sont élevés dans des secteurs stratégiques.

Ioukos est liquidée en 2006 et disparaît définitivement en 2007 mais la Russie a été condamnée à payer 50 milliards d’euros aux actionnaires en dédommagement. Après cet interventionnisme de l’État russe dans l’économie, les investisseurs ont-ils été effrayés ?   

Florent Parmentier : La disparition de Ioukos est davantage un message envers l’intérieur qu’envers l’extérieur. En clair, les dirigeants russes ont fait le pari que s’en prendre à l’oligarque le plus puissant, c’était envoyé le message que la déliquescence du centre était terminée. Qu’il ne pouvait exister de boyards totalement indépendants de l’Etat, capables de mener leurs propres politiques étrangères.

Ioukos est une opération politique, qui vise à l’affirmation du centre, en dépit des conséquences économiques. La Russie s’est historiquement constituée comme une « puissance pauvre » (George Sokolov), dont les capitaux ont pu manquer pour développer un espace immense et sous-peuplé par endroit. Le recours à l’Etat est donc justifié dès le XIXe siècle. La tentative libérale des années 1990, qui a mal tourné, a reconduit la Russie vers un modèle plus régulé, voire de nationalisme des ressources.

Résultat : certains marchés étaient trop incertains pour y investir ; c’est le cas du secteur internet, où la Russie dispose d’un écosystème propre, plus protégé finalement ; en matière stratégique (les ressources énergétiques particulièrement), rien ne peut se faire en dehors d’une acceptation par l’Etat ; et sur d’autres marchés en revanche, les investisseurs ont pu venir en Russie, un marché très dynamique au cours des années 2000, moins après. L’impact a été donc différencié selon les secteurs et les périodes – la montée en puissance économique de la Chine et le jeu des sanctions modifiant les données du problème économique russe.

La disgrâce de Jack Ma est-elle comparable à celle de Mikhail Khodorkovsky en Russie en 2003 ? Par son ampleur et son possible impact ? 

Barthélémy Courmont : Jack Ma n’est pas la première personnalité chinoise à disparaître au cours des dernières années. On pense notamment à l’actrice Fan Bingbing, confrontée à un problème de fraude fiscale, qui a disparu pendant plusieurs mois en 2018 avant de réapparaître et faire son autocritique. Mais il s’agit d’un des hommes les plus riches d monde, et le symbole de la réussite en Chine. C’est en ce sens qui peut établir des comparaisons avec la disgrâce de Mikhaïl Khodorkovsky en 2003. On pourrait aussi établir des parallèles avec les lois anti trust de Theodore Roosevelt aux Etats-Unis au début du XXeme siècle, visant à reprendre la main sur des monopoles industriels devenus trop puissants. Kodorkovsky a passé dix ans en prison, à toujours rejeté les charges contre lui, et son groupe Ioukos a été accaparé par l’Etat russe. Alibaba n’en est pas à ce stade, mais la disparition de l’homme d’affaires associé aux mesures de rétorsion ne peuvent qu’alimenter toutes les hypothèses.

Florent Parmentier : Les analogies sont souvent stimulantes (sur les types de leadership, les moments de s’en prendre à une grande fortune, etc.), à condition de bien circonscrire les éléments de la comparaison. Trois différences essentielles apparaissent entre les deux milliardaires : le premier, interne, est la place qu’occupent Khodorkovski et Ma dans le système économique respectif. Le premier constituait plus une menace pour le modèle proposé par le Kremlin que le second dans le « socialisme à caractère chinois ». 

Le deuxième point, externe, concerne l’impact sur les investissements étrangers et la disponibilité du capital : les Chinois ont accumulé des excédents commerciaux forts depuis des décennies, ont conservé une forte croissance et constitue encore un eldorado pour de nombreux investisseurs, qui accepteront du coup de prendre davantage de risques (comme celui de voir ses secrets industriels espionnés et copiés en s’installant dans le pays). 

Troisième différence, les deux arrivent à des moments différents : la Chine est aujourd’hui plus conquérante est sûre de sa force que ne pouvait l’être la Russie en 2003. Elle a une vision assez claire de ses ambitions d’ici 2030 ou 2049. On peut donc estimer qu’elle arrivera à « lisser » les éventuels effets économiques liés au sort de Jack Ma. 

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