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La mort du chef lieu de canton, ou la petite mort de la République
©MEHDI FEDOUACH / AFP

Fracture territoriale

La mort du chef lieu de canton, ou la petite mort de la République

La souveraineté royale puis nationale, notion abstraite, s’exerce donc s’incarne à travers le maillage territorial.

Vincent Petit

Vincent Petit

Vincent Petit, agrégé et docteur en histoire (Paris-1 et Fribourg), est spécialiste d'histoire religieuse, culturelle et politique de la France.

Il vient de publier God save la France : La religion et la nation (Cerf), un essai dans lequel il étudie les rapports entre l'Eglise et l'Etat depuis le XVIIe siècle.

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C’est là, au plus près, que l’Etat pour la très grande majorité du peuple français existe et prouve qu’il existe. Pendant des siècles, la circonscription de base a été celle de la paroisse, sur laquelle la Constituante dessinera les limites de la commune (vers 41 000 en 1790). Tout l’Ancien Régime est traversé par des querelles de juridiction, surtout en pays d’habitat dispersé, et sur les revendications des communautés, écarts et hameaux, de se doter d’une église et d’un curé, donc de se constituer en structure territoriale autonome. Trop nombreuses, trop petites, trop soumises à l’influence du clergé ou des chatelains, les communes représentent moins la nation que les pays, les « petites patries » qui s’abîment en autant de querelles de clocher. Longtemps, les républicains se méfieront du vote à la commune...

La République, deuxième et troisième du nom, s’attache surtout au chef-lieu de canton. Le canton (au nombre approximatif de 5 000 en 1790, 3 000 en 1801) créé au même moment que la commune et le département est l’échelon où la nation se donne à voir : c’est là, au chef-lieu, qu’est organisée la garde nationale, qu’a lieu le conseil de révision, qu’a lieu l’élection présidentielle de 1848, qu’est installée la gendarmerie, le trésor public, la justice de paix... C’est là aussi qu’a lieu le marché ou la foire, que le monde rural se donne rendez-vous dans les auberges, chez le notaire ou le médecin... C’est dans son ressort que sont élus (depuis 1833) ceux qui composent le conseil général du département, préalable quasi indispensable à une élection à la Chambre ou au Sénat : François Mitterrand, Jacques Chirac, François Hollande ont été conseillers généraux...

Malgré les révolutions, le découpage est resté longtemps inchangé. Les dynamiques démographiques expliquent qu’en 1959 sont supprimées les justices de paix au profit des tribunaux d’instance (soit au niveau de l’arrondissement), et la création de nouveaux cantons, essentiellement en zone urbaine, où ils sont davantage des circonscriptions électorales que des espaces de vie.

La loi de 2014 a profondément remanié la géographie électorale des départements. Pour mieux correspondre aux critères de la représentativité démocratique, elle a frappé à mort le maillage territorial sur lequel la république, bon gré, mal gré, s’était inscrite à partir des années 1880. Le canton n’est plus qu’une circonscription électorale, sans unité économique, géographique ou historique. Les communes sont vidées de leur substance à cause d’une intercommunalité accrue ; le chef-lieu de canton, soit des bourgs de 1 000 à 4 000 âmes, est à son tour frappé d’obsolescence ; le département réduit à un guichet social ; la région redécoupée, dénommée voire, s’il y avait eu droit d’option des départements, démembrée.

Tout à leur aspiration modernisatrice, les élites se coupent des territoires. D’autant que les circonscriptions familières où le citoyen croient disposer d’un certain pouvoir (la commune, le département) s’effacent au profit de structures moins connues et plus complexes (intercommunalité, métropoles) qui aujourd’hui lèvent l’impôt... La vigueur de la République ne se mesure pas à Paris, sous les ors de ses palais, mais dans les rues de Combles dans la Somme ou de Montbozon en Haute-Saône.

 

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